+ L'énorme chambrée - E.E. Cummings
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L'énorme chambrée

E.E. Cummings - Je pars en pèlerinage
Extrait de « L'énorme chambrée »
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par D. Jon Grossman

« Je pars en pèlerinage»,
de E.E. Cummings

Nous étions parvenus, mon ami B. et moi, à finir presque trois de nos six mois d'engagement en tant que conducteurs volontaires, Section Sanitaire Vingt-et-un, Ambulances Norton-Harjes, Croix-Rouge américaine, et à ce Moment-là, qui doit sa majuscule à nos aventures ultérieures, nous venions d'achever le boulot peu appétissant qui consistait à laver et à graisser («nettoyer» était le mot consacré) le tacot tout personnel du chef de section, un monsieur au nom commode de Mr. A. J'emprunte à notre glorieux président Wilson une tournure caractéristique : la vive satisfaction qu'on eût pu nous soupçonner d'avoir retirée de l'accomplissement d'une tâche tellement essentielle à la sauvegarde d'une civilisation menacée par la griffe du tyrannique Prussien était malheureusement quelque peu tempérée par l'absence totale de relations cordiales entre nous-mêmes et l'homme que le destin avait placé au-dessus de nous. Ou, pour
parler en clair, B. et moi, on ne s'entendait pas avec Mr. A. Entre nous il existait un désaccord fondamental quant à l'attitude à prendre, en tant qu'Américains, envers les poilus que nous étions venus aider. Mr. A. insistait : «Vous, les gars, vous devriez éviter ces sales Français» et : «Nous, on est là pour faire voir à ces cornards comment on fait les choses en Amérique», ce à quoi nous répondions en fraternisant à tout bout de champ. Étant donné que huit sales Français occupaient diverses fonctions à la section (cuisinier, maréchal des logis, chauffeur, mécanicien...), et que la section elle-même était rattachée à une unité de l'armée française, la fraternisation n'était pas difficile. Or, devant notre refus d'épouser sa façon de penser, Mr. A. (en même temps que le sous-lieutenant qui lui servait d'interprète – car les connaissances de français du chef, acquises au cours d'un service héroïque portant sur plusieurs années, consistaient essentiellement en Sar var, Sar marche et Dite dunque mône viou) se contentait de nous refuser le droit de servir comme conducteurs, sous prétexte que notre tenue personnelle faisait honte à la section. En cela, je dois dire, Mr. A. ne faisait que maintenir une tradition qui remontait à son prédécesseur, un Mr. P., Harvardien qui, jusqu'au jour de son départ de Vingt-et-un, avait réussi à rendre ma vie et celle de B. absolument misérables. Avant de quitter ce chapitre déplaisant je voudrais faire remarquer que, du moins en ce qui me concerne, la tradition reposait solidement sur ma prédisposition au débraillé, renforcée par ce que le Matin (si j'ai bonne mémoire) avait ingénieusement dénommé : la Boue héroïque.
Ayant accompli le nettoyage (où nous étions devenus experts, puisque Mr. A. avait l'habitude de nous affecter au lavage de toutes les voitures que son chauffeur et son aide estimaient trop sales pour leurs mains), nous partîmes à la recherche d'un peu d'eau à usage personnel. B. termina vite ses ablutions. Je me baladais, insouciant et seul, entre les cuisines
et l'une des deux tentes (qui de nuit abritaient à
leurs corps défendant une quarantaine d'Américains entassés), un morceau de chocolat historique à la main, lorsqu'un monsieur tiré à quatorze épingles
et vêtu d'un uniforme français d'une discrétion louche permit à deux militaires bien propres, avec des chapeaux-melon en fer-blanc, de le conduire au bureau, dans une Renault dont la netteté pénible éclipsait mes récentes prouesses en ce domaine. Ça doit être au moins un général, me dis-je, regrettant ma tenue extrêmement petite : pour tout uniforme je portais une salopette et une cigarette.
Ayant furtivement regardé le monsieur descendre et recevoir un accueil cérémonieux de la part du chef et du dit lieutenant français qui accompagnait la section à des fins traductionnelles, je me portai en hâte vers l'une des tentes, où je trouvai B. occupé à mettre tout son barda en un tas central de dimensions ahurissantes. Le groupe de compagnons en héroïsme qui l'entourait salua mon arrivée avec un enthousiasme considérable. «Ton copain s'en va, dit quelqu'un.
– À Paris, suggéra un homme qui depuis trois mois essayait d'y arriver. – En prison, plutôt» observa un optimiste incorrigible dont l'humeur se ressentait du climat français.
