+ L'un l'autre - Peter Stamm
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Peter Stamm L'un l'autre

"L'un l'autre" de Peter Stamm,
traduit de l'allemand par Pierre Deshusses.

Durant la journée, c'est à peine si l'on distinguait les buissons séparant le jardin de ceux des voisins, ils se fondaient dans la verdure environnante, mais quand le soleil déclinait, que les ombres s'allongeaient, on avait l'impression qu'ils formaient un mur de plus en plus infranchissable jusqu'à ce que la dernière lumière ait enfin disparu, abandonnant aux ombres ce carré de gazon, sombres oubliettes sans plus aucune échappatoire. Il faisait vite frais maintenant, mi-août, la fraîcheur, l'humidité semblaient monter du sol où elles s'étaient retirées pendant les heures ensoleillées, sans pourtant jamais y disparaître complètement.

Thomas et Astrid avaient mis les enfants au lit, ils s'étaient assis sur le banc en bois devant la maison, avec chacun un verre de vin, s'étaient partagé le journal du dimanche. Au bout d'un moment, la voix pleurnicharde de Konrad s'était fait entendre, Astrid avait posé en soupirant sa partie du journal sur le banc, avait vidé son verre, était retournée à l'intérieur sans un mot et n'était pas ressortie. Thomas entendit des murmures apaisants et, peu de temps après, il vit la lumière s'allumer dans le salon. Puis il entendit la fenêtre se fermer, claquement sec qui clôturait la journée, le week-end, les vacances. La lumière s'éteignit, Thomas imagina Astrid agenouillée dans le couloir en train de déballer la grande valise qu'ils avaient posée là quand ils étaient rentrés, en fin d'après-midi. Ici aussi la chaleur avait dû être intense pendant leur absence, il faisait très chaud dans la maison, l'air était confiné, épais, comme si la pression était plus élevée à l'intérieur. Thomas regarda le courrier que les voisins avaient posé sur la table du salon. Astrid était debout juste derrière lui ; sans la voir, il sentait sa présence attentive. Rien d'important, dit-il, en s'asseyant à la table. Astrid ouvrit les fenêtres, dit en sortant de la pièce qu'elle allait préparer le dîner. Ils avaient acheté différentes choses dans la boutique d'une station-service, du pain, du lait et du fromage ainsi qu'un sachet de salade mélangée. Les enfants avaient disparu à l'étage, Thomas les entendait se chamailler. Quand Astrid et lui les avaient mis au lit après le repas, Konrad avait failli s'endormir en se brossant les dents, Ella n'avait même pas demandé si elle avait encore le droit de lire un peu.

Thomas imaginait Astrid en train de faire deux piles de linge, le propre et le sale. Elle portait le linge sale dans la buanderie à la cave, rangeait le linge propre dans l'armoire de leur chambre avant de plier consciencieusement celui des enfants et de le poser sur les marches de l'escalier pour le monter le lendemain. Elle s'arrêtait un instant au pied de l'escalier, écoutait les légers bruits venus d'en haut, les enfants qui se tournaient et se retournaient dans leurs lits tout propres, rêvant ou imaginant qu'ils étaient encore au bord de la mer ou déjà à l'école.

La lumière s'alluma dans la chambre d'Astrid et de Thomas ; à travers les volets, des rais de lumières projetèrent un motif clair sur le gazon qui avait déjà perdu toute sa couleur dans l'obscurité qui s'installait. Astrid passa à la salle de bains puis retourna dans le vestibule pour prendre sa trousse de toilette dans la valise. Elle se regarda dans le miroir, regard inexpressif qu'elle posait aussi de temps en temps sur Thomas. Autrefois, chaque fois qu'il lui avait demandé à quoi elle pensait, elle avait toujours répondu qu'elle ne pensait à rien ; au fil des années, il avait fini par la croire et avait arrêté de lui poser la question.

