+ Par ailleurs (exils) - Lê Linda
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L Linda Par ailleurs (exils)

"Par ailleurs (exils)" de Linda Lê.

 

Joseph Conrad a fait, dans Amy Foster, le portrait d'un émigrant d'Europe centrale, Yanko, parti pour l'Amérique et dont le bateau a échoué sur une côte anglaise. Il est si étrange, si différent qu'il éveille la suspicion partout où il va. Il ne sait pas l'anglais et n'a aucun espoir de comprendre les gens qu'il rencontre, qui sont intrigués par lui, mais sur leurs gardes, ne s'habituant pas à la présence de ce drôle de personnage, qui est « visiblement un étranger » et en porte la « marque particulière et indélébile ». Tout, dans son allure, son comportement, sa manière de s'exprimer, offusque les villageois de la côte anglaise où il s'est retrouvé. Il a de ces façons qui les choquent : à l'heure du dîner, il reste étendu sur l'herbe à contempler le ciel, il parcourt les champs en entonnant de lugubres chansons. Seule une jeune femme, Amy, s'est montrée charitable en lui donnant un morceau de pain quand il errait, rejeté et affamé. Naufragé transplanté dans une autre planète, mélancolique qui passe pour avoir le cerveau dérangé, il ne parvient pas à se faire accepter, d'autant moins qu'il s'est mis en tête d'épouser Amy et d'avoir un fils avec qui il pourrait plus tard converser dans sa langue.

Au lendemain du mariage d'Amy et de Yanko, les discordes ne manquent pas d'apparaître, mais c'est lorsque ce dernier tombe malade que brusquement sa femme se trouble, le considère avec des yeux effarés, peut-être parce que cet homme qui ne s'est pas acclimaté a gardé en lui quelque chose de sauvage et d'effrayant pour elle. Cet obscur et invincible effroi la pousse à s'enfuir en pleine nuit, avec leur nourrisson dans les bras. Yanko, fiévreux, tenaillé par la soif, lui a simplement demandé un verre d'eau, mais ces quelques mots ont suffi à provoquer chez elle de l'épouvante : elle l'a laissé là, comme un oiseau pris au piège.

Après avoir tenté vainement de se faire une place sur cette terre, Yanko l'étranger meurt en criant : Pourquoi ? Pourquoi a-t-il été abandonné, pourquoi son lot est-il de « périr dans le désastre suprême de la solitude et du désespoir » ? Lui-même exilé à l'âge de dix-sept ans, Joseph Conrad, qui de son propre aveu ne baragouinait que quelques bribes d'anglais quand il s'embarqua, en 1876, à bord d'un navire de la marine marchande britannique, a raconté dans cette nouvelle poignante la tragédie d'un banni souffrant du mal du pays et à la recherche d'un refuge.

Bien qu'il soit une des victimes de prétendues « Agences d'émigration » qui spolient des paysans slaves, Yanko n'a pas droit à la commisération : il n'est qu'un vagabond agité, un original qui ne s'auréole pas du prestige de l'honorable visiteur. Malgré ses efforts d'adaptation et son innocence, il ne se concilie pas la sympathie des autochtones, qui se moquent de lui, quand ils ne le soupçonnent pas d'être rusé sous des dehors bon enfant. Irrécupérable car jugé suspect et inquiétant, il fait figure d'alien, il incarne une menace, il réveille des appréhensions irraisonnées, liées à ce qui vient de loin. En décrivant une fustigation de la différence et un ostracisme qui frappe le natif d'ailleurs, Conrad met le doigt sur la plaie : l'intolérance instinctive, la tendance à ériger ses propres valeurs en modèles, l'aversion pour ceux qui s'écartent des règles admises, l'assimilation de l'étranger au démon, à l'origine des superstitions indéracinables.

