+ Mères, filles. Sept générations - Juliet Nicolson
Actualités Presse Nouvelles
Juliet Nicolson Mères, filles. Sept générations

"Mères, filles. Sept générations" de Juliet Nicolson,
traduit de l'anglais par Eric Chédaille.

Avant-propos

Ce livre évoque sept générations de femmes d'une même famille, ma famille. Débutant à la naissance de la grand-mère de ma grand-mère, en 1830, le récit traverse les siècles jusqu'aux deux ans de ma petite fille, en 2015. Cet intervalle historique part de l'Espagne méridionale du dix-neuvième siècle, passe par le monde diplomatique de Washington DC à la fin de la guerre de Sécession, les réceptions et parties de campagne de l'Angleterre edwardienne, les privations de la Seconde Guerre mondiale, le Londres des années 1960, le Manhattan du boom des années 1980, et se conclut en Angleterre dans un siècle nouveau. Mon propos ne porte pas toutefois sur le contexte historique mais sur les femmes qui m'ont précédée et qui ont traversé ces époques.

Coucher sa vie sur le papier est de tradition ancienne dans notre famille. Mon arrière-grand-mère Victoria tint un journal et rédigea un recueil de souvenirs ; sa fille, ma grand-mère Vita, écrivit plusieurs livres sur ses aînées, dont une biographie commune de ses mère et aïeule, où elle inséra des souvenirs de ses jeunes années. De plus, elle utilisa (à peine travestie) son expérience autobiographique dans ses romans. Mon père consacra une grande partie de sa vie professionnelle à écrire sur sa famille et à mettre en forme des livres écrits par des proches, ajoutant un portrait du mariage de ses parents aux mémoires inédits de sa mère. Il est arrivé que cet exercice littéraire agisse comme une thérapie familiale éloignée de tout jugement, chaque nouvelle version de cette histoire souvent répétée se voulant la plus fidèle, la plus exacte possible.

Parvenue à ce point central de ma vie où j'ai commencé à trouver tout aussi tentant de regarder en arrière que vers l'avant, j'ai voulu moi aussi explorer les générations qui m'ont précédée. Il y avait des histoires que je me figurais bien connaître, des suppositions que j'avais échafaudées seule ou des récits transmis par mes parents sur lesquels je n'avais jamais pris la peine de m'interroger. Or ce qui est familier peut se révéler énigmatique. De même qu'on peut écouter et ne pas entendre, il est facile de regarder et ne pas voir. Ce livre est une tentative d'entendre et voir, d'établir un lien aussi fidèle que possible avec une longue lignée de femmes et de mettre en relief certaines étapes d'un cheminement générationnel qui déjà se désagrège sous l'effet du temps et du souvenir qui s'estompe.

J'ai choisi l'ordre chronologique pour me pencher sur ces femmes apparentées par le sang ou les liens du mariage et voir ainsi quelles conclusions pouvaient être tirées de leurs histoires collectives. Je voulais essayer de les comprendre, de leur être reconnaissante là où je devais l'être, de leur pardonner là où je le pouvais, de tirer des enseignements de leurs erreurs, de trouver le courage de changer là où elles n'avaient peut-être pas été en mesure de le faire.

Je voulais aussi voir comment elles allaient répondre à l'accusation d'avoir été des privilégiées. Sur le plan économique, toutes sauf une connurent dès la naissance une existence matérielle confortable et même un environnement aristocratique comportant des demeures opulentes et des siècles de culture ancestrale. Plusieurs naquirent avec une cuiller d'argent dans la bouche. Mais je me demandais si richesse et classe sociale équivalaient à être privilégié en un sens plus large. Si un enfant privilégié est celui qui jouit d'une éducation heureuse, avec des parents qui non seulement l'aiment mais aussi s'aiment l'un l'autre, ces femmes ne purent en ce cas prétendre à cette sorte d'avantage. Et si être privilégié suppose un parent encourageant sa fille à faire son chemin dans le monde, le privilège ne fut pas toujours une caractéristique de ma famille.

