+ La Pièce obscure - Isaac Rosa
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Isaac Rosa La Pièce obscure

"La Pièce obscure" d'Isaac Rosa,
traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu.

 

Un

Ne reste pas là. Allez, entre, nous sommes tous en bas. Derrière le rideau, la porte : elle est ouverte, tu n'as qu'à la pousser, sentir sur ton dos le poids du tissu qui se referme et laisse derrière lui la faible lumière du couloir. La porte cède sans effort, tu avances de deux pas, tu as l'impression que l'obscurité, âpre, s'est solidifiée sur ton visage, mais non : c'est le second rideau, qui pend à une tringle en demi-cercle pour ne pas gêner la course de la porte. Cela semble exagéré, deux rideaux, toutefois c'est la seule façon pour nous d'être sûrs que ne filtre pas le moindre trait de clarté lorsque quelqu'un entre dans la pièce obscure, ou en sort. C'est une étoffe d'un seul pan, cesse de la manipuler pour te frayer un passage : tu ne peux la franchir que par les côtés, comme on accède à un temple. Une fois entré, tu cherches des repères sur le mur le plus proche : tu poses la main sur la surface moelleuse. De là, tu peux continuer en suivant le périmètre, sans lâcher la cloison ; ou bien faire quelques pas vers le centre de la pièce, mains en avant. Aucun risque de te cogner contre un meuble, tu le sais, tout le mobilier se limite à trois matelas alignés contre le mur du fond, deux divans sur les côtés. C'est à cause des occupants de la pièce obscure qu'il est prudent de marcher mains en avant, pour ne pas les heurter. Bien que nous ne sachions jamais combien d'entre nous sont déjà à l'intérieur, s'il y a quelqu'un dans un coin ou si on est le premier à entrer, aujourd'hui nous sommes presque tous là. Cherche ta place, trouve un morceau de mur où personne ne soit déjà appuyé, palpe au passage les corps assis par terre comme des rochers regroupés, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de tête après la dernière que tu auras touchée, laisse-toi tomber sur place, referme le cercle. Ne parle pas, ne pose pas de questions, nous savons qu'aujourd'hui est un jour spécial, différent, mais personne n'a voulu rompre le silence, qui dès le premier jour a été inséparable de l'obscurité. Nous sommes tous entrés comme si c'était un jour comme un autre : séparément, nous avons laissé nos chaussures dans le couloir, nous avons à peine agité l'air de l'intérieur en ouvrant le rideau, nous avons cligné des yeux dans le vide, reçu sur la peau cette chaleur dense qui nous a toujours électrisés. Certains d'entre nous ne sont pas venus depuis longtemps, en arrivant ils ont le réflexe, un réflexe de débutant, de tourner la tête dans toutes les directions pour chercher ce trait de lumière minimal dont les pupilles ont besoin pour reconstruire le monde, pour donner une limite à l'espace, seulement il n'y a rien. L'obscurité n'est pas absolue, nous savons que cela n'existe pas, c'est notre œil qui ne parvient pas à voir cette lumière minimale qui demeure même au fond de l'abîme le plus profond comme un éclat résiduel et indestructible. C'est ce qui ressemble le plus à l'absolu, nous avons beau avoir essayé, nous n'avons jamais vu une telle obscurité nulle part : chez nous, où même si nous fermons les persiennes, tirons portes et rideaux il y a toujours un rai de lumière qui filtre, qui excite les pupilles, qui s'élargissent, finissent par distinguer quelque chose, un volume, une ombre plus épaisse que les autres. Ici, non. Le silence n'existe pas, lui non plus, en termes absolus, nous le savons, malgré tout ce que nous avons pu faire pour insonoriser la pièce obscure. Quand tu te seras bien installé par terre, quand cessera le frôlement de vêtements, le craquement d'articulations avec lesquels tu nous as assourdis depuis que tu es arrivé, tu comprendras pourquoi nous ne parlons pas aujourd'hui non plus, pourquoi, malgré tout ce que nous avons à nous dire, nous