+ Mac et son contretemps - Enrique Vila-Matas
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Enrique Vila-Matas Mac et son contretemps

"Mac et son contretemps" d'Enrique Vila-Matas,
traduit de l'espagnol par André Gabastou.

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Les livres posthumes, genre si en vogue ces derniers temps, me fascinent et j'envisage d'en falsifier un qui pourrait passer pour posthume et inachevé alors qu'il serait en fait terminé. Si je meurs pendant que je l'écris, il deviendra à coup sûr un livre réellement ultime et interrompu, réduisant à néant, entre autres, mes espoirs de falsifier. Mais un débutant doit être prêt à tout accepter et moi, je n'en suis à vrai dire qu'un. Mon nom est Mac. Peut-être parce que je débute, le mieux sera d'être prudent, d'attendre un temps avant de relever tout défi aux dimensions d'un faux livre posthume. Étant donné ma condition de débutant dans l'écriture, ma priorité ne sera pas de construire tout de suite ce livre ultime ou bien d'ourdir n'importe quelle autre sorte de falsification, mais simplement d'écrire tous les jours pour voir ce qui se passe. C'est ainsi qu'arrivera peut-être un moment où, me sentant déjà plus prêt, je déciderai de me lancer dans ce livre faussement interrompu par la mort, la disparition ou le suicide. Pour le moment, je me contente d'écrire ce journal que je commence aujourd'hui, complètement atterré, sans même oser me regarder dans la glace, de crainte de voir ma tête s'enfoncer dans le col de ma chemise.

Comme je l'ai dit, mon nom est Mac. J'habite ici, dans le quartier du Coyote. Je suis assis dans ma chambre où il me semble avoir toujours été. J'écoute de la musique de Kate Bush, puis ce sera au tour de Bowie. Dehors, l'été s'annonce terrible, Barcelone se prépare à affronter une forte hausse des températures, comme l'annoncent les météorologues.

On m'appelle Mac à cause d'une célèbre scène de My Darling Clementine de John Ford. Mes parents ont vu le film peu avant ma naissance, ils ont beaucoup aimé le moment où le shérif Wyatt demande au vieux gérant du saloon :

- Mac, tu n'as jamais été amoureux ?

- Non, j'ai été serveur toute ma vie.

La réponse du vieux les avait enchantés et, depuis un jour d'avril de la fin des années 1940, je suis Mac.

Mac par-ci, Mac par-là. Toujours Mac, pour tout le monde. Ces derniers temps, on m'a plus d'une fois confondu avec un Macintosh, l'ordinateur. J'étais chaque fois aux anges, peut-être parce que je pense qu'il vaut mieux être connu comme Mac que par mon véritable prénom, tout compte fait horrible - une exigence tyrannique de mon grand-père paternel -, et je refuse toujours de le prononcer, encore plus de l'écrire.

Tout ce que je dirai dans ce journal, ce sera pour moi-même car personne n'aura à le lire. Je me retire dans cet espace privé où, entre autres, je cherche à vérifier si, comme disait Nathalie Sarraute, écrire, c'est essayer de savoir ce qu'on écrirait si on écrivait. C'est un journal secret d'initiation dont on ne sait même pas s'il montre qu'il a déjà été commencé. Mais je crois que oui, que j'émets déjà des signes que j'ai commencé, à plus de soixante ans, à ouvrir une voie. Je crois que j'ai trop attendu l'arrivée de ce moment pour tout gâcher maintenant. L'instant arrive, si ce n'est déjà fait.

- Mac, Mac, Mac.

Qui parle ?

C'est la voix d'un mort qui semble logé dans ma tête. Je suppose qu'il veut me recommander de ne pas me précipiter. Mais je ne vais pas pour autant réfréner les expectatives de mon esprit. Il ne va pas intimider cette voix si bien que je continue comme si de rien n'était. La voix sait-elle que depuis deux mois et sept jours, depuis que l'entreprise familiale de bâtiment a fait faillite, je me sens au fond du trou et, en même temps, immensément libéré comme si la fermeture de tous les bureaux et la pénible cessation des paiements m'avaient aidé à mieux me situer dans le monde ?

J'ai des raisons de me sentir mieux que du temps où je gagnais ma vie comme constructeur prospère. Mais je ne désire pas précisément que les autres perçoivent - appelons-le ainsi - ce bonheur. Je n'aime aucune forme d'ostentation. J'ai toujours ressenti le besoin de passer le plus inaperçu possible. D'où ma tendance, chaque fois que je peux, à me cacher.

Me cacher, me barricader dans ces pages, me permettra de passer du bon temps tout en sachant que si, pour une raison ou une autre, on me découvrait, je n'y verrais pas la catastrophe du siècle. Toujours est-il que j'ai opté pour le journal secret, ce qui me donne davantage de liberté pour tout, pour dire par exemple maintenant qu'on peut passer des années et des années à se considérer comme un écrivain, que sûrement personne ne se donnera la peine de vous rendre visite pour vous dire : Détrompez-vous, vous n'en êtes pas un. Cela dit, si un jour cette personne se décide à se lancer bille en tête et enfin à écrire, ce que cet audacieux débutant remarquera tout de suite, s'il est honnête avec lui-même, c'est que son activité n'a rien à voir avec la grossière idée de se considérer comme un écrivain. En réalité, je veux le dire sans perdre davantage de temps, écrire, c'est cesser d'être un écrivain.