Étonné que j'étais de l'éloquence du silence inébranlable de B., j'eus vite fait d'établir un rapport entre sa situation actuelle et l'apparition de l'Étranger mystérieux, et je partis en trombe demander à l'un des chapeaux-melon-en-fer-blanc la haute identité et la mission sacrée du personnage en question. Je savais bien qu'à l'exception de nous deux, tous les hommes de la section avaient eu leur permission de huit jours, même deux qui, arrivés après nous, auraient donc dû partir après nous aussi. Je savais également qu'au Q.G. des Ambulances, 7, rue François Ier, trônait Monsieur Norton, chef suprême de la confrérie Norton-Harjes, qui avait dans le temps connu mon père. Faisant le rapprochement, je me convainquis que ce potentat avait mandé un émissaire auprès de Mr. A., afin qu'il se justifiât des insultes et brimades diverses et variées auxquelles nous avions été exposés, mon ami et moi, et plus particulièrement afin d'obtenir notre permission trop retardée. C'était donc avec le moral au plus haut que je courais vers le bureau.
Je n'eus pas loin à aller. Le Mystérieux, s'entretenant avec monsieur le sous-lieutenant, me rencontra à mi-chemin. Je saisis les mots : «Et Cummings (pour la première et la dernière fois, un Français prononçait mon nom comme il faut), où est-il?
— Présent, fis-je, exécutant un salut auquel ni l'un ni l'autre ne prêtèrent la moindre attention.
— Ah yes, remarqua le Mystérieux en un anglais absolument stérilisé. You shall put all your baggage in the car, at once. (Puis, à cm-en-fb numéro 1, qui s'était matérialisé aux côtés de son maître :) Allez avec lui chercher ses affaires, tout de suite.»
Mes «affaires» se trouvaient pour la plus grande partie du côté des cuisines, où habitaient les cuisinier, mécanicien, menuisier, etc. : quelque dix jours auparavant ils m'avaient fait de la place de leur propre chef, m'épargnant ainsi l'humiliation d'avoir à dormir en compagnie de dix-neuf Américains sous
une tente toujours aux deux tiers inondée de boue. J'y menai donc le chapeau-melon-en-fer-blanc, qui scruta tout avec un intérêt surprenant. Je réunis
hâtivement mes affaires (dont certains accessoires mineurs que j'allais laisser, mais que le cm-en-fb m'ordonna d'inclure) et lorsque j'émergeai, ballot sous un bras, sac d'ordonnance sous l'autre, je rencontrai mes excellents amis les sales Français, surgis tous ensemble d'une porte, l'air plutôt épatés. Quelques paroles d'explication aussi bien que d'adieu étant de rigueur, je leur fis un discours en mon meilleur français :
«Messieurs, amis, camarades : je pars sur-le-champ et serai guillotiné demain.
— Oh, pas guillotiné, je dirais, moi» observa cm-en-fb, d'une voix qui me glaça jusqu'à la moelle malgré ma bonne humeur. Le cuisinier et le menuisier restèrent bouche bée, tandis que le mécano, lui, prit appui sur un carburateur irrémédiablement démoli.
L'une des voitures de la section, une Fiat, se tenait prête. Le général Némo m'interdit sévèrement de m'approcher de la Renault (où on avait déjà installé les bagages de B.) et me fit signe de monter dans la Fiat, lit, ballot et tout; sur quoi cm-en-fb sauta dedans et s'assit en face de moi dans une pose d'indécontraction parfaite qui, malgré mon exultation de quitter la section en général et Mr. A. en particulier, me parut presque menaçante. À travers le pare-brise je vis mon ami démarrer en compagnie de cm-en-fb numéro 2 et Némo; puis, ayant fait un rapide geste d'adieu à tous les Américains que je connaissais – trois – et ayant échangé un salut affectueux avec
Mr. A., qui avoua qu'il regrettait vraiment de nous perdre, je ressentis le coup de l'embrayage, et nous voilà partis à la poursuite de la Renault.
Tous les pressentiments que pouvait m'inspirer l'attitude de cm-en-fb numéro 1 s'évanouirent devant ma joie exaltante de perdre de vue la section maudite et les crétins qui l'habitaient – devant l'exalta-
tion indiscutable et authentique d'aller quelque part et nulle part sous les auspices miraculeux de quelqu'un et de personne, d'être arraché, par un deus ex machina en uniforme gris-bleu et une paire de chapeaux-melon-en-fer-blanc, aux banalités pourrissantes d'un non-être officiel pour vivre une aventure haute et claire. Je sifflotai et chantai et criai à mon vis-à-vis : «À propos, qui est ce monsieur distingué là-bas qui a bien voulu nous emmener, mon ami et moi, faire cette petite promenade?» À quoi, entre les cahots de la Fiat gémissante, cm-en-fb répondit avec superbe, s'agrippant à la portière dans l'intérêt de son équilibre : «Monsieur le Ministre de la Sûreté de Noyon.»
