+ La file indienne - Antonio Ortuño
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Antonio Ortuņo La file indienne

"La file indienne" d'Antonio Ortuño,

traduit de l'espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls

Negra

- Voyage de tourisme ?

- Non.

 

Référence

Une main surgit de l'ombre.

Ouverte, pitoyable.

Gloria, c'était le nom de l'assistante sociale. Elle ajusta ses lunettes sur son nez et parvint à distinguer, sous la lumière douteuse du néon qui éclairait le seuil du portail, la propreté des doigts de l'homme tapi dans l'obscurité.

Elle ouvrit le sac, laid, en plastique, qu'elle avait reçu pour son anniversaire, et s'apprêta à soulager le sans-abri en lui donnant une pièce de monnaie.

Les autres fonctionnaires qui travaillaient dans le refuge pour migrants lui auraient offert un lit, de l'eau, de la nourriture, quelques vêtements rapiécés. Mais Gloria savait qu'à minuit, lorsque la faim et la soif sont considérées comme insolubles, un homme ne veut satisfaire que les appétits de la chair ou ceux que peut provoquer l'accoutumance au vin, à l'herbe, à la drogue. Elle l'avait vu chez des gamins pouilleux aussi bien que chez des grands-pères.

Gloria aidait toujours les gens. Elle tendit une pièce et sourit, lassée. L'homme ne sentait pas la rue, la faim ou les médicaments mais le savon et l'eau courante.

Elle recula.

Une main blanche avala la pièce. Une autre jaillit de l'obscurité, une main gauche inattendue prolongée d'un revolver. Un visage émergea de l'ombre.

Un sourire sur des traits d'enfant.

Elle fit un pas en arrière et se protégea à l'aide de son sac.

La première balle la fit tomber.

La deuxième, la troisième et la quatrième, la cinquième et la sixième s'avérèrent totalement superflues.

La police n'était pas bien vue par les habitants de Santa Rita. Si quelqu'un avait pris la peine d'établir une liste de toutes les plaintes déposées contre les agents de cette zone, on n'aurait en aucun cas pu laisser de côté : les extorsions (auprès des commerçants et des prostituées), les viols (de prostituées et, à l'occasion, de la première fille croisée dans la rue), les raclées (infligées aux vagabonds qui campaient près de la gare et, une fois de plus, aux prostituées) ou les simples vols (les policiers avaient l'habitude de boire des Coca et de quitter les épiceries sans proposer de payer leur consommation).

Une petite foule de migrants hébergés là, tous Centraméricains, s'était réunie autour de l'ambulance qui emportait le corps de Gloria. Cette brave Gloria. Celle qui aidait toujours les gens. Enveloppées dans des couvertures, quelques femmes pleuraient ; trois ou quatre hommes crachaient, murmuraient des obscénités. Personne n'alla donner sa version des faits à la police, tous se contentèrent de reculer et nier de la tête lorsque les agents leur demandèrent s'ils avaient vu, entendu, senti quoi que ce soit.

Au coin de la rue, dans les bureaux de la Commission nationale de migration - délégation de Santa Rita -, la lumière s'alluma. Des gamins avaient apporté la nouvelle de la mort de Gloria. Le veilleur, décomposé, ouvrit aux policiers qui frappaient à la porte. Il ne pleurait pas : il bâillait en ouvrant une énorme gueule de tricératops. Il réussit à préparer un pot de café que les policiers burent.

Le veilleur déclara n'avoir rien entendu, manquerait plus que ça, merde. L'un des agents dut répéter trois fois sa question. Un deuxième entra dans le bureau et éteignit la radio qui pendant ce temps n'avait pas arrêté de bramer, obstinément, le même air passant en boucle : Si tú quieres bailar, sopa de caracol, si tú quieres bailar, sopa de caracol, si tú quieres bailar.

On publia un avis de recherche mais personne ne trouva le coupable et, par conséquent, le premier meurtre d'El Morro resta impuni.

Qui donc punirait un simple assassinat au beau milieu d'un massacre ?