+ Le Seigneur des anneaux, vol. 3: Le Retour du Roi - J.R.R. Tolkien
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J.R.R. Tolkien Le Seigneur des anneaux, vol. 3: Le Retour du Roi

"Le Seigneur des Anneaux, vol. 3 : Le Retour du Roi" de J.R.R. Tolkien,
nouvelle traduction de l'anglais par Daniel Lauzon.

Minas Tirith

Pippin regarda au-dehors, abrité sous le manteau de Gandalf. Il se demandait s'il s'était éveillé ou s'il dormait toujours, toujours dans ce rêve impétueux qui l'avait si souvent enveloppé depuis le début de la grande chevauchée. Le monde enténébré filait à toute allure et le vent sifflait bruyamment à ses oreilles. Il ne voyait que les étoiles tournoyantes et, loin à sa droite, de vastes ombres devant le ciel où défilaient les montagnes du Sud. Somnolent, il essayait de se rappeler les jours et les étapes de leur voyage, mais sa mémoire était confuse et encore à moitié endormie.

Il y avait eu, d'abord, la première course effrénée et ininterrompue ; puis, au lever du jour, il avait vu un pâle miroitement d'or, et ils étaient arrivés au bourg silencieux et à la maison vide sur la colline. Et à peine avaient-ils gagné sa sécurité que l'ombre ailée les avait survolés de nouveau, glaçant le cœur des hommes. Mais Gandalf l'avait réconforté par de douces paroles, et Pippin avait dormi dans un coin, fourbu mais inquiet, vaguement conscient du va-et-vient et des conversations des hommes, pendant que Gandalf donnait des ordres. Puis encore à cheval, à cheval dans la nuit. Il y avait maintenant deux, non, trois nuits qu'il avait regardé dans la Pierre. Et sur cet affreux souvenir, il se réveilla tout à fait, puis il frissonna, et la rumeur du vent s'emplit tout à coup de voix menaçantes.

Une lueur s'alluma dans le ciel, un flamboiement jaune derrière de noires palissades. Pippin eut un mouvement de recul, un instant effrayé, se demandant dans quel pays horrible Gandalf le conduisait. Il se frotta les yeux, puis il vit que c'était la lune, maintenant presque pleine, montant au-dessus des ombres de l'est. La nuit était donc encore jeune, et le sombre voyage se poursuivrait pendant des heures encore. Il remua et hasarda une question.

« Où sommes-nous, Gandalf ? » demanda-t-il.

« Au royaume de Gondor, répondit le magicien. Le pays d'Anórien défile toujours sous nos yeux. »

Le silence revint pendant quelque temps. Puis soudain : « Qu'est-ce que c'est ? s'écria Pippin, agrippant la cape de Gandalf. Regardez ! Un feu, rouge ! Y a-t-il des dragons dans ce pays ? Regardez, en voilà un autre ! »

Gandalf héla son cheval en guise de réponse. « En avant, Scadufax ! Il faut nous hâter. Le temps presse. Vois ! Les feux d'alarme du Gondor s'allument, appelant à l'aide. La guerre embrase le pays. Vois, les flammes montent sur l'Amon Dîn, de même que sur l'Eilenach ; et les voici qui se portent rapidement vers l'ouest : le Nardol, l'Erelas, le Min-Rimmon, le Calenhad, enfin le Halifirien aux frontières du Rohan. »

Mais Scadufax ralentit sa course et finit par prendre le pas, puis il leva la tête et hennit. D'autres hennissements vinrent en réponse, sortant des ténèbres ; et bientôt, on entendit le sourd martèlement de sabots au galop, et trois cavaliers arrivèrent en trombe. Ils passèrent, volant comme des fantômes au clair de lune, et s'évanouirent dans l'Ouest. Alors Scadufax se ramassa et s'élança, et la nuit glissa sur lui tel un vent rugissant.