Thomas roula le journal, le posa sur le banc. Il prit son verre pour le vider, hésita, fit tourner le vin à l'intérieur, puis reposa son verre à côté de celui d'Astrid, qui était vide. C'était moins une pensée qu'une image : le banc abandonné dans la lumière du matin, le journal avec ses pages gondolées par la rosée, et les deux verres avec quelques moucherons noyés nageant à la surface dans celui qui était resté à moitié plein. La lumière du soleil traversait les verres et projetait une tache rouge sur le bois grisé par les intempéries. Les enfants sortaient de la maison, rejoignaient le flot des autres enfants, petits et grands, qui allaient à l'école. Un peu plus tard, Thomas partait au travail. Il saluait la vieille femme du voisinage dont il avait su le nom, oublié depuis. Il la voyait presque tous les matins avec son chien ; en dépit de son âge, elle avait une démarche alerte, une voix forte, décidée quand elle le saluait à son tour, comme si tout était en ordre, comme si tout allait toujours continuer ainsi. Quand il rentrerait à midi, le journal et les verres auraient disparu.

Thomas se leva et s'engagea sur le petit chemin de gravier qui longeait la maison. Arrivé à l'angle du mur, il hésita un instant avant de se diriger vers le portail du jardin avec un sourire étonné qu'il percevait plus qu'il ne le ressentait. Il souleva le portail en l'ouvrant pour qu'il ne grince pas, comme il le faisait adolescent, quand il rentrait tard d'une fête et ne voulait pas réveiller ses parents. Il avait beau être parfaitement sobre, il avait l'impression d'avancer comme un homme ivre, lentement, vérifiant bien à chaque fois où il posait le pied. Il descendit la rue, passa devant les maisons des voisins qui lui paraissaient de moins en moins familières à mesure qu'il s'éloignait. À certaines fenêtres de la lumière brillait encore, il n'était pas dix heures, mais il n'y avait plus personne dans les jardins ni dans la rue. Devant lui, l'ombre projetée par le dernier lampadaire disparaissait dans la lumière du suivant qui, à son tour, projetait une nouvelle ombre derrière lui qui rapetissait peu à peu pour passer devant lui et grandir à son tour, escorte fantomatique, sans épaisseur, qui l'accompagnait au fur et à mesure qu'il s'éloignait de son quartier pour emprunter ensuite la voie de contournement conduisant dans la zone d'activité située dans la plaine à la sortie du village.

Le portail du grand hangar de l'entreprise de recyclage était ouvert et laissait échapper un ronronnement monotone. Thomas rentra les épaules, comme si cela le rendait moins visible. Une fois arrivé au bord du vieux canal, il se retourna mais ne vit personne ; on n'entendait que le ronronnement assourdi des machines.

La route longeait un moment le canal avant de passer sur un pont étroit. Thomas marchait maintenant plus vite, comme s'il avait quitté le champ de gravitation du village, son allure n'avait plus rien de contraint dans le territoire inexploré de la nuit où il s'enfonçait maintenant. Les prés à gauche et à droite de la route appartenaient à un éleveur de chevaux et étaient entourés de hautes barrières. Tout au fond de l'un des prés se trouvaient quelques chevaux si serrés les uns contre les autres que, dans l'obscurité, ils ne semblaient former qu'un seul corps. Aucune lumière dans les bâtiments de la ferme. Peu avant d'arriver à leur hauteur, Thomas s'arrêta, tendit l'oreille. Quand les enfants étaient plus petits, ils venaient tous se promener ici avec Astrid, mais il ne se souvenait plus si les propriétaires avaient un chien. Il se dépêcha de passer devant les bâtiments. On n'entendait toujours rien, lorsque soudain l'éclat d'une lampe halogène éclaira la cour et une partie de la route.

Thomas se sentit soulagé en atteignant l'orée de la forêt. La lune était cachée et le chemin gravillonné qui s'enfonçait dans la forêt n'était plus qu'une tache claire. Le vide de la nuit semblait le tirer en avant. Le chemin continuait à longer la digue, qu'il enjambait un peu plus loin pour rejoindre l'autre bordure de l'étroite bande de forêt. Ici il y avait un peu plus de lumière. Au loin on entendait passer des voitures et il perçut même le bruit d'un train. Thomas regarda sa montre, il eut du mal à lire l'heure. Il était dix heures et demie, le train n'avait pas de retard. Il imagina un moment le bref convoi de wagons qui entrait dans la gare bien éclairée, les rares passagers qui en descendaient, empruntaient le passage souterrain pour se diriger vers le parking à vélos où ils déverrouillaient leurs cadenas avant de disparaître dans toutes les directions.

