+ Elève - Bruno Bayen
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Elève

"Elève" de Bruno Bayen.

 

1

Si je m'approche je peux déchiffrer le titre à l'envers. Elle est assise dans un fauteuil de paille. Son plat desservi, elle s'est écartée de la table et a ouvert un livre, je reconnais une édition française. Elle le pose sur ses genoux, appuie son dos pour réfléchir. Et elle s'abandonne.

Des lèvres fines, pâles et précises et très bien dessinées. Des mains naïves, à la gauche une bague convexe qui est de la couleur de sa chair et lui fait une bosse sur le doigt. Je m'attendais à voir le livre lui échapper. Sa tête dévale, un index invisible corrige la position, la tête désobéit, retombe sitôt que l'index l'a remise droite. Un pli vertical se creuse à mi-distance des paupières. Mais elle se perd si elle rêvait, son rêve titube, bifurque, quitte une voie pour une autre, elle fluctue dans un monde plus dangereux. Plus humide ? Érotique ? À lui supposer ce rêve, qui inscrit sur le front deux ondes parallèles, elle préférerait lui dire que l'heure n'est pas venue. Petits seins. Veste légère, tricotée, cheveux châtains, je lui donnerais un peu plus que son âge. J'ai cru apercevoir un cheveu blanc.

Vingt minutes après, quand elle a rouvert les yeux c'était pour respirer le ciel, qu'elle parcourt lentement. Le doigt pointé vers le nord, elle finit par dire C'est là-bas que j'étais née, dans l'île de Marajó, grande comme la Suisse. D'où sait-elle que je suis français ?

Treize mois je serai venu cinq jours sur sept déjeuner à la terrasse du cercle militaire. De là-haut les embarcations de pêcheurs sur l'estuaire amazonien passent pour des insectes. Leur taille minuscule me fascine. Venez voir, et nous sommes allés ensemble au bord du rempart nous pencher sur les vagues et les coques. Il m'est peu arrivé de parler pour la première fois avec une femme après l'avoir regardée dormir.

Longuement : nous sommes restés là seuls un tiers de l'après-midi. Elle aime le français, s'excuse à tout bout de champ de son peu de vocabulaire, mais à tort. Elle me prend de court, Vous, vous êtes presque chez vous, je lève les sourcils, Vous n'êtes pas perdu, de Belém à Cayenne, la Guyane c'est la France, c'est combien ? Guère plus que de Paris à Marseille, c'est vrai, jusqu'à l'île du Diable et la base d'où les fusées échappent le plus vite à l'attraction terrestre, les bagnards de jadis n'auront jamais su que le voisinage de l'équateur accélère le départ à l'envol. Son père traitait les Français de peuple de vantards qui a le génie de se faire pardonner ses infamies.

La semaine suivante, en haut du même fort, dans ces heures-là, toujours sans rendez-vous, nous nous sommes quittés en échangeant des cartes de visite. C'est intimidant, non ? de découvrir un prénom face à celle qui le porte, avant même de l'entendre. Je lui demande en passant ce qu'elle avait en main l'autre jour. Les œuvres de Saint-Just, le révolutionnaire. La troisième fois, devant du poisson, des bananes et du riz, avec trop de sauce blanche, nous convenons d'un troc. Mariana en a eu l'idée. À Belém le terme semble chez lui, si j'en crois l'invention qui fait du mot troc le descendant du mot tropique dans le dictionnaire allemand des langues romanes (1853).