Pippin recommença à sommeiller. Il ne prêtait guère attention à Gandalf tandis que celui-ci l'entretenait des coutumes du Gondor, et des feux d'alarme établis par le Seigneur de la Cité au sommet de collines avancées, de chaque côté de la grande chaîne de montagnes, et des postes de garde qu'il maintenait en ces endroits, toujours pourvus de chevaux frais, prêts à emmener ses estafettes vers le Rohan, du côté nord, ou vers le Belfalas, du côté sud. « Il y a longtemps que les feux d'alarme du Nord n'ont pas été allumés, dit-il ; et autrefois, les Seigneurs du Gondor n'en avaient aucun besoin, car ils avaient les Sept Pierres. » Pippin remua avec inquiétude.

« Rendormez-vous et n'ayez pas peur ! dit Gandalf. Car vous n'allez pas au Mordor comme Frodo, mais à Minas Tirith, et c'est un endroit aussi sûr que partout ailleurs par les temps qui courent. Si le Gondor tombe, ou si l'Anneau est pris, le Comté ne sera plus un refuge. »

« Vos paroles n'ont rien de rassurant », dit Pippin ; mais le sommeil le gagna tout de même. La dernière chose qu'il se rappela, avant de sombrer dans les profondeurs du rêve, fut un aperçu de hautes cimes blanches, chatoyant sous les rayons de la lune déclinante, comme des îles flottantes au-dessus des nuages. Il se demanda où était Frodo, s'il était déjà au Mordor, ou s'il était mort ; et il ne savait pas que Frodo contemplait cette même lune, loin, très loin, au moment où elle se couchait derrière le Gondor avant l'arrivée du jour.

 

Pippin se réveilla au son d'une conversation. Un autre jour à se cacher et encore une nuit de voyage avaient passé à la vitesse de l'éclair. La pénombre régnait : l'aube grelottante était de nouveau près de paraître, et ils étaient entourés de brumes grises et froides. Scadufax fumait de sueur, mais il dressait fièrement l'encolure et ne montrait aucun signe de fatigue. Des hommes de grande taille, vêtus de lourdes capes, se tenaient en nombre près de lui ; et derrière eux, à travers la brume, se dessinait un mur de pierre. À moitié délabré, eût-on dit ; mais déjà, la nuit à peine terminée, on entendait les bruits d'un travail précipité : coups de marteaux, tintements de truelles et grincements de roues. Ici et là, des feux et des flambeaux jetaient un rougeoiement mat dans le brouillard. Gandalf s'adressait aux hommes qui lui barraient la route et, en prêtant une oreille distraite, Pippin s'aperçut que l'objet de la discussion n'était autre que lui-même.

« Certes, il est vrai que nous vous connaissons, Mithrandir, dit le chef des hommes rassemblés, et vous connaissez les mots de passe des Sept Portes et êtes libre de continuer. Mais nous ne connaissons pas votre compagnon. Qu'est-ce donc là ? Un nain des montagnes du Nord ? Nous ne voulons pas d'étrangers chez nous en ce moment, à moins qu'il ne s'agisse de vaillants hommes d'armes dont la loyauté et l'assistance nous seraient acquises. »

« Je répondrai de lui devant le siège de Denethor, dit Gandalf. Quant à la valeur, elle ne se mesure pas à la taille. Il a traversé plus de batailles et de périls que vous, Ingold, bien que vous ayez deux fois sa stature ; et il sort tout juste de l'assaut mené contre Isengard, dont nous apportons des nouvelles - aussi éprouve-t-il une grande fatigue, sans quoi je le réveillerais. Il s'appelle Peregrin, un homme fort valeureux. »

« Un homme ? » fit Ingold d'un ton dubitatif, et les autres rirent.