avons préféré préserver ce silence qui n'est jamais complet : même quand nous étions seuls ici dedans, quand il n'y avait ni respiration proche, ni frôlement, ni claquement de langue ni déformation de matelas, c'était notre propre corps qui faisait vibrer le fond de notre oreille : respiration, pouls, gargouillis d'intestins, bourdonnement de l'organisme amplifié quand l'oreille ne trouve pas de son extérieur auquel se prêter, et se tourne alors vers l'intérieur et cherche. Aujourd'hui, nous voulons épuiser ce silence jusqu'au dernier instant, car l'heure est aux adieux, tu le sais : tout s'achève, c'est la fin de la pièce obscure, alors, pour la dernière fois, profite de l'absence de lumière, de son, aspire avec force avant de perdre cette odeur que la mémoire retiendra un certain temps quand nous sortirons : un amalgame des nombreuses odeurs qui épaississent l'atmosphère renfermée, cet air piquant qui se glisse dans le nez quand on franchit le second rideau, accumulé depuis des années comme une énorme boule de vieux chiffons que nous reconnaîtrions un à un si nous parvenions à les séparer, à les isoler. Aspire avec force car nous ne la sentirons plus jamais, c'est la fin : aujourd'hui le temps se replie sur lui-même, c'est une feuille pliée en deux moitiés pour que début et fin se superposent, pour que ce dernier jour coïncide avec le premier après-midi où nous étions comme aujourd'hui tous réunis : assis en cercle, muets, donnant cette fois-là la bienvenue à la pièce obscure avec la même ferveur que pour lui dire adieu aujourd'hui. Temps replié, ou plutôt temps circulaire, comme si nous étions revenus à la case départ, comme si un clin d'œil avait duré quinze ans, qu'en fait nous n'avions jamais bougé d'ici. Le souvenir éclate au centre de la pièce, il nous traverse comme une crampe partagée. Bien que nous ne le disions pas, il nous semble que cela ne fait que deux secondes que nous avons éteint la lumière pour la première fois, comme si c'était cet après-midi même et non l'après-midi lointain où nous avons sorti dans le couloir les vieilles chaises, les rossignols poussiéreux que les précédents locataires y avaient laissés, où nous avons aveuglé avec une planche la petite fenêtre d'aération, collé des rubans isolants sur les fentes, percé le mur pour fixer les tringles à rideaux, obturé l'interstice sous la porte avec une baguette, ôté les têtes des clous, raboté le plancher, agrafé des plaques de mousse sur les murs, coupé des segments sur mesure pour en couvrir les derniers recoins. Nous nous étions arrêtés devant les glaces, deux grands panneaux qui occupaient la moitié d'un des murs depuis l'époque où ce sous-sol accueillait un cours de danse du quartier : nous nous étions demandé qu'en faire, les enlever ou les laisser ; il y avait eu des arguments superstitieux pour les décrocher ou les recouvrir de plaques, mais nous avions finalement décidé de les laisser parce que nous trouvions excitant d'entrer dans une pièce obscure, de nous savoir reflétés, bien que durant toutes ces années, sauf quand une main en effleurait la surface froide, nous ne nous soyons jamais souvenus qu'il y avait là un miroir mort, que nos mouvements se dupliquaient en noir. Mais aujourd'hui, oui : aujourd'hui nous pensons à ces glaces comme si elles n'étaient pas restées estompées pendant quinze ans, comme si cela ne faisait qu'une seconde que nous avons cessé de les voir, juste avant d'éteindre la lumière, après avoir renforcé les agrafes des murs, consolidé les scellés des fentes, étendu les tapis, installé les divans et les matelas, allumé une torche qui avait agrandi nos ombres sur les murs et nous avait permis d'enlever le tube fluorescent du plafond, pour tout réexaminer aussitôt : nous avions passé la paume de la main sur le sol, les panneaux d'isolation pour déceler les aspérités où nous pourrions nous écorcher ; nous avions étendu les tapis avec soin et les avions cloués au