En me penchant sur ce groupe de personnes qui furent directement ou indirectement responsables de mon existence, j'ai beaucoup réfléchi à cette relation unique commune à toutes les femmes. Nous sommes toutes filles de notre mère. Qu'elle soit membre d'une fratrie, enfant unique, adoptée ou orpheline, elle-même mère, sans enfant, mariée, divorcée, célibataire ou veuve, toute femme est née et demeure fille de sa mère. J'ai alors commencé d'entrevoir combien ce lien peut être autant un piège qu'un atout. « Une fille est fille pour la vie, un fils cesse de l'être quand il prend femme. » S'il y a quelque vérité dans ce vieux dicton, elle est que les parents ont toujours eu des attentes différentes vis-à-vis de leurs fils et de leurs filles. Il doit y avoir une raison pour que le mot daughterhood n'ait pas de pendant masculin. Dans notre famille les fils ont été encouragés à se distinguer et ils l'ont fait, se démarquant ainsi de leurs parents ; ceci à la différence des filles, qui ont parfois dû se battre pour s'affranchir de la dépendance et atteindre à l'autonomie.

La tentative d'une fille pour se libérer de la tutelle parentale peut devenir un acte de rébellion contre l'idée que la soumission est non seulement requise mais qu'elle fait partie intégrante de la relation. Dans notre famille, une des réactions à l'impression d'être prise au piège fut de s'enfuir, quitte à abandonner des enfants en bas âge. Une autre fut de tenir tête à l'autorité paternelle et autres relations à dominante masculine en passant des marchés tacites, qu'ils soient d'allégeance financière, sexuelle ou filiale. Bien que mon projet ait été d'écrire un livre sur les femmes de ma famille, j'ai vu en passant d'une génération à la suivante le rôle de la paternité se révéler aussi fort que celui des mères. J'ai découvert que les pères ont non seulement joué un rôle très influent, mais que, dans le cas de quatre générations sur sept, ils ont été le parent le meilleur, le plus aimant, le plus impliqué.

Au fil de la rédaction de ce livre, des schémas répétitifs ont commencé à apparaître avec une constance souvent étonnante. Ils étaient tantôt liés aux circonstances de l'époque, à des préjugés bien ancrés et aux maigres perspectives que les femmes ont connues pendant des siècles. Et parfois ils se trouvaient brouillés et finalement abandonnés à mesure que les femmes progressaient peu à peu vers l'égalité. Mais souvent ces schémas venaient perturber leur vie personnelle. L'histoire que j'ai lentement mise au jour s'est révélée criblée de secrets que le parent cachait à l'enfant et l'enfant au parent. Ces secrets avaient généralement à voir avec la relation amoureuse. Ma trisaïeule dissimula sa vie sentimentale à sa mère ; ma grand-mère se donna beaucoup de mal pour empêcher la sienne de découvrir son penchant pour les femmes ; ma mère passa de longs pans de sa vie derrière des portes closes et jamais je ne pus lui faire part de mes émois les plus importants.

Autre constante, la jalousie parentale, et particulièrement maternelle. Elle se manifesta souvent lorsqu'une fille prit son indépendance personnelle et professionnelle, surtout quand une nouvelle génération put bénéficier de libertés nouvelles, tant sociales que politiques, dont la mère n'avait pas joui. Parfois, cette jalousie s'exprima par le sabotage des chances de la fille. D'autres fois, par un abandon pur et simple.

Certaines de ces femmes héritèrent d'une peur de la relation intime, surtout lorsque l'exemple des parents faisait défaut, par suite de la méfiance, de l'infidélité conjugale ou, simplement, de l'usure du lien affectif originel. Plusieurs d'entre elles souffrirent d'un manque d'estime de soi et de confiance en soi, sombrant dans la solitude et l'isolement à l'âge mûr puis dans la vieillesse, engourdissant leur sentiment de déréliction par une addiction à la boisson, à l'argent et au sexe. Rares furent celles qui, prises à ce piège, parvinrent à s'en extraire.

L'importance du lieu, parfois en échange d'une relation humaine, se retrouve dans plusieurs générations. Il y a dans cette histoire des endroits de toute beauté, dont Knole et Sissinghurst, deux demeures que plusieurs femmes de ma famille, dont moi-même, ont à certaines périodes aimées plus que tout. Quand les relations se trouvaient très fragilisées ou qu'elles avaient échoué, un lieu, une maison, une chambre à soi, voire un portail derrière lequel se cacher, offraient une assurance de sécurité et de pérennité non disputée. Un sanctuaire fait de briques et de mortier plutôt que de réconfort humain a cependant ses propres fragilités. Non seulement il favorise l'isolement et donc l'esseulement, mais les aléas de la législation sur les successions, des testaments et des difficultés financières peuvent réduire à néant ces attaches apparemment indestructibles.

