+ Des souvenirs américains - Michael Collins
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Michael Collins Des souvenirs américains

"Des souvenirs américains" de Michael Collins,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Aurélie Tronchet.

Personne ne s'est donné la mort en se jetant dans le vide lors de la crise financière internationale de 2008, comme cela s'était produit pendant le krach de 1929, et bien que les pertes fussent équivalentes, on n'assista ni à une ruée vers les banques ni à la dissolution de tant de vies dans le chaos.

La crise relevait davantage de la correction, les présentateurs médiocres des émissions du matin instruisaient l'ignorant sur l'instabilité des marchés dérivés, des obligations et des titres, tandis qu'à Times Square, derrière l'enceinte vitrée du TODAY Show, les fidèles brandissaient des pancartes clamant « On t'aime Al ! » ou « On aime la Grosse Pomme ! ».

En agissant ainsi, tous confirmaient une vérité incontestable pour Norman Price : quelle que soit l'issue de la crise, la vie continuerait. Il n'y aurait aucune révolution.

En vérité, pour quiconque s'en souciait un peu, il était difficile de déterminer ce qui s'était réellement passé et qui était responsable. Parfois, trop de liberté, trop de démocratie, trop de choix, trop de discussion pouvait - et c'était ce qui se passait - mener à rien.

Au beau milieu de la tragédie personnelle de Norman Price, la crise financière était une distraction signifiant qu'il n'existait plus aucune vérité essentielle, que les événements n'avaient plus de début, de milieu ou de fin ; c'était une prise de conscience qui éclipsait, entre autres choses, le décès de ses parents. Cela le dispensa de les pleurer, ou même de s'efforcer de comprendre les faits entourant leur mort. Leurs motivations étaient aussi complexes qu'un compte rendu relatif à la crise financière.

Les premières dépositions des témoins oculaires avaient laissé entendre qu'Helen Price, surprise par une sirène de police derrière elle, avait appuyé sur l'accélérateur au lieu du frein. C'était une explication acceptable. Helen Price était vieille et malade. Elle se rendait à un rendez-vous chez le médecin. Il y avait, néanmoins, d'autres circonstances, qui composaient une tout autre histoire. L'officier au volant de la voiture de police banalisée qui suivait Helen était Walter Price, son époux. Il avait été témoin de l'accident, et pourtant il n'avait ni apporté son aide sur les lieux du drame ni appelé les secours. Il s'était contenté de repartir dans son véhicule.

La police avait remué ciel et terre pour déterminer ce qu'on savait et à partir de quand cela avait été su, compte tenu du fait qu'au petit matin Walter Price avait pu accéder librement à la chambre de l'hôpital du comté de Cook où Helen Price gisait dans le coma, et avait mis fin aux jours de sa femme avant de mettre un terme à sa vie d'une seule balle dans la tête.

Est-ce qu'Helen s'était réveillée à l'hôpital ? Walter l'avait-il simplement asphyxiée avant de se suicider ? Qu'est-ce qui avait été dit ? Avaient-ils mentionné Norman ?

Des allégations de racket, de chantage et de blanchiment d'argent étaient remontées à la surface. À peine quelques jours plus tôt, on avait remis à Helen Price une citation à comparaître devant un jury d'accusation réuni une nouvelle fois à la suite d'une enquête concernant une opération d'extorsion de fonds mise en place par la police du South Side. C'était une vieille affaire de corruption de la ville.

Il y avait des trucs qui clochaient dans cette histoire, l'âge de Walter et d'Helen, et le fait qu'elle avait été asphyxiée. Cela en disait long sur un système qui s'était avéré brutal et impitoyable en même temps que cela soulignait la culpabilité de la police qui avait autorisé Walter à s'approcher d'Helen sans surveillance.

Norman se tenait dorénavant à l'écart de cette histoire. Les testaments de Walter et d'Helen avaient tenu lieu de dernières directives. Il n'avait pas assisté à leurs funérailles. Helen avait été incinérée. Walter avait exposé en détail un souhait similaire.

Norman avait découvert cela par le biais d'une obscure correspondance de documents légaux qui finirent par se frayer un chemin dans sa vie. Il hérita des biens communs de ses parents, de la maison ainsi que des obligations et actions associées.

[...]

Pour Nate Feldman, Helen Price n'avait jamais été que L'Autre Femme, si bien qu'il ne se rappela pas immédiatement son nom quand il le lut dans une lettre qui lui avait été adressée par un bureau d'avocats de Chicago.