Sans savoir le moins du monde ce que cela pouvait bien signifier, je montrai les dents en un grand sourire. Un grand sourire de retour, visitant informellement les joues fatiguées de mon compagnon de voyage, finit par unir franchement ses oreilles dignes et énormes, comprimées à néant par le casque démesuré. Mes yeux, sautant de ces oreilles, se posèrent sur ce casque et y découvrirent un emblème, une espèce de petite déflagration fleurie, ou queue de cheval flamboyante. Cela me parut très jovial et un peu absurde.
«Nous sommes donc en route vers Noyon?»
Cm-en-fb haussa les épaules.
À ce moment la casquette du chauffeur s'envola. Je l'entendis jurer et vis la casquette planer dans notre sillage. À l'arrêt brusque de la Fiat je bondis sur les pieds et me mis à descendre, mais, l'élan brisé en plein vol, j'atterris sur le siège, complètement ahuri : le revolver de cm-en-fb, qui avait sauté de sa gaine dès mon premier mouvement, réintégra son nid, le propriétaire du revolver marmonnant quelque chose de plutôt désagréable. Puisque le chauffeur était un Américain de Vingt-et-un, il fit reculer la voiture plutôt que d'aller chercher la casquette à pied. Mon esprit avait l'impression d'être passé subitement, lui aussi, de quatrième vitesse en marche arrière : je méditais et me tus.
En avant – plus vite, pour rattraper notre retard. Croyant avec raison que cm-en-fb ne comprenait pas l'anglais, le chauffeur me jeta quelques bribes à travers l'étroite vitre :
«Pour l'amour de Dieu, Cummings, qu'est-ce qui se passe?
— Je n'en sais rien, dis-je, riant de la naïveté délicate de la question.
— T'as fait quelque chose pour t'faire pincer?
— Sans doute, je répondis, important et vague, me découvrant une dignité nouvelle.
— En tout cas, si c'était pas toi, c'était peut-être B.
— Peut-être» répliquai-je, essayant de cacher mon excès d'enthousiasme. En effet, jamais je n'avais été aussi excité et fier. Bien sûr, j'étais un criminel! Eh bien, Dieu merci, voilà un problème réglé une fois pour toutes : finie la Section Sanitaire, fini
Mr. A. avec ses homélies quotidiennes sur la propreté, le comportement, et tout ce qui s'ensuit! Malgré moi, je me mis à chanter. Le chauffeur
m'interrompit :
«Je t'ai entendu demander quelque chose au casque en fer-blanc. Qu'est-ce qu'i dit?
— Que le type dans la Renault est le flic-en-chef de Noyon, je répondis à tout hasard.
— CRÉNOM. Vaut mieux peut-être qu'on la boucle, pour pas qu'on ait des histoires avec –» il indiqua cm-en-fb, d'un geste de la tête qui communiqua à la voiture un dérapage magnifique, et le chapeau-melon de cm-en-fb sonna lorsque le dérapage jeta cm-en-fb de tout son long à travers la Fiat.
Je le félicitai : «Bien joué. (Puis, à cm-en-fb :) Voiture épatante pour transporter des blessés» j'observai poliment. Cm-en-fb ne répondit rien...
Noyon.
Nous nous arrêtons devant quelque chose qui ressemble désagréablement à un donjon moyenâgeux. On ordonne au chauffeur d'être à tel endroit à telle heure, et entre-temps d'aller déjeuner avec le flic-
en-chef, qu'il trouvera au coin (c'est moi qui traduis pour cm-en-fb), et, ah oui! il paraît que le flic-
en-chef a insisté pour que l'Américain distingué lui fasse le plaisir de déjeuner avec lui.
«C'est moi qu'il veut dire? le chauffeur demanda innocemment.
— Bien sûr» je lui dis.
De B. et de moi, pas un mot.
Puis nous descendîmes, d'abord et précautionneusement cm-en-fb, ensuite et lentement moi. La Fiat s'ébranla lourdement; la tête de «l'Américain distingué» en sortait d'au moins un mètre et regardait en arrière avec, sur la figure distinguée, une expression si totalement subjuguée par le mystère que je partis d'un grand éclat de rire.
