+ Quand monte le flot sombre - Margaret Drabble
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Quand monte le flot sombre

"Quand monte le flot sombre" de Margaret Drabble,
traduit de l'anglais par Christine Laferrière.

Elle s'est souvent imaginé que ce qui s'avérera être ses dernières paroles à elle-même et dans ce monde, ce sera : « Espèce de vieille idiote » ; sinon, éventuellement, selon l'humeur du jour ou l'heure de la nuit : « Espèce de conne ». Au moment où la voiture en pleine accélération percutera l'arbre, où la chaudière jamais révisée explosera, où la fumée et les flammes envahiront l'entrée, où le crochet de la gouttière supérieure lâchera, ce seront ses dernières paroles. Elle n'est pas censée savoir avec certitude qu'il en ira ainsi, mais elle le soupçonne. Durant les dernières années de sa vie, elle s'est prise d'intérêt pour la formule : « Nul homme ne peut être dit heureux avant que d'être mort[1]. » Ni nulle femme, d'ailleurs. « Nulle femme ne peut être dite heureuse avant que d'être morte. » Assez juste, et le monde antique avait connu des femmes, en plus d'hommes, qui avaient eu une fin malheureuse : Clytemnestre, Didon, Hécube, Antigone. Bien qu'évidemment Antigone, il faut s'en souvenir, se soit réjouie de mourir jeune et pour une bonne cause (certes inutile à nos yeux), évitant par là tous les désagréments de la vieillesse.

Fran elle-même est déjà trop vieille pour mourir jeune et trop vieille pour éviter les oignons et l'arthrite, les taches brunes et les angiomes, l'affaiblissement des poignets, les cataractes naissantes mais non encore soignables, et la fatigue qui gagne du terrain. Elle voit bien qu'avec le temps (et peut-être dans pas très longtemps), tous ces désagréments deviendront tellement fâcheux qu'elle sera prête à entreprendre un de ces actes de folie inconsidérée qui mettra à l'ensemble une fin rapide, peut-être sensationnelle. Mais cette fin rapide annulerait-elle et nierait-elle le bonheur intermittent des premières années, le long combat en vue d'atteindre une forme de maturité, les modestes réussites, le dur travail ? À quoi ressemblerait le bilan, lors du dernier calcul ?

C'est la nécrologie de Stella Hartleap qui a guidé ses pensées vers cette piste actuarielle, tandis qu'elle roulait sur la M1 en direction de Birmingham, à seulement cinq ou six kilomètres à l'heure au-dessus de la vitesse autorisée.

Les nécrologies parues dans les journaux étaient agaçantes, agaçantes et sentencieuses, d'une manière détournée, hypocrite, discriminatoire envers les femmes et les personnes âgées, et elles empestaient la Schadenfreude[2]. À l'instant, une autre mention de Stella à l'autoradio, dans ce créneau régulier de Radio 4 consacré aux nécrologies, a ravivé son irritation. Elle n'avait pas très bien connu Stella, l'ayant rencontrée tardivement à Highgate par l'intermédiaire de Hamish, mais elle l'avait connue assez longtemps pour distinguer le baratin et les foutaises. Donc Stella était morte d'avoir inhalé de la fumée, ayant mis le feu à ses draps pendant qu'elle fumait au lit dans sa ferme retirée des montagnes Noires[3], juste après avoir sifflé un verre de Famous Grouse. Et alors ? Une meilleure sortie qu'un décès dans un couloir d'hôpital, en fauteuil roulant, dans l'attente d'une autre dose de chimiothérapie toxique, ce qui avait récemment été le sort lugubre de sa bonne amie Birgit. Au moins, Stella n'avait à s'en prendre qu'à elle-même, et, si les dernières minutes n'avaient peut-être pas été agréables, celles de Birgit ne l'avaient pas été non plus. Pas agréables du tout, de l'avis général, et sans aucun frisson complémentaire d'autonomie.

Birgit n'aurait pas applaudi la fin de Stella Hartleap. Elle aurait peut-être même été sévère à son endroit. Elle était encline à porter des jugements. Mais c'était hors de propos. Nous n'avons pas à être d'accord avec qui que ce soit, jamais.

Sa nouvelle ancienne amie Teresa, qui est gravement malade, ne serait pas sévère, étant donné qu'elle n'est jamais sévère envers quiconque.

Je suis le maître de mon destin. Je suis le capitaine de mon âme. Romain, par un Romain vaillamment vaincu[4].

Il y a un camion, trop près derrière elle, Fran voit ses grands yeux de verre morts, sous-marins et couverts de salissures, qui la menacent dans le rétroviseur. Autrefois, dans des situations comme celle-ci, Hamish pilait en guise d'avertissement. Elle s'était toujours dit que c'était dangereux, mais il ne lui était jamais rien arrivé. Il n'était pas mort au volant. Il était mort de quelque chose de plus insidieux, de moins violent, d'une durée