2

L'ouvrage figure dans la bibliothèque Perestrucci. Bibliothèque ou plutôt stock de dictionnaires qu'une mademoiselle Perestrucci, cousine d'un des fleurons des Messageries Maritimes, voici trente ans paraît-il, je dirais plus, avait donnés au consulat français de Belém avant de prendre le voile. La dot Perestrucci, votre lot de consolation, m'avise mon prédécesseur, là le premier jour pour m'accueillir, né à Pondichéry, expat' dans l'âme. Aigre et stylé, il bouge ses orteils nus dans des spartiates en pleurant ces temps où, ah, la femme du consul de Belém passait sa journée en embauches et mises à pied, la conversation du soir à table entre le consul et son épouse tournait autour des bonnes guyanaises ou des empregadas nordestines, la cuisinière avec ses menstrues bimensuelles, soufflait l'épouse, la repasseuse qui a brûlé le col de chemise, coupait le consul, l'espionneuse frottant trop tôt le matin trop longuement le chambranle de la porte de leur chambre, son môme de cinq ans qu'une belle-sœur n'a pas pu garder cassant le limoges, avec pour excuse, parce qu'elles sont toutes évangélistes, pentecôtistes, que les choses périssent, et nous aussi périrons, cette époque des Philomena, des Dindina, ces temps... Belém, c'est devenu la poubelle du Quai pour célibataires endurcis oubliés de tous, pas de cartels ou de sèvres, de garden-party et soirée black tie, pas de portes capitonnées, de chef cuistot, de mobilier national, personne ne guigne le consulat de Belém, la meilleure preuve c'est que vous n'êtes pas du corps diplomatique, vous aviez l'air de ne pas savoir qu'expat' veut dire expatrié. J'ai souri, le seul mot de diplomate m'évoquait un gâteau pâteux, jamais réussi, dans mon enfance. Bref, vous vous habituerez, votre carte de visite ne vous servira nulle part, mais si vous avez envie de fouiller les dictionnaires, mon vieux, vous serez servi.

De fait, hors Les Ambassadeurs de Henry James, que j'avais mis dans ma valise, pariant qu'un bon long James à l'étranger ça vous occupe - mais le climat équatorial rendant ses phrases imbuvables, je ne saurai jamais comment celui-là va finir -, et une biographie de Marie-Antoinette ramassée sur une chaise de fer dans le jardin du Luxembourg pour la dédicace, « Lily, cochonne, Zweig tient chaud aux femmes, dévore-le en me quittant, ta Zazou d'Arcachon », à Belém je n'aurai lu à peu près que ça.

J'ai découvert que le deuxième mot de la langue française, À, est « vide de sens », qu'il est le plus difficile, je crois, confie Émile Littré, de tout le dictionnaire, et que dans la langue allemande Aa signifie caca. L'inexplicable ou la merde : dès la deuxième entrée le monument du dictionnaire vacille. Mais j'ai profité du droit de ne pas lire dans l'ordre, un an j'aurai été dispensé de la gymnastique des romans, de la marche arrière obligée pour vérifier que la cousine d'une Edith Tandinson éclatant de rire p. 209 était bien la Margaret qui s'absentait depuis la p. 41 où elle annonçait son divorce. Je traversais des enfilades de mots, je n'avais pas besoin de me rappeler la définition de piédouche pour chercher à zeugma. Cela ne va pas sans effets secondaires, les mots se chassant les uns les autres, les dictionnaires se lisant trop vite, j'ai dû m'y reprendre, me pencher cette année sur l'article piédouche une cinquantaine de fois, quitte à penser finalement qu'au xxie siècle ce mot devient comme zeugma un terme pour spécialistes.

J'ouvrais selon les jours, polyglottes ou unilingues, un lexique du whist (jadis j'en avais su les règles), une encyclopédie des pluies des Flandres, le précis du français stambouliote (cocasse, touchant), Les Faux Amis ou les Trahisons du vocabulaire anglais de Koessler et Derocquigny (fondamental), la nomenclature des mots taurins en espagnol du Mexique, je venais lire même le dimanche. Certes je suis allé manger du piranha grillé dans l'hinterland, j'ai vu des urnes funéraires ancestrales, mais j'étais plutôt casanier cette année. En fait j'aurai vécu dans ma galerie ou ma pharmacie de dictionnaires.

Ils étaient mal en point. Manipulés, transbahutés, gâtés, bossués, obèses, métastasés, flétris, flasques, les dictionnaires champignonnaient, enflaient, verdissaient dans un local mal entretenu où le climatiseur tombait en panne et dans une ville équatoriale sans saison sèche, au taux d'humidité voisin de cent pour cent. J'attendais la visite de Mariana le jeudi, elle emportait plusieurs volumes, jusqu'aux plus lourds, qui revenaient le jeudi d'après peignés, ventilés, repassés, domestiqués. Mon petit secret, disait-elle, si je voulais en savoir plus sur ses méthodes. Hygrométricienne ? Non, femme de ménage des livres, et les dictionnaires ressemblent à des vieux chiens, j'ai déjà travaillé comme toiletteuse dans un pet store. Je la surnommais l'aératrice. Au fil des semaines le stock Perestrucci, installé dans mon bureau, classé selon les thèmes, les langues, lui donnait ce qui s'appelle un supplément d'âme.