Un livre qui voyage à travers les générations évolue au rythme des naissances et des décès. Il a fallu la disparition de mes parents pour que je considère la mort comme quelque chose qui pourrait un jour m'arriver à moi aussi. Penelope Lively a su dire comment, l'âge venant, « la nature capricieuse du temps » prend soudain le galop après l'amble de l'enfance. Je m'efforce de dissimuler cette accélération à mes filles, en soustrayant à leur regard un pouce douloureusement touché par l'arthrose, en sautant par-dessus un portillon pour montrer que j'en suis encore capable, en quittant discrètement le grand jour pour l'adoucissante lueur d'une bougie chaque fois qu'un appareil photo est braqué sur ma personne. Ce livre est en partie une tentative de pallier la nature fugitive du temps et, en de nombreux cas, le caractère transitoire de l'amour.

Mon père se plaisait à me citer Virginia Woolf, de qui il tenait son refrain préféré. À l'époque où il était écolier, peu porté sur les devoirs et épuisé à la seule idée de tenir un journal, elle lui avait dit que « rien n'est réellement arrivé qui n'a été couché par écrit ». En dépit de l'omniprésence de Twitter et d'Instagram qui font que pas le moindre événement ni la plus fugace pensée ne passent à la trappe, cette prémisse me paraît aujourd'hui insensée. Elle vaporise le concept d'immédiateté et jusqu'à la réalité de l'instant pour qui serait incapable ou peu désireux de confier ce qu'il vit au papier ou au support photographique. La tradition orale n'a pas sa place dans ce raisonnement. Quoique ma sensibilité à la mise en garde paternelle ait mis longtemps à décroître, je deviens de plus en plus sceptique. Je m'interroge sur l'utilité de consigner les choses, de garder des traces, de continuer à emmagasiner l'énorme quantité de carnets jaunissants qui ont, toute ma vie, empli tiroirs et meubles de classement, alors que tout cela ne parlera guère aux générations à venir. En ce moment même, tandis que j'ajoute encore aux archives familiales, déversant un surcroît de mots sur une montagne de mots, une part de moi-même se rebelle. Cette fois seulement, puis plus jamais, me rassuré-je. Seulement, bien sûr, des événements ont lieu, les gens aiment, vivent, pleurent, rient et meurent sans qu'en soit conservée une trace permanente. Du fait de leur fugacité, de précieux moments - la naissance d'un enfant, la mort d'un parent, le soleil se réverbérant sur la mer - sont encore plus précieux sous forme de souvenir que leur aride durabilité sur le papier. C'est la faillibilité de la mémoire qui pose problème, qui joue des tours, déforme, estompe et crée l'illusion que le temps a si efficacement voilé l'expérience de la vie qu'il en empêche toute représentation mentale. Des archives peuvent être utiles, mais seulement si l'on discerne le sens au milieu du fatras et s'efforce d'en dégager le récit qui y est enfoui. À l'aide des plus ténus fragments d'information - ici une photographie, là une lettre, un brin de voile nuptial, un chausson de danse, un obélisque de verre, une haie dans le jardin, la dédicace d'un livre, le parfum citronné d'une savonnette, quelques vers d'une chanson, la vision d'une peinture jadis familière, la cueillette de framboises encore humides de rosée - il est possible, avec de la réflexion et du temps, de découvrir à quoi ressemblaient une mère et un père. Des indices, ceux qui dorment sur le papier comme ceux dont sont porteurs des objets, peuvent conduire à des découvertes sur un aïeul défunt, un bisaïeul, voire un ancêtre encore plus éloigné, et engager à une exploration des liens qui nous unissent à eux.

C'est encore Virginia Woolf qui comparait la réflexion à la pêche - « la petite touche - la formation subite d'une idée au bout de la ligne ». L'acte de se souvenir peut souvent déclencher cette petite touche, le « Ah, c'est de cela qu'il s'agissait. À présent, je comprends ». Bien sûr, cette quête de l'éclaircissement des mystères porte avec elle le danger de découvrir des choses qui n'étaient pas faites pour être partagées, et l'on peut se retrouver encombré de lourds secrets impossibles à chasser de sa mémoire. Et cependant, c'est souvent quand ces gens qui nous ont faits ne sont plus que nous parvenons à tout réexaminer, à nous affranchir de leur tutelle et à comprendre par nous-mêmes qui ils étaient et qui nous sommes.