parquet pour éviter des plis qui nous feraient trébucher ; une fois tout vérifié, nous avions fermé la porte, tiré le rideau intérieur. Nous nous étions regardés les uns les autres, répartis dans la pièce comme nous le sommes maintenant, peut-être qu'en y entrant aujourd'hui nous nous sommes inconsciemment assis à l'endroit même que nous occupions le jour de l'inauguration, quand la torche nous a éblouis en nous identifiant dans son parcours circulaire, comme si elle nous disait adieu un par un. La glace nous avait renvoyé un éclat, son dernier mot. Alors nous avions éteint la lumière, une lumière qui n'a pas été rallumée depuis lors, que nous attendons maintenant comme si d'un moment à l'autre elle allait nous éclairer pour refermer le cercle, plier la page, replier le temps, compléter la symétrie qui devrait nous conduire, comme dans une moviola inversée, à nous mettre debout, à tirer le rideau et ouvrir la porte, à réinstaller le tube fluorescent au plafond, déclouer les tapis, sortir les divans et les matelas, arracher les plaques de mousse qui isolent les murs, décoller les rubans des fentes, libérer la petite fenêtre, dévisser la tringle du rideau, tout retirer et remettre dans la pièce les vieilles chaises, les rossignols poussiéreux qu'elle a jadis emmagasinés, avant de sortir dans le couloir, de refermer derrière nous la porte que nous avions ouverte ce jour-là.

 

Mais il faudrait revenir un peu en arrière, remonter encore plus le temps, ne pas nous en tenir à cet après-midi inaugural où nous avions aveuglé les fenêtres et matelassé les murs. Il faudrait reculer de quelques semaines de plus, jusqu'à la première pièce obscure, qui en réalité ne l'était pas, pas tout à fait, qui n'était pas non plus une pièce, pas celle-ci. Mais sans cette première obscurité, accidentelle, qui fut inattendue, nous ne serions pas ici aujourd'hui, assis en cercle, sans nous voir mais en nous devinant les uns les autres comme si depuis tant d'années nos yeux s'étaient adaptés au noir. Cette première fois : cela ne faisait que deux mois que nous louions le local, bien que la pièce ait toujours été là, au fond du couloir après avoir descendu l'escalier, nous ne l'avions ouverte que le premier jour, quand le propriétaire nous avait donné les clés, que dans l'euphorie nous avions pris possession des lieux : nous avions inspecté l'endroit jusque dans ses derniers recoins, nous avions ouvert cette porte, décidé qu'elle nous servirait de débarras. Cette première fois : c'était un samedi, à l'époque personne ne manquait au rendez-vous. Le reste de la semaine nous allions et venions, nous nous croisions parfois, chacun de nous se servait du local selon ses besoins : bureau de travail, salle d'étude pour ceux qui étaient encore à l'université ou préparaient des concours, atelier pour amateurs qui exigeaient plus d'espace que celui qu'offraient un appartement ou une chambre chez les parents, endroit tranquille où le clarinettiste pouvait travailler sans que les voisins se plaignent, certaines nuits garçonnière, chambre discrète où parachever des sorties tardives, ce pourquoi nous établîmes aussi des tours. Mais le samedi, nous étions tous là, nous utilisions le local comme jusque-là le salon d'un appartement partagé, les bars ou les esplanades goudronnées, le coffre de la voiture ouvert. Cette première fois : elle fut possible parce que nous étions différents, nous n'étions pas alors ces gens qui attendent, assez nerveux, nous pouvons presque entendre les battements du cœur de ceux qui nous entourent. Nous étions autres, c'est pour cela que ça s'est passé : si cela nous était arrivé dix ans plus tard, notre réaction aurait été différente, lorsque la panne serait arrivée nous aurions plaisanté, ri dans le noir, mais sans nous rapprocher, en respectant ces distances corporelles que le temps augmente. Si cela nous était arrivé quinze ans plus tard, c'est-à-dire si cela était arrivé à ceux que