Même si, dans les jours à venir, je vais vendre à vil prix un appartement que j'ai réussi à ne pas perdre après ma faillite, avoir à dépendre pleinement de l'affaire que Carmen dirige ou à demander de l'aide à mes enfants me préoccupe. Qui m'aurait dit que je risquais de me retrouver à la merci de l'atelier de restauration de meubles de ma femme alors qu'il y a juste quelques semaines, j'étais propriétaire d'un solide parc immobilier ? Me retrouver dépendant de Carmen m'inquiète, mais je crois que si j'étais totalement ruiné, je ne serais pas dans un état pire que du temps où je construisais des maisons qui m'apportaient de l'or en barre, mais aussi insatisfactions et diverses névroses.

Bien que les affaires du monde m'aient vite mené sur des chemins inattendus, que je n'aie rien écrit jusqu'à présent à finalité littéraire, j'ai toujours été un passionné de la lecture. D'abord en tant que lecteur de poésie, puis de récits, m'étant pris de passion pour les formes courtes. J'adore les contes et les nouvelles. Je n'ai en revanche aucune sympathie pour les romans parce que, comme disait Barthes, « le Roman est une Mort : il fait de la vie un destin ». Si un jour, j'en écris un, j'aimerais le perdre comme on perd une pomme après en avoir acheté plusieurs à l'épicerie pakistanaise du coin de la rue. J'aimerais le perdre pour montrer que des romans, je n'en ai rien à cirer, que je préfère d'autres formes littéraires. J'ai été très marqué par un récit bref d'Ana María Matute dans lequel il est dit que le conte a un vieux cœur de vagabond, qu'il arrive à pied dans les villages, puis disparaît... Matute concluait : « Le conte s'en va, mais il laisse sa trace. »

Je me dis parfois que j'ai réchappé à un grand malheur depuis que, dès ma première jeunesse, tout s'est conjuré pour que je n'aie même pas une minute pour vérifier qu'écrire, c'est cesser d'écrire. Si j'avais disposé de ce temps libre, maintenant je déborderais peut-être de talent littéraire ou je serais simplement anéanti ou encore au bout du rouleau comme écrivain et, dans les deux cas, incapable de jouir du merveilleux esprit du débutant dont je me félicite tant en ce moment précis - plus qu'exact -, instant parfait, à midi juste de cette matinée du 29 juin, alors que je m'apprête à déboucher un Vega Sicilia de 1966, en ressentant disons la joie de celui qui se sait inédit et fête les premiers pas d'un journal d'apprentissage, d'un journal secret, regarde autour de lui dans le silence de la matinée et perçoit un air légèrement lumineux qui peut-être n'existe que dans son cerveau.

 

Quand de l'après-midi, on peut déjà dire que c'est la nuit, je me suis mis, un peu éméché par l'alcool, à chercher une édition espagnole, datant de 1970, des poèmes de Samuel Beckett. Le premier de la plaquette s'intitule « Whoroscope », traduit en castillan par « Puthoroscopo ». Il s'agit d'une méditation poétique sur le temps, écrite et publiée en 1930. Je l'ai moins bien comprise que la première fois que je l'ai lue, il n'empêche que, pour une raison quelconque, elle m'a plu davantage. Il faut, paraît-il, attribuer à Descartes - à sa voix empruntée - les cent vers de Beckett sur le temps qui passe, la dissipation, les œufs de poule. Ce sont les poules et leurs œufs qui ont le plus échappé à ma compréhension. Mais n'y rien comprendre m'a empli de joie. Parfait.

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Je me demande pourquoi, aujourd'hui, me sachant un simple débutant, je me suis épuisé en vain à essayer de transcrire quelques premiers paragraphes impeccables dans ce cahier. Combien d'heures ai-je passées dans une aussi folle entreprise ? Dire que j'ai du temps de reste, que je suis oisif, n'est pas une excuse. Toujours est-il que j'ai tout écrit au crayon sur les pages arrachées du cahier, les ai ensuite corrigées avec des lunettes loupes, passées au propre à l'ordinateur, les ai imprimées, relues, y ai de nouveau réfléchi, ai corrigé les copies - le véritable moment de l'écriture - puis, après avoir reporté la nouvelle mouture sur mon PC, je n'ai laissé aucune trace de ce qui était écrit à la main pour finir par considérer comme acceptables mes notes de la journée qui sont restées bien dissimulées dans la mémoire énigmatique de l'ordinateur.

Je me rends maintenant compte que j'ai agi comme si je ne savais pas que, tout compte fait, les paragraphes parfaits ne résistent pas au temps parce qu'ils ne sont que langage : l'inattention d'un linotypiste, les différents usages, les changements, par conséquent la vie elle-même, les détruit.

Mais tu n'es qu'un débutant, dit la voix, les dieux de l'écriture peuvent encore te pardonner les erreurs.