«Vous avez faim?»
C'était le naguère féroce qui parlait. Un criminel, il me souvint, est un homme contre lequel tous ses actes et paroles sont utilisés très habilement. Ayant pesé la question pendant quelques instants, je pris la résolution de dire la vérité coûte que coûte, et je répondis :
«Je pourrais bouffer un éléphant.»
Sur quoi cm-en-fb m'amena à la Cuisine Même, m'installa sur un tabouret, et somma le cuisinier d'une voix de soudard :
«Au nom de la République, donne à manger à ce grand criminel.»
Et pour la première fois depuis trois mois, je goûtai à de la Nourriture.
Cm-en-fb enleva son chapeau-melon-en-fer-blanc, desserra sa ceinture, s'assit à côté de moi, ouvrit un monstrueux couteau de poche, et s'attaqua lui aussi au déjeuner.
Un de mes souvenirs les plus agréables de ce repas irrévocable est celui d'une femme grande, douce et forte, qui entra d'un air affairé et s'écria en me voyant : «Qu'est-ce que c'est que ça?
— C'est un Américain, grand'mère, répondit cm-en-fb, à travers des pommes frites.
— Pourquoi qu'il est ici? (Elle me toucha à l'épaule et s'assura de ma réalité.)
— Le bon Dieu le sait sans doute, dit cm-en-fb gentiment. N'étant pas moi-même le –
— Ah, mon pauvre, dit cette femme admirable, tu vas être prisonnier ici. Tous les prisonniers ont une marraine, tu comprends? C'est moi, leur marraine. Je les aime, je m'occupe d'eux. Eh ben, écoute : moi, je serai ta marraine aussi.»
Je m'inclinai et cherchai de quoi boire à sa santé. Cm-en-fb regardait. Mon œil tomba sur un immense verre de pinard. «Oui, buvez» fit mon gardien en souriant. Je levai le verre.
«À la santé de ma charmante marraine.»
Cet acte de galanterie m'acquit tout à fait le cuisinier, un Français assez petit et vif, qui entassa plusieurs portions de pommes de terre dans mon assiette déjà vide. Le cm-en-fb approuva aussi : «C'est ça : mangez, buvez, vous en aurez sans doute besoin plus tard.» Et son couteau guillotina de nouveau ce bon pain blanc.
Puis, rassasié, je fis mes adieux à ma marraine et permis à cm-en-fb de me conduire (passant le premier, comme toujours) en haut dans un espèce de réduit dont l'intérieur s'enorgueillissait de deux matelas, d'un homme assis à une table, et d'un journal entre les mains de l'homme.
«C'est un Américain» dit cm-en-fb, en fait de présentations. Le journal se détacha de l'homme, qui dit : «Qu'il soit donc le bienvenu. Faites comme chez vous, Monsieur l'Américain», tira sa révérence et sortit. Mon gardien s'effondra immédiatement sur l'un des matelas.
Je demandai l'autorisation d'en faire autant sur l'autre, faveur qui me fut accordée d'un ton endormi. Les yeux mi-clos, mon moi gisait et ruminait : le délicieux repas dont il venait de jouir... ce qui allait arriver... la joie d'être grand criminel... Puis, n'ayant aucune envie de dormir, je lus le Petit Parisien d'un bout à l'autre, même les Voies urinaires.
Ce qui me rappelait – et je réveillai cm-en-fb pour lui demander : «On peut aller aux cabinets?
— En bas» répondit-il dans le coton, et il se réinstalla dans son sommeil.
Il n'y avait personne dans la petite cour. Je traînaillai en remontant. Les marches étaient anormalement sales. Quand je rentrai, cm-en-fb ronflait de plus belle. Je relus le journal en entier. Il devait être vers trois heures.
Soudain cm-en-fb se réveilla, se redressa, boucla sa personnalité et murmura : «C'est l'heure : venez.»
Le bureau de Monsieur le Ministre s'avéra être juste au coin. Devant la porte la Fiat patientait. Il fut annoncé cérémonieusement par cm-en-fb que nous attendrions sur les marches.
Alors, est-ce qu'il y avait du nouveau? le chauffeur américain voulut savoir.
M'étant satisfait de ce que mes doigts savaient encore rouler une assez bonne cigarette, je répondis : «Non» à travers des bouffées de fumée.