« Un homme ! s'écria Pippin, bien réveillé, à présent. Un homme ! Certainement pas ! Je suis un hobbit - et pas plus valeureux que je ne suis homme, sauf peut-être de temps à autre, par nécessité. Ne laissez pas Gandalf vous tromper ! »

« Bien des hommes parmi les plus preux ne parleraient pas autrement, dit Ingold. Mais qu'est-ce qu'un hobbit ? »

« Un Demi-Homme, répondit Gandalf. Non, pas celui qui a été annoncé, ajouta-t-il, voyant la stupéfaction sur le visage des hommes. Pas lui, mais l'un des siens. »

« Oui, et l'un de ses compagnons de voyage, dit Pippin. Et Boromir de votre Cité, qui était avec nous, m'a sauvé dans les neiges du Nord, et finalement, il est tombé en me défendant contre de nombreux ennemis. »

« Paix ! dit Gandalf. La nouvelle de ce malheur aurait dû être annoncée d'abord au père. »

« On l'a devinée, dit Ingold ; car d'étranges présages sont arrivés ici ces jours derniers. Mais passez vite, à présent ! Car le Seigneur de Minas Tirith sera désireux de voir quiconque peut lui apporter les dernières nouvelles de son fils, fût-il homme ou... »

« Hobbit, dit Pippin. Je n'ai pas grand-chose à offrir à votre seigneur, mais si je puis faire quelque chose pour le servir, je le ferai, en mémoire de Boromir le brave. »

« Adieu ! » dit Ingold ; et les hommes s'écartèrent devant Scadufax, qui franchit le mur par un étroit portail. « Puissiez-vous être de bon conseil pour Denethor à l'heure de la nécessité, et pour nous tous, Mithrandir ! cria Ingold. Mais vous apportez des nouvelles de malheur et de danger, comme c'est votre coutume, dit-on. »

« Parce que je ne viens guère que lorsque mon aide est requise, répondit Gandalf. Et pour ce qui est des conseils, à vous, je dirai qu'il est beaucoup trop tard pour réparer le mur du Pelennor. Le courage, à présent, sera votre meilleure défense contre la tempête qui approche - le courage, et le peu d'espoir que j'apporte. Car toutes mes nouvelles ne sont pas mauvaises. Mais laissez là vos truelles et affilez vos épées ! »

« Les travaux seront finis avant le soir, dit Ingold. C'est la dernière partie du mur à préparer pour la défense : la moins exposée aux attaques, car elle regarde vers nos amis du Rohan. Savez-vous ce qu'ils font ? Répondront-ils à notre appel, selon vous ? »

« Oui, ils viendront. Mais ils ont livré plusieurs batailles sur vos arrières. Cette route, ni aucune autre, ne conduit plus vers la sécurité, désormais. Soyez vigilants ! N'eût été Gandalf, le Corbeau de Tourmente, c'est une mer d'ennemis que vous auriez vue déferler de l'Anórien, et non des Cavaliers du Rohan. Et ce pourrait être encore le cas. Adieu, et ne dormez point ! »

 

Gandalf entra alors dans le vaste pays au-delà du Rammas Echor. Tel était le nom que les Hommes du Gondor donnaient au mur extérieur qu'ils avaient construit au prix de durs labeurs, quand l'Ithilien était tombé sous l'ombre de leur Ennemi. Sur dix lieues ou plus, il partait des montagnes pour y revenir ensuite, enfermant dans son enceinte les champs du Pelennor : des terres fertiles et belles sur les longues pentes et les terrasses qui descendaient jusqu'aux plaines basses de l'Anduin. À son point le plus éloigné de la Grande Porte de la Cité, au nord-est, la muraille se trouvait à quatre lieues de distance, et là, juchée sur un talus escarpé, elle dominait les longues plaines en bordure du fleuve, et ses remparts étaient hauts et forts ; car à cet endroit, sur une chaussée bordée de murs, la route partait des gués et des ponts d'Osgiliath et passait par une porte gardée entre des tours fortifiées. Au point le plus rapproché de la Cité, la muraille n'était guère à plus d'une lieue de distance ; et ce point se trouvait au sud-est. Là, l'Anduin, formant un long coude afin de contourner les collines des Emyn Arnen en Ithilien du Sud, s'incurvait fortement vers l'ouest, et le mur extérieur s'élevait sur sa rive même ; et sous lui se trouvaient les quais et les appontements du Harlond, destinés aux embarcations qui remontaient des fiefs du Sud.