nous sommes aujourd'hui, nous nous serions empressés de chercher briquets, écrans de téléphone pour rétablir la vision, ensuite nous aurions appelé la compagnie d'électricité pour réclamer. Mais pas à l'époque, à l'époque nous étions autres. Si aujourd'hui nous évoquons cette première fois notre mémoire nous trompe, parce que sur la photographie du souvenir nous nous voyons non comme nous étions, mais comme nous sommes aujourd'hui. Avec les vêtements juvéniles d'alors, oui, répartis sur les divans du rez-de-chaussée comme ce jour-là, mais en fait avec les corps d'aujourd'hui, avec ces visages qui ont accumulé gravité, fatigue, usure ; nous avons du mal à nous rappeler ceux que nous étions. Il faudrait une fois de plus faire tourner la moviola en arrière, remonter le temps pour restaurer ce qui a été perdu et nous voir comme nous étions. Fais le test, tourne la manivelle avec force, tu verras la vie s'inverser, et qu'à mesure que les ans reculent, nous nous débarrassons de tout ce qui aujourd'hui nous alourdit ; nous voyons notre peau s'étirer, effacer ses taches, retrouver son éclat, les chairs ramollies se durcir, les cernes disparaître, la colonne vertébrale se redresser, des milliers de cheveux remonter, sortir des évacuations pour se greffer de nouveau sur notre cuir chevelu, la dent perdue retrouver sa gencive d'où elle expulse l'implant qui s'est fait passer pour elle ; nous voyons des neurones ressusciter, des cellules se réveiller pour reconstruire muscles, os, organes ; la graisse se dilue dans les artères, la suie des poumons se détache, sort par les fosses nasales pour retourner dans les cheminées et les tuyaux d'échappement, les mégots quittent les cendriers, s'allongent jusqu'à redevenir des cigarettes ; des litres de larmes évaporées ou séchées dans des mouchoirs et sur des manches se liquéfient, remontent à contre-courant le long des joues pour se réintroduire dans les glandes lacrymales ; si tu tournes plus vite, tu pourras voir les enfants rapetisser jusqu'à rentrer dans l'utérus maternel et se comprimer dans un ovule qui se réimplante dans l'ovaire, non sans avoir expulsé plusieurs gouttes de sperme qui s'unissent à toute la semence dispersée dans vagins, préservatifs, feuilles de papier hygiénique pour rentrer dans leurs verges d'origine avec la même force que celle avec laquelle elles en étaient sorties ; si nous nous mettons tous ensemble à actionner plus vite la manivelle, nous pourrons faire que la pièce tout entière tourne sur elle-même, et dans le tourbillon les morts que nous avons enterrés au cours de ces années reconstitueront leurs organes sous terre pour sortir de leurs cercueils, de leurs niches en secouant la terre qui les recouvre ou, plus difficile encore, ils resurgiront des particules de cendre qui résistent au vent sur une plage pour revenir à l'intérieur de l'urne et de là au crématorium où le feu les transformera de nouveau en corps qui en sortant du four seront transportés à l'hôpital pour ouvrir les yeux dans un lit tandis que leurs tumeurs se réduiront, que leurs cellules repousseront les rayons. La pièce tourne, la planète tout entière tourne en inversant sa dérive pour que nous effacions notre signature des contrats de travail, des crédits, des livrets de famille, pour que nous renoncions à nos déménagements, que nous empaquetions tout de nouveau, pour que nous rendions aux usines et à la terre tout ce que nous avons consommé, que nous voyagions à reculons dans d'autres pays que nous ne connaîtrons pas, que nous crachions des douzaines de grains de raisin la nuit du nouvel an, vomissions des tonnes de nourriture et d'alcool, ôtions de nos veines médicaments et substances toxiques, révoquions des décisions, revenions sur des ruptures, ce n'est qu'ainsi, en refaisant tout ce chemin de retour, que nous serions capables d'être de nouveaux ceux qui un jour sont restés pour la première fois dans l'obscurité. Nous, ceux d'alors.