L'Américain se rapprocha et murmura spectaculairement : «Ton copain est en haut. Je crois qu'on est en train de l'interroger.» Cm-en-fb surprit cela, et bien que sa dignité rétablie eût accepté de son prisonnier de quoi faire une cigarette, elle se rebiffa immédiatement :
«Assez» dit-il durement.
Et il m'entraîna tout à coup en haut, où je trouvai B. et son cm-en-fb à la porte du bureau. B. paraissait étrangement en verve. «Je crois que nous allons bel et bien en prison» m'assura-t-il.
Fortifié par cette nouvelle, aiguillonné par mon cm-en-fb et appelé de la main par Monsieur le Ministre lui-même, je me laissai vaguement flotter jusqu'à une salle de proportions modestes, très bien lavée, en ordre, sérieuse, tout à fait américaine, dont la porte fut immédiatement fermée et gardée de l'intérieur par mon escorte.
Monsieur le Ministre dit :
«Levez les bras.»
Alors il fouilla mes poches. Il y trouva des cigarettes, des crayons, un couteau de poche, et un peu d'argent. Il posa ses trouvailles sur une table vide, disant : «Vous n'avez pas le droit de conserver tout ceci. J'en serai responsable.» Puis il me regarda froidement dans les yeux et me demanda si je n'avais rien d'autre.
Je lui dis que je croyais avoir un mouchoir.
«Vous n'avez rien dans les chaussures?
— Mes pieds, répondis-je doucement.
— Venez par ici» dit-il, glacial, ouvrant une porte que je n'avais pas remarquée. Je m'inclinai devant sa courtoisie et pénétrai dans la salle numéro 2.
Je regardais dans six yeux assis derrière un bureau.
Deux appartenaient à une personne genre avocassier, en civil, muni d'un air indifférent et de moustaches aux proportions admirables, dont le propriétaire se servait constamment pour imiter le geste d'un monsieur qui sonnerait un maître d'hôtel. Deux autres étaient l'apanage d'un superbe vieux gâteux, figure toute en pistes de ski et montagnes russes, qui arborait une poitrine où la rosette s'accroupissait pompeusement. Les numéros cinq et six se référaient à Monsieur, qui s'était assis avant que j'aie eu le temps de réadapter mes yeux légèrement déroutés.
Ainsi que je l'ai déjà dit, Monsieur parlait un anglais sanitaire.
«Quel est votre nom? – Edward E. Cummings. – Votre deuxième nom? – Je le lui épelai : E-s-t-l-i-n. – Comment dites-vous ça? (Je ne comprenais pas.) Comment prononcez-vous votre nom? – Oh» dis-je, et je le prononçai. Il expliqua en français aux moustaches que mon prénom était Édouard, mon deuxième nom «Euh-esse-thé-elle-hyène» et mon nom de famille «Ces-hue-d'euzème-hyène-j'ai-esse», et les moustaches couchèrent le tout par écrit. Puis Monsieur se retourna vers moi :
«Vous êtes irlandais? – Non, américain. – Vous êtes irlandais d'origine? – Non, écossais. – Vous êtes sûr qu'il n'y a jamais eu d'Irlandais dans votre ascendance? – Pour autant que je sache, dis-je, jamais. – Peut-être, il y a cent ans? il insista. – Absolument pas» affirmai-je. Mais Monsieur en voulait à tout prix. «Votre nom est bien irlandais? – Cummings est un très vieux nom écossais, répondis-je patiemment. Autrefois on disait Comyn. Un Écossais, nommé Comyn le Rouge, fut tué par Robert Bruce dans une église. Il fut parmi mes ancêtres, et d'ailleurs un homme très célèbre. – Mais votre deuxième nom, d'où sort-il? – D'un Anglais, un ami de mon père.» Cette affirmation parut produire une impression très favorable du côté de la rosette, qui murmura plusieurs fois : «Un ami de son père, un Anglais, bon!» Monsieur, très visiblement déçu, dit aux moustaches, en français, d'écrire que je niais mes origines irlandaises; ce que les moustaches firent.
«Que fait votre père en Amérique? – Il est ministre de l'Évangile, répondis-je. – De quelle église? – Unitarienne.» Il n'y comprenait rien. Au bout d'un moment il fut inspiré : «C'est comme un libre-penseur?» J'expliquai en français que non, et que mon père était un homme de Dieu. À la fin, Monsieur dit aux moustaches d'écrire : Protestant, et les moustaches obtempérèrent.