Les terres au-dedans de l'enceinte étaient riches, avec de vastes cultures et de nombreux vergers ; et il y avait des fermes, avec fours à houblon et greniers, parcs à moutons et bouveries, et maints petits ruisseaux ondoyants qui coulaient à travers les prés depuis les hautes terres jusqu'à l'Anduin. Pourtant, les bergers et les cultivateurs étaient peu nombreux à y habiter, et la plupart des gens du Gondor vivaient dans les sept cercles de la Cité, ou dans les hautes vallées sur les contreforts des montagnes, au Lossarnach, ou plus loin au sud, dans le beau Lebennin aux cinq rapides rivières. Là, entre les montagnes et la mer, vivait un peuple robuste. On considérait ces hommes comme des gens du Gondor, mais ils étaient de sang mêlé, et il y avait parmi eux des gens de courte taille au teint bistré, dont les ancêtres étaient plus souvent issus des hommes oubliés qui gîtaient parmi les ombres des collines au cours des Années Sombres, avant la venue des rois. Mais au-delà, dans le grand fief du Belfalas, vivait le prince Imrahil dans son château de Dol Amroth au bord de la mer ; et il était de haut lignage, et les siens aussi l'étaient, hommes grands et fiers aux yeux d'un gris de mer.

Or donc, après quelques minutes de chevauchée, la lumière du jour grandit dans le ciel, et Pippin se secoua et releva la tête. À sa gauche s'étendait une mer de brume qui s'élevait en une ombre morne dans l'Est ; mais à sa droite, de grandes montagnes dressaient la tête : elles s'avançaient depuis l'Ouest, mais trouvaient ici une fin abrupte et soudaine, comme si, lors du façonnement des terres, le Fleuve avait percé une grande barrière, creusant une immense vallée pour en faire un lieu de bataille et de conflit dans les âges à venir. Et là, à l'endroit où se terminaient les Montagnes Blanches des Ered Nimrais, il vit, comme Gandalf le lui avait annoncé, la sombre masse du mont Mindolluin, les ombres violettes de ses hauts cols, et sa haute face blanche dévoilée par le jour croissant. Et sur le genou qu'elle projetait était assise la Cité Gardée et ses sept murs de pierre, si forts et si anciens qu'elle semblait non pas bâtie de main d'homme, mais sculptée par des géants dans l'ossature de la terre.

Ses murs d'un gris indécis, sous les regards ébahis de Pippin, passèrent au blanc, faiblement rosis par l'aurore ; et tout à coup le soleil, franchissant l'ombre de l'est, darda un premier rayon sur la façade de la Cité. Alors Pippin ne put réprimer un cri, car la Tour d'Ecthelion, dressée fièrement derrière le plus haut mur, flamboyait contre le ciel, luisant telle une pointe de perle et d'argent, haute et belle, élancée, et son pinacle étincelait comme s'il était fait de cristaux ; et des bannières blanches se déployèrent aux créneaux et flottèrent dans la brise matinale, et à ses oreilles retentit une claire sonnerie, comme de trompettes d'argent.

 

C'est ainsi que Gandalf et Peregrin se présentèrent à la Grande Porte des Hommes du Gondor au lever du soleil, et ses battants de fer tournèrent sur leurs gonds et cédèrent devant eux.

« Mithrandir ! Mithrandir ! crièrent les hommes. La tempête est donc bien proche ! »

« Elle est sur vous, dit Gandalf. J'ai volé sur ses ailes. Laissez-moi passer ! Je dois voir votre seigneur Denethor tant que dure son intendance. Quoi qu'il advienne, ceci est la fin du Gondor que vous avez connu. Laissez-moi passer ! »

Alors, les hommes reculèrent devant l'autorité de sa voix, et ils cessèrent de le questionner, mais ils regardèrent avec stupéfaction le hobbit assis devant lui et le cheval qui les portait. Car les gens de la Cité usaient peu souvent des chevaux, et l'on en voyait rarement dans leurs rues, hormis ceux qui servaient de montures aux estafettes de leur seigneur. Et ils dirent : « C'est là assurément l'un des grands coursiers du Roi du Rohan ! Peut-être les Rohirrim viendront-ils bientôt nous prêter main-forte. » Mais Scadufax s'engagea fièrement dans le long chemin sinueux qui escaladait la Cité.