Cet Autre dont la conduite paraît un tant soit peu déroutante est un intrus doué d'un pouvoir maléfique. Les âmes primitives le suspectent d'être malfaisant, les intelligences rétrécies condamnent ses singularités, révélatrices d'un tempérament indiscipliné, d'une opposition aux préceptes codifiés, les tenants d'une morale normative voient en lui un dangereux transgresseur. Les préjugés ont la vie dure, et ils prospèrent sur le fumier de la peur dégénérant en haine. Le principe d'individuation est nié, le barbare, ainsi désigné parce qu'il ne se conforme pas aux impératifs arbitraires, devient l'adversaire. « Agrippé à sa différence comme à une arme qu'il manie avec une détermination inébranlable, fait observer Edward Said, l'exilé insiste scrupuleusement sur le droit qu'il a de refuser de se sentir à sa place » (Réflexions sur l'exil ). Face à lui, une coalition se forme, elle décrète qu'elle détient la vérité, et le relègue dans une infériorité supposée. Une muraille d'incommunicabilité s'élève entre les deux camps : l'étranger rétif à la domestication est tenu pour une erreur de la nature, il représente le fauteur de rébellions, le semeur de division, dont il faut se défendre. Par lui le scandale arrive, il met en péril la cohésion fondée sur les compromissions : le contrat social n'a pu être scellé qu'à ce prix, et les francs-tireurs paient cher leur indépendance.

En relatant un épisode de son enfance où, jeune gamin de dix ans, il avait été traité de « petit youtre » par un camelot que, tout guilleret, il était allé écouter à la sortie de l'école et qui avait craché sur lui, en se targuant de reconnaître au premier coup d'œil les Juifs, ces « sangsues du pauvre monde », Albert Cohen, dans Ô vous, frères humains, se rappelle que lui, le petit amoureux de la France qui ne pouvait entendre La Marseillaise sans avoir la chair de poule, avait été comme « maudit d'étrangeté », envoyé « dans un invisible camp de concentration », même si ce n'était là qu'un « camp miniature », un « camp de l'âme ». Le youpin, perdu au milieu de la foule, pleurait de honte, jusqu'à ce que, dans un sursaut de fierté, il se dise qu'il ne raserait pas les murs comme un qui aurait été signalé à la détestation de tous, mais qu'il marcherait le front haut, « couronné de leur haine, désormais juif à jamais, juif comme les patriarches, juif comme les prophètes et juif comme Dieu ». Lui qui en avait appelé à l'amour du prochain ne demandait plus à ses semblables que de ne pas haïr leurs frères en la mort, car ne pas haïr importe plus que cet amour tout d'apparat, « stérile amour qui au long de deux mille années n'a empêché ni les guerres et leurs tueries, ni les bûchers de l'Inquisition, ni les pogromes ni l'énorme assassinat allemand ».

Même en étant hanté par des images de persécution et de déportation, le gamin insulté devait se chercher une patrie dans les mots en devenant écrivain pour rire avec les joyeux, les inventifs cousins de Céphalonie décrits dans Les Valeureux : ceux-là parlaient un français archaïque et adressaient des épîtres à la reine d'Angleterre par jeu, parce qu'ils s'honoraient d'être des Juifs de la diaspora, fiers de leurs origines. Il devint aussi écrivain pour se souvenir, dans Le Livre de ma mère, de sa vie auprès de celle qui l'avait mis au monde, qui avait un accent étranger et faisait des fautes de français, une mère sublime de dévouement attachée à lui faire oublier qu'ils étaient « des riens du tout sociaux, des isolés sans nul contact avec l'extérieur », une mère qui, au cimetière, n'était plus une « Juive à la bouche entrouverte par une obscure stupéfaction héritée de peur et d'attente », une mère qui avait appris à son fils le sens de la piété filiale en n'étant qu'un cœur simple.

Le gamin insulté, grandi à l'époque de l'affaire Dreyfus et devenu écrivain, avait, avant Le Livre de ma mère, publié ce livre des fuites, Solal, où son double vit presque toute sa vie comme un puissant et finit misérablement, « honni », « balafré », disant aux passants qu'il est le prince de l'exil. Il a fréquenté la meilleure société, il n'en a pas moins essuyé, au cours de ses voyages et de ses secrètes aventures, les mêmes humiliations que l'enfant en quête d'un peu de chaleur humaine : « Voici il était Solal, il arrivait et il les aimait eux tous. Réponse : Sale Juif ! Ses mains étaient chargées de roses et il les leur tendait. Réponse : Sale Juif ! »