À partir de ce moment, notre entretien se poursuivit en français, au grand dam de Monsieur, mais à la joie de la rosette et avec l'approbation des moustaches. En réponse à leurs questions, je les informai que j'avais fait mes études à Harvard pendant cinq ans («Comment? vous n'avez jamais entendu parler de Harvard?»); que j'étais descendu à New York, où j'avais étudié la peinture; que là je m'étais engagé comme conducteur volontaire, m'embarquant pour la France aussitôt après, vers la mi-avril.
Monsieur demanda : «Vous avez rencontré B. sur le bateau?» Je dis que oui.
Monsieur regarda autour de lui d'un air entendu. La rosette hocha plusieurs fois la tête. Les moustaches sonnèrent.
Je compris que ces aimables personnes comptaient faire de moi le jouet innocent d'un machinateur rusé, et ne pus m'empêcher de sourire. C'est marrant, me dis-je. Ils auront du mal.
«Vous et votre ami étiez ensemble à Paris? – Oui. – Combien de temps? – Un mois, à attendre nos uniformes.»
Regard entendu de Monsieur, auquel ses collègues firent écho.
Se penchant en avant, Monsieur demanda froidement et clairement : «Qu'est-ce que vous avez fait à Paris?» ce à quoi je répliquai brièvement et chaleureusement : «On s'en est bien payé.»
Cette réponse fit un immense plaisir à la rosette. Elle secoua tellement la tête que je voyais le moment où celle-ci allait tomber. Même les moustaches semblèrent s'amuser. Monsieur le Ministre de la Sûreté de Noyon se mordilla les lèvres. «Pas la peine d'écrire cela» ordonna-t-il à l'avocat. Puis, revenant à la charge :
«Vous avez eu beaucoup d'histoires avec le lieutenant A.?»
J'éclatai de rire à cette appellation flatteuse. «En effet.»
Il demanda : «Pourquoi?» et je fis le portrait du «lieutenant» A., en termes colorés, à l'aide de certaines expressions choisies dont un des «sales Français» de la section, Parisien passé maître en argot, m'avait pourvu. Mon vocabulaire étonna mes examinateurs, dont l'un (probablement les moustaches) observa ironiquement que je n'avais pas perdu mon temps à Paris.
Monsieur le Ministre demanda : Était-ce vrai que B. et moi (1°) étions toujours ensemble et (2°) préférions la compagnie des Français de la Section Sanitaire à celle de nos camarades américains?, ce à quoi je répondis par l'affirmative. Pourquoi? il voulut savoir. Aussi j'expliquai notre détermination d'apprendre le plus de français possible, et de connaître les Français autant que possible; dissertant un peu sur la nécessité d'une totale compréhension entre les races latines et anglo-saxonnes, condition essentielle de la victoire tant souhaitée.
Encore une fois la rosette hocha la tête avec approbation.
Monsieur le Ministre devait penser qu'il perdait la partie, car il abattit son as sans plus tarder. «Vous n'ignorez pas que votre ami a écrit à des amis en Amérique et à sa famille de très mauvaises lettres. – Si, je l'ignore» dis-je.
En un éclair je compris ce qui avait amené Monsieur à Vingt-et-un : la censure française avait intercepté certaines lettres de B., et avait averti
Mr. A. et son interprète, qui avaient témoigné avec soulagement du mauvais caractère de B. et (souhaitant très naturellement se débarrasser de nous deux à la fois) avaient par ailleurs indiqué que nous étions toujours ensemble et que de ce fait je pouvais avec raison être considéré comme un individu louche. Sur quoi ils avaient reçu l'ordre de nous garder à la section jusqu'à ce que Noyon puisse venir nous prendre en charge – ce qui expliquait pourquoi nous n'avions pas eu droit à notre permission.
«Votre ami, dit Monsieur en anglais, est ici, il n'y a pas longtemps. Je lui demande s'il est dans l'aéroplane volant au-dessus des Allemands est-ce qu'il fait tomber bombes sur les Allemands et il dit non, il ne fait pas tomber bombes sur les Allemands.»
J'avoue que ce mensonge (car c'en était un) me confondit. Tout d'abord, à ce moment-là j'ignorais tout des méthodes policières. Ensuite, je savais très bien que, huit jours plus tôt, nous avions, B., moi-même et un autre Américain de la section, sur le conseil du sous-lieutenant interprète, adressé une lettre au Sous-secrétaire d'État français à l'aviation : puisque le gouvernement américain allait reprendre en charge la Croix-Rouge et que toutes les sections sanitaires seraient donc reprises à l'armée française
et rattachées à l'armée américaine, nous avions demandé l'autorisation de maintenir nos liens avec les Français en nous engageant dans l'escadrille Lafayette. Un des «sales Français» nous avait rédigé la lettre, d'après nos indications, dans le plus beau style que l'on puisse imaginer.
