+ Revoir Paris - Claude Eveno
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Claude Eveno Revoir Paris

"Revoir Paris" de Claude Eveno.

Je suis né à Paris, j'y ai vécu mon enfance dans les années cinquante et ma jeunesse dans les années soixante. J'ai découvert les arbres au parc Monceau et les ânes au jardin du Luxembourg. J'ai passé le baccalauréat près de la porte Dorée et des diplômes au Quartier latin. J'ai habité rue Cardinet, boulevard Davout, quai d'Anjou, rue d'Enghien, impasse Mousset, rue de Tolbiac, rue du Moulin-Vert, rue des Plantes et rue de Châtillon - soit les deux rives de la Seine et les dix-septième, vingtième, quatrième, dixième, douzième, treizième et quatorzième arrondissements. Je suis donc, sans nul doute, un « vrai Parisien ». Mais j'ai toujours désiré connaître ma ville dans tous ses recoins, me promettant de l'explorer un jour méthodiquement, sûr d'y être toujours surpris par une magie non seulement éprouvée dès mes premières pérégrinations à l'adolescence, mais également rêvée en lisant les surréalistes, dont les promenades, réelles ou imaginaires, faisaient de la ville un lieu constant d'apparitions troublantes, Nadja fatale ou Corsaire Sanglot : « La rue, avec ses inquiétudes et ses regards, était mon véritable élément, j'y prenais comme nulle part ailleurs le vent de l'éventuel », écrivait André Breton dans Les Pas perdus. Les situationnistes ont poursuivi à leur manière la promenade surréaliste en la radicalisant : la « théorie de la dérive » systématise l'errance en lui ajoutant une volonté d'exploration sans itinéraire, ouverte à l'appel des choses vues ou orientée par des états intérieurs. Cette « psychogéographie », approche à la fois matérielle et sensible, expérimentée en bande par Guy Debord et ses amis, a été pour moi la dimension d'un projet solitaire : voyager dans Paris. Et le faire par voyages successifs, d'un ou plusieurs jours, en suivant des parcours parfois fréquentés depuis longtemps, mais en m'abandonnant à de multiples écarts, de façon à connaître enfin, plus que des tracés contraints par la vie ordinaire, de véritables régions urbaines, car dans la solitude du marcheur, on arpente des pays et l'on contemple des paysages.

 

 

Premier voyage

  

Je n'aime pas la place Vendôme, je crois même que je la déteste, malgré quelques scènes de cinéma montrant des acteurs mythiques y organisant de formidables « casses » de bijouteries, Jean Servais dans Du rififi chez les hommes ou les trois complices du Cercle rouge, Delon, Montand et Gian Maria Volontè. Mythiques aussi, les passants célèbres du Ritz, les uns exécrables, ou même haïssables, Cocteau, Morand, Goring, les autres franchement sympathiques, Cole Porter, Scott Fitzgerald, Hemingway, mais qu'on imagine un peu ridicules à écluser du whisky dans le bar le plus snob de Paris, surtout Hemingway jouant au « libérateur » de l'hôtel déjà débarrassé de toute présence allemande, y buvant son brandy mitraillette à l'épaule. S'il y eut un moment très court de libération des lieux, ce fut longtemps avant, en 1871, quand la place était devenue un enclos barricade et que la colonne napoléonienne exécrée par les communards avait été joyeusement renversée, brisée en mille morceaux étales de manière très photogénique, comme en témoignent des clichés des premiers temps de la photographie. Mais libérée de quoi ? Sans doute de ce qu'elle représentait et représente toujours, surtout en ce moment où l'on rénove à la fois la colonne et le Ritz, coïncidence hautement symbolique mise en scène de manière insistante sur les grandes bâches qui dissimulent les travaux en y écrivant « La légende continue... », un immense slogan qui domine la place et semble la vouer au seul service du Ritz et de ses alliés bijoutiers du Comité Vendôme, Boucheron, Chaumet ou Van Cleef & Arpels - des noms qui appellent immédiatement au vol à main armée ou à une quelconque saisie populaire des lieux, y compris le ministère de la Justice, mitoyen du Ritz pour nous rappeler probablement qu'il n'existe depuis toujours qu'une justice de classe, malgré la démocratie. Libérée donc d'une essence qui serait celle du pouvoir, pouvoir de l'argent ou de la loi, de l'argent et de la loi. Libération naïve et finalement impossible, tout fut très vite réparé après la Commune car la place Vendôme est une sorte d'Appareil idéologique d'État, un « AIE » spatial auquel n'avait pas pensé Althusser, mais dont on savait pourtant depuis longtemps l'utilité à côté des AIE politique ou juridique, au point d'entretenir une fabrique de décors dont Paris ne manque guère, truffée de places royales ou impériales dont certaines ont changé de caractère, comme la place des Vosges, mais non la place Vendôme, autrefois place Louis-le-Grand, conçue dès l'origine comme un décor avant tout puisqu'on n'y construisit au départ que les façades, faisant du quartier un avatar prématuré de « village Potemkine ».