Chaque fois que le fils étranger d'un pays rencontre la haine, il n'a même plus foi en la fraternité. C'est une devise vite périmée quand triomphe le racialisme. La pitié, ainsi que le rappelle Rousseau, commande : Fais à autrui comme tu veux qu'on te fasse ou, mieux encore : Fais ton bien avec le moindre mal d'autrui qu'il est possible. Mais l'envie de faire gratuitement le mal est irrépressible chez celui qui n'a de cesse qu'il n'ait écrasé l'autre pour se délecter d'un sentiment de supériorité. Et pourtant Albert Cohen, en vieillissant, n'éprouvait aucun ressentiment, uniquement une tendresse de pitié pour les Caïns de ce monde qui sont, comme tout un chacun, de futurs agonisants, qui connaîtront les « horreurs de la vallée de l'ombre de la mort ». Cette tendresse de pitié, qui ne sera pas tout d'artifice, est la seule loi qu'il propose en tenant, tout au long de l'année 1978, et alors qu'il se savait proche de sa fin, des carnets pour imposer silence à ses hantises funestes, et ne plus être malade de l'atroce absence de Dieu.

Le sentiment d'être un outcast, fait remarquer Gregor von Rezzori dans son autobiographie, Sur mes traces, peut naître très tôt. Lui qui, en avançant en âge, devait souvent s'entendre poser la question de savoir s'il était roumain, italien ou allemand de souche, était déjà, enfant, rejeté par ses camarades de classe à Vienne, puisque, originaire de l'ancienne Bucovine des Habsbourg, il n'était pas considéré par eux comme un des leurs, et même quand il leur objectait que la Bucovine avait été autrichienne autrefois, ils continuaient à le tenir pour un émigré, un « métèque venu d'un pays des Balkans ». Et il lui était difficile d'expliquer à ses parents, qui avaient foi en l'influence bénéfique de « l'Ouest », que cet « Ouest » ne l'avait pas accueilli comme on accueille le fils prodigue et que, sans être des nationalistes enragés, ses camarades jugeaient qu'il n'était pas un autochtone comme eux et se comportaient envers lui en conséquence, le traitant avec un mépris plus ou moins patent. Quelques années encore et ils seraient des centaines de milliers à croire au IIIe Reich et à la promesse d'un renouveau du monde. Là encore, le jeune « métèque » venu des Balkans, qui reconnaissait avoir subi fortement l'influence juive au cours de ses années de formation, allait se trouver à l'écart, car lui ne croyait pas à la rénovation morale, à cette nouvelle humanité que les « jeunots des Alpes » appelaient de leurs vœux. Jusqu'au bout, Gregor von Rezzori voulait rester un outcast et il n'avait jamais trouvé sa place dans le nouvel ordre érigé dans un monde qui lui était de plus en plus étranger : « Les vicissitudes de la vie m'avaient toujours jeté dans un no man's land de somnambule », dit-il dans son autobiographie en avouant qu'il ne rêvait plus pour l'humanité d'un avenir doré et que, vu par ses semblables comme un filou et un « arnaqueur des Balkans », il avait de plus en plus été relégué dans une irréalité où il refusait ce monde et ses transformations.