«Vous écrivez une lettre, vous et votre ami, pour l'aviation française?»
Je le repris : nous étions trois, et pourquoi donc n'avait-on pas arrêté le troisième coupable? si on permettait que je le demande. Mais il passa outre à cette petite digression, et voulut savoir : «Pourquoi pas l'aviation américaine?
— Ah, mais, comme mon ami me l'a si souvent dit, les Français, après tout, sont les meilleures gens du monde.»
Ce coup double arrêta Noyon net, mais pas pour longtemps.
«C'est votre ami qui a écrit la lettre? – Non, répondis-je franchement. – Qui l'a fait, alors? – Un Français attaché à la section. – Comment s'appelle-
t-il? – Je n'en sais rien» je dis, jurant en moi-même que, quoi qu'il pût m'arriver, le rédacteur n'en pâtirait pas. «Sur ma demande expresse» ajoutai-je.
Retombant dans le français, Monsieur me demanda si j'aurais quelque hésitation à jeter des bombes sur les Allemands? Je dis que non. Et pourquoi croyais-je que je ferais un bon aviateur? Parce que, je lui dis, je pèse 61 kilos et sais conduire n'importe quelle espèce d'auto ou de motocyclette. (J'espérais qu'il exigerait que je fasse la preuve de cette affirmation, auquel cas je me promettais bien de ne m'arrêter qu'à Munich; mais non.)
«Est-ce que vous cherchez à me dire non seulement que mon ami voulait éviter le service dans l'armée américaine, mais qu'il avait l'intention de trahir par-dessus le marché? je demandai.
— Eh bien, ce serait plutôt ça, non?» répondit-il tranquillement.
Alors, se penchant en avant une fois de plus, il me lança : «Pourquoi avez-vous écrit à une aussi haute personnalité?»
Cela me fit rire de bon cœur. «Parce que l'excellent sous-lieutenant qui traduisait quand Monsieur le Lieutenant A. n'était pas fichu de comprendre nous l'a conseillé.»
Après cette riposte, je m'adressai aux moustaches : «Consignez ceci dans votre procès-verbal : que moi, ici présent, je me refuse entièrement à croire que personne au monde puisse plus sincèrement aimer la France et le peuple français que mon ami. Dites-
lui de l'écrire» j'ordonnai à Noyon durement.
Mais Noyon secoua la tête et dit : «Nous avons les meilleures raisons de croire que votre ami n'est pas un ami de la France.
— Ça ne me regarde pas, répondis-je. Je veux que l'opinion que j'ai de mon ami soit enregistrée. Vous comprenez? – C'est raisonnable» la rosette murmura; et les moustaches l'écrivirent.
«Pourquoi donc qu'on se serait engagés?» je demandai, sarcastique, quand la déposition fut terminée.
Monsieur le Ministre était visiblement mal à l'aise; il se tortillait sur sa chaise, et se pinça le menton trois ou quatre fois. La rosette et les moustaches échangèrent des phrases animées. À la fin, Noyon, invitant au silence et parlant d'un ton presque désespéré, demanda :
«C'est que vous détestez les Boches?»
J'avais gagné mon procès. La question était de pure forme. Pour sortir libre de cette salle, je n'avais qu'à dire oui. Mes examinateurs étaient sûrs de ma réponse. La rosette se penchait en avant, m'encourageant d'un sourire. Les moustaches faisaient des petits oui en l'air avec son porte-plume. Et Noyon avait perdu tout espoir de prouver ma culpabilité. J'étais peut-être imprudent, mais j'étais innocent, la dupe d'une intelligence supérieure et maligne. On me conseillerait probablement de mieux choisir mes amis la prochaine fois, et ce serait tout...
Avec soin je façonnai cette réponse :
«Non. C'est que j'aime beaucoup les Français.»
Vif comme une fouine, Monsieur le Ministre me sauta dessus : «Il n'est pas possible d'aimer les Français sans haïr les Boches.»
Son triomphe ne me dérangeait pas le moins du monde. L'embarras de la rosette ne fit que m'amuser. La surprise des moustaches me fut bien agréable.
La pauvre rosette! Elle ne cessait de murmurer, découragée : «Tient à son ami, c'est normal. Se trompe, bien sûr, dommage, voulait bien faire.»
Avec une expression suprêmement désagréable sur sa face immaculée le victorieux ministre de la sûreté talonna sa victime avec une assurance retrouvée : «Mais vous n'êtes pas sans connaître les atrocités commises par les Boches?