Nate serpenta le long d'un chemin forestier dans la pâle luminescence des congères puis s'engagea sur les ornières de la chaussée verglacée. Le grincement des pneus équipés de chaînes provoquait des douleurs dans sa vessie. Il avait l'âge où les signes de mortalité s'annonçaient, insistants. Il se rapprochait de la lueur d'Iroquois Falls, le monde encore recouvert de ce dôme obscur qui, fin janvier, persistait passé neuf heures et demie du matin.

On annonçait une tempête. Nate avait réglé la radio sur la station canadienne de la météo. La pression barométrique tombait rapidement mais il avait des courses à faire et seulement ce créneau dans son emploi du temps. Il ne croisa pas une seule voiture sur la route. Le regard concentré sur le cône de ses phares qui aspirait la route, les pins anciens montant la garde de part et d'autre. Il avait parfois l'impression d'être le dernier humain en vie, comme s'il était l'unique survivant d'un grand cataclysme, ce qui était, d'une certaine façon, le cas.

La ville était quasiment déserte, bien que les lumières fussent allumées dans divers établissements. Dans le couloir froid du bureau de poste, il passa son courrier en revue. Ce qui le frappa tout d'abord, ce fut l'enveloppe bleue du courrier par avion. Il fut aussitôt terrassé par un sentiment de déjà-vu, si bien qu'il dut s'appuyer contre le cuivre poli et patiné des boîtes postales.

Il palpa la légèreté lustrée de l'enveloppe, se rappelant un temps où le poids importait, où l'enveloppe elle-même était le support sur lequel on écrivait, et quand c'était fait, la lettre écrite, le pliage d'origami, on refaçonnait l'enveloppe, la langue courant sur la lisière de colle sucrée.

Le souvenir le poignarda. Son père lui avait adressé des lettres à cette même boîte postale avec la mention par avion, des lettres demandant de ses nouvelles, mais plus ostensiblement des nouvelles de la femme de Nate et de leur enfant, bien que leurs noms ne fussent jamais cités, puisqu'il supposait que toutes les lettres étaient ouvertes par le gouvernement des États-Unis.

De retour dans son pick-up, Nate laissa la ventilation souffler une chaleur sèche sur ses mains. Il fit courir son pouce le long du pli souple de l'enveloppe. Cela le rattrapait, tout ce qu'il avait laissé derrière lui.

Il se souvenait du premier été de sa fuite, le feu de forêt qui gagnait du terrain, le ciel orange sanguine, le tonnerre de la cavalcade des animaux battant une retraite éperdue vers les rivières, division naturelle devant la ligne de feu, puis la suie et la cendre, les torrents de pluie qui assombrirent le cœur de l'été, comme si tout cela n'avait été adressé qu'à lui seul.

Il avait enduré ces premiers mois dans un tel état d'indécision morale qu'il lui avait été difficile de trouver sa propre mesure intérieure. Il s'arc-bouta contre la progression coupante des journées d'automne qu'il savait venir, et qui arrivèrent.

À l'intérieur de sa cabane, il avait écrit des lettres dans la lumière mouvante projetée par le feu, il ne s'était pas débattu avec l'immédiateté de ce qu'il vivait, mais avait cherché à dresser un tableau plus ambitieux de son quotidien, tout en sachant d'instinct, alors même qu'il rédigeait, que ce qu'il couchait sur le papier serait lu et relu encore, non pour les faits purs et durs, mais comme le récit épistolaire d'une vie vécue.

Un frisson le traversa. La culpabilité le taraudait. Il lutta pour trouver la métaphore adéquate. Comment décrire au mieux ce passé ? Une vieille cicatrice mal refermée dans le marécage tendre de la chair ; son histoire, une fuite qui survivrait au conflit du Vietnam, au retrait des troupes de Saïgon, à la disparition progressive de cette guerre froide qui se livrait par procuration dans des jungles lointaines.

C'était peut-être pour ça qu'il avait tout d'abord éprouvé une telle bouffée d'euphorie en voyant les tours jumelles s'écrouler - certainement pas pour toutes ces vies perdues. Par philosophie, il était contre la mort mais il se ralliait à la littéralité de l'acte d'agression.

La guerre avait atteint les rivages américains, il ne serait donc plus jamais question d'envoyer de jeunes hommes à l'étranger, car la lutte serait menée sur le sol des États-Unis. De fait, cela ne se passa pas ainsi.