Maintenant qu'il était arrêté, Thomas se rendait compte du silence qui régnait dans la forêt. Peut-être était-ce ce qui lui donnait justement l'impression de ne pas être seul. Il se disait que quelque chose était là aux aguets, pas une personne, pas un animal, une sorte de principe de vie général qui englobait toute la forêt.

Il continua jusqu'à ce que le chemin se termine. Il ne se trouvait pas à plus de cent mètres de l'endroit où le canal faisait un coude avant de se jeter dans la rivière. Thomas traversa le champ jusqu'à l'endroit où, adolescent, ils se retrouvaient avec d'autres camarades pour faire un feu. Le canal semblait charrier plus d'eau que la rivière au lit presque asséché avant la jonction. Il aurait été malgré tout difficile de la traverser à pied pour rejoindre l'autre rive. Thomas s'assit sur un des énormes blocs de pierre qui consolidaient la rive à cet endroit. Une odeur de pourriture montait du lit de la rivière. Il sortit son paquet de cigarettes, les compta du bout des doigts : onze. Il en prit une, l'alluma et regarda le ciel maintenant complètement sombre. Le temps était limpide, mais on ne voyait presque aucune étoile. Il examina ce qu'il avait dans ses poches : un porte-clefs avec une minuscule lampe de poche, un petit couteau, du fil dentaire, un briquet et un mouchoir en tissu. Il compta l'argent qu'il avait sur lui à la lumière de la lampe de poche : un peu plus de trois cents francs suisses. Puis il décida de reprendre sa marche, de retourner jusqu'au petit pont pour piétons qui enjambait le canal et de suivre la vallée en direction de l'ouest.

Les planches du petit pont étaient humides, glissantes, et Thomas dut se tenir à la rambarde pour ne pas risquer de tomber. Il s'engagea sur un sentier si étroit qu'il eut l'impression, dans la complète obscurité, qu'il était bordé à droite et à gauche par des buissons, avant d'arriver sur une route gravillonnée qui traversait la forêt en ligne droite sur environ cinq cents mètres puis continuait encore tout droit sur une longueur équivalente au milieu des champs. Il vit au loin deux voitures passer à vive allure sur le pont qui enjambait la route, les cônes de leurs phares éclairèrent les maisons du village de l'autre côté de la rivière puis disparurent derrière la colline. Arrivé près de la grand-route, il perçut un bruit de voiture dans le lointain. Il se cacha dans les hautes herbes du talus et attendit. La voiture se rapprocha et passa devant lui. Quand il n'entendit plus de bruit, Thomas se leva d'un bond et se dirigea vers le pont en pressant le pas. Il quitta de nouveau la grand-route avant l'entrée du village, s'engagea sur une autre route plus petite qui longeait la rivière et conduisait jusqu'au terrain de vol à voile. Quand ils étaient enfants, ils venaient parfois ici à vélo pour regarder les planeurs, même si ça ne l'intéressait pas beaucoup, il le faisait surtout pour accompagner ses amis, qui rêvaient un jour de pouvoir voler à leur tour.

Il y avait un grand hangar allongé en bordure de la piste en herbe et derrière, cachées par une haie, se trouvaient une bonne dizaine de caravanes dont Thomas ne pouvait encore distinguer que les silhouettes. Aucune lumière, aucun bruit nulle part. Il se sentait très fatigué. Il se dirigea vers la première caravane, chercha la poignée de la porte à tâtons et l'abaissa avec précaution. La porte était fermée. Les autres caravanes étaient aussi fermées à clef, mais l'une d'elles avait un auvent qu'il lui fut facile d'ouvrir. En pénétrant à l'intérieur, Thomas se rendit compte que le sol était recouvert d'un caillebotis en bois. L'air était confiné, ça sentait l'herbe, le vieux plastique mélangé à une légère odeur sure de nourriture. À la faible lueur de sa petite lampe de poche, il vit une table de camping, quatre chaises et une cuisine improvisée avec un réchaud à gaz à deux feux et un évier. Dans un coin était posée une bâche faite d'une toile raide et plastifiée. Thomas s'enroula dedans et s'allongea par terre, mais même comme ça il avait froid. Il n'arrivait pas à trouver le sommeil sur ce sol dur et il repensa à chez lui, se demandant si Astrid avait déjà remarqué son absence. Elle allait souvent se coucher avant lui et ne se réveillait pas quand il se mettait au lit.