— J'en ai entendu parler, répliquai-je allégrement.
— Vous n'y croyez pas?
— C'est pas exclu.
— Et si c'est vrai, et ça l'est, bien entendu (ton
de profonde conviction), vous ne détestez pas les Allemands?
— Ah, dans ce cas-là, naturellement, tout le monde devrait les détester» affirmai-je avec une parfaite politesse.
Et ma cause fut perdue, irrémédiablement. Cela me soulageait. Toute mon inquiétude avait disparu. La tentative des trois messieurs en face d'assurer à mon ami et à moi des sorts divers avait irrévocablement échoué.
À l'issue d'une brève conférence, Monsieur m'annonça :
«Je suis navré, mais à cause de votre ami vous serez détenu pendant quelque temps.
— Plusieurs semaines?
— C'est possible» dit Monsieur.
Cela mit fin au procès.
Monsieur le Ministre me reconduisit à la salle numéro 1. «Puisque j'ai pris vos cigarettes et que je vais vous les garder, je vous donnerai un peu de tabac. Vous préférez l'anglais ou le français?»
Parce que les Gauloises sont les plus fortes et qu'il s'attendait à ce que je dise l'anglais, je dis : «Le français.»
Avec une expression peinée, Noyon alla vers une sorte de bibliothèque et en sortit un paquet bleu. Je crois que je demandai des allumettes, ou bien il m'a rendu les quelques-unes qu'il avait trouvées sur ma personne.
Puis Noyon, cm-en-fb et le grand criminel que j'étais descendirent solennellement jusqu'à la Fiat. Le conducteur, toujours plus mystifié, nous fit faire le court trajet qui nous séparait d'une indiscutable cour de prison. Monsieur le Ministre me surveilla tandis que je descendais mes volumineux bagages.
Monsieur les examina minutieusement au bureau de la prison. Monsieur me fit tourner tout ça sens dessus dessous. Monsieur manifesta son vif étonnement en découvrant une immense douille : où l'avais-je trouvée? Je dis qu'un soldat français me l'avait donnée comme souvenir. Et plusieurs têtes d'obus? Aussi des souvenirs, je l'assurai gaiement. Monsieur se figurait-il qu'il m'avait pris en train de faire sauter le gouvernement français? Qu'est-ce qu'il se figurait enfin? Mais voici une douzaine de cahiers de dessins. «Qu'est-ce qu'il y a dedans? – Oh, Monsieur, vous me flattez : des dessins. – De fortifications? – Guère : de poilus, d'enfants, et d'autres ruines. Hmmm...» Monsieur examina les dessins et découvrit que j'avais dit la stricte vérité. Monsieur mit toutes ces bagatelles dans une petite sacoche, dont j'avais été muni (en même temps que l'énorme sac d'ordonnance) par la généreuse Croix-Rouge, et les étiqueta : «Objets découverts dans les bagages de Cummings et estimés étrangers à l'affaire en cours.» Restèrent dans le sac d'ordonnance : ma pelisse que j'avais amenée de New York, mon lit de camp, mon ballot, mes frusques, et environ dix kilos de linge sale. «Vous pouvez amener le ballot et le lit pliant dans votre cellule.» Mes autres affaires resteraient en sûreté au bureau.
«Suivez-moi» croassa sinistrement une maigre créature porte-clefs.
Ballot et lit sous le bras, je le suivis.
Nous n'avions pas loin à aller : en fait, quelques pas. Je me rappelle qu'après un tournant, on apercevait une espèce de square près de la prison. Une musique militaire s'exécutait pour le plaisir impassible de quelques poignées de civils déchiquetés. Mon nouveau gardien s'arrêta un moment; peut-être sa fibre patriotique en était-elle remuée. Puis nous longeâmes un passage avec des portes cadenassées de chaque côté, s'arrêtant devant la dernière porte à droite. Une clef l'ouvrit. On entendait toujours clairement la musique.
La porte ouverte découvrit une pièce, courte de cinq mètres et étroite d'un mètre vingt, avec un tas de paille à l'autre bout. Mes esprits se remettaient progressivement de la banalité de l'interrogatoire, et c'était avec une excitation réelle et inoubliable que je m'écriai, en franchissant ce qui passait pour être un seuil :
«Mais, on est bien ici!»
Un tintamarre horrible coupa net le dernier mot. J'aurais pu croire que toute la prison avait été démolie par un tremblement de terre, mais ce n'était que ma porte qui se fermait...