Condamné par Auguste au bannissement loin de Rome, exilé sur les bords de la mer Noire, à Tomes, Ovide trouvait un remède à son mal de vivre dans sa folie d'écrire. La Scythie était pour lui une terre d'amertume, même si ses habitants ne lui avaient pas réservé un mauvais accueil. Il disait qu'il était mort en perdant sa patrie, et qu'il voulait sur sa tombe une épitaphe simple, puisque ses livres, quoiqu'ils aient été néfastes à leur auteur, accusé d'immoralité, lui assureraient renommée et immortalité. Relégué dans une contrée lointaine, il s'adressait, dans Tristes et dans Pontiques, à sa femme, à ses proches, à tous ceux qui lui étaient chers, et donnait libre cours à ses plaintes : les Muses avaient causé sa disgrâce, il avait souffert de trop de rigueur, quelques-uns de ses amis s'étaient détournés de lui, d'autres ne réussissaient pas à intercéder en sa faveur... Autrefois, il brûlait de se faire un nom, à présent, il était sans auditeur, puisqu'il écrivait dans une langue que ne comprenaient pas ces Gètes dont il n'hésitait pas à dire qu'ils étaient sans culture. Il avait dû tout laisser derrière lui lorsqu'il lui avait été ordonné de quitter sans retour l'Italie. Il se disait que lui avait été infligé un cruel châtiment : il avait été déporté jusque chez les barbares, chez des pillards altérés de sang. Il supportait mal les âpres hivers de Tomes, il se chagrinait de vivre sur des rivages désolés, où les campagnes n'étaient pas riantes, où il n'y avait pas de livres qui nourrissent son esprit, où, au milieu du bruit des armes, il ne pouvait se reposer en paix. Mais le plus navrant à ses yeux, c'était qu'en quelques années il avait désappris sa langue. L'éloignement de sa terre natale avait asséché son talent poétique, sa veine s'était tarie, tant il était brisé. Il cherchait en vain une rémission, penser à de célèbres exilés heureux ne le réconfortait pas, car ceux-là avaient délibérément choisi de s'en aller, tandis que lui, si attaché aux lieux qui l'avaient vu naître, ne trouvait pas son salut ailleurs. Il ne parvenait à oublier l'injustice du sort et à ne pas s'abîmer dans la peine qu'en invoquant ses fuyantes Muses, ses consolatrices, ses guides et ses compagnes : naguère, il avait fait des vers juvéniles et réjouissants, maintenant ses écrits étaient imprégnés d'idées noires. Face à l'adversité, il n'avait plus d'autre ressource que de se soulager en se confiant, quitte à impatienter certains de ses correspondants, qui le suspectaient d'exagérer ses malheurs. Il n'avait jamais quémandé l'approbation des foules, mais dès lors qu'il était en relégation, il travaillait à s'éterniser, ses malheurs ne l'avaient pas durci, il était encore capable d'arracher des larmes à ses lecteurs en n'étant plus seulement ingénieux, mais en disant sans rhétorique ses désolations. Loin de se laisser aller aux gémissements, Ovide à Tomes donnait à ses chants une dimension universelle en évoquant en des termes élégiaques la douleur de l'exilé. Il gravait au burin les confessions d'un homme perdu, qui n'avait plus que son génie pour se sauver de la désespérance. Il mourut sans avoir revu Rome, léguant à ses successeurs des pages où il mettait son cœur à nu et ne réclamait qu'un peu de compréhension : c'était aussi à la place de tous les égarés, séparés de leur patrie, qu'il avait pris la plume.

Dans sa situation d'isolement, l'exilé, s'il n'y prend pas garde, risque de se renfermer en lui-même, devenant réfractaire à toute acculturation. En perdant sa patrie il peut aussi perdre toute curiosité pour ce qui ne le ramène pas à sa condition de personne déplacée. À ce stade extrême, note Edward Said, il sombre dans le narcissisme masochiste et fait de l'exil un fétiche, une pratique qui l'éloigne de tout rapprochement ou engagement. Il se voit comme un réprouvé et se complaît dans cet état, manière de se préserver de toute intrusion, de vivre toujours dans le provisoire, de se couper des mortels et de se claustrer encore davantage en soi, jusqu'à n'avoir plus le moindre élan vers l'autre.

Autrui, dit Maurice Blanchot, est ce que je ne puis atteindre, « ce qui échappe à mon pouvoir et ainsi le sans-pouvoir, l'étranger et le démuni », mais aussi celui qui « m'accable, m'encombre, me défait », me met en question jusqu'à « me dénuer de moi ». Face à lui, notre premier mouvement est de nous mettre sur la défensive. D'instinct, nous nous défendons d'une agression, comme un organisme qui rejette une greffe.

Montaigne, à propos des cannibales, faisait observer que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage : « Nous n'avons autre mire de la vérité et de la raison, que l'exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. » Le fameux Ils ne sont pas comme nous, alibi des esprits lilliputiens, justifie toutes les intolérances. L'attitude la plus ancienne, écrit Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire, consiste à « répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. "Habitudes de sauvages", "cela n'est pas de chez nous", "on ne devrait pas permettre cela", etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. »