Notre troc ? En échange du nettoyage elle serait mon élève, moi qui n'avais aucune vocation ni qualité en face. Elle inscrivait dans un carnet d'une écriture parfaitement régulière des listes de vocabulaire. Il n'y a pas que des termes obscurs, les mots simples ont des trous, des ombres, leur charge négative, positive. Selon ma réponse elle cochait à chaque cas signe moins, signe plus, et parfois simultanément signe moins et signe plus, tant il arrive que les mots couinent, balancent, se convertissent et changent de pôle.

3

Mariana m'a donc procuré un emploi, car être consul de France à Belém ne réclame pas de travail. Mais avant que nous commencions, ce premier jeudi où elle m'a rapporté une édition qu'elle avait rafraîchie d'un Dictionnaire de la langue générale (tupi-portugais) composé à la fin du xvie siècle, j'ai failli déclarer forfait. L'ouvrage a de singulier qu'il commence non à la lettre A mais à la lettre Y. Premier mot, Y : le vin.

Une note précise que Y en tupi original signifiait l'eau. Comme elle manque désespérément dans le sertão, l'eau devient une divinité. Ceux qui habitaient ces terres de l'intérieur du Brésil suppliaient la pluie, chantaient Y et l'espoir que le sertão allât jusqu'à la mer, que la mer vînt jusqu'au sertão. La mer est venue, du moins la vague de missionnaires qu'elle transportait, débarqués d'Europe pour christianiser, commercer, alphabétiser, et canaliser les nombreuses langues indiennes dont ils éradiqueraient plus d'une en imposant ce qu'ils appelèrent la langue générale.

Parmi eux un jésuite phtisique et érudit, Claudio Domenico Sanchez Ortega y Sol, aurait l'étrange idée de convertir cet Y. Il voulait faire un coup d'éclat. Vous étiez privés d'eau dans le sertão, nous vous apportons le vin rouge ibérique, c'est lui que nous appellerons dorénavant Y. L'eau Y fut changée en vin Y, en boisson messianique, de vraies noces de Cana. Miracle allègre et inepte, qui de la part du Christ, soit dit en passant, paraît un tour de prestidigitateur, accompli contre son gré pour se délivrer du giron maternel, cette Vierge envahissante qui lui demandait de faire servir un grand cru en Galilée. Le vin n'en sera pas devenu le contraire de l'eau (si ce n'est à l'heure où il donne soif) ni l'envers d'un endroit, pas plus qu'un nuage n'est l'envers d'un soleil. Profitant de la graphie de l'Y branchu, le jésuite rougit l'une des bifurcations, l'eau s'enrichit du vin bénéfique aux malades. Reliant une mer Morte desséchée à la mer Rouge par un canal nourricier, Claudio Domenico Sanchez Ortega y Sol assaisonne et troque. Et pour fêter sa victoire il ouvre son Dictionnaire de la langue générale sur un Y semblable à un trophée.

C'était plus fort que moi, cette histoire me rendait amer. Les dictionnaires sont des livres d'aventures, des romans noirs, avec règlements de comptes entre des bandes qui se disputent des mots, rien n'y est jamais nommé, rien que surnommé. Je venais de le comprendre, et je me suis vu dans le rôle du camelot proposant sa quincaillerie de français. Je lui ai demandé si elle ne préférait pas que nous cessions notre troc, que nous arrêtions. Mariana s'est étonnée, Je ne suis pas intéressante, vous n'avez plus envie ? Je ne sais pas bien le français, dis-je. Arrêter, c'est un mot pour les séries d'histoires d'amour, et puis vous connaissez votre langue, vous y êtes chez vous. Chez moi ? Oh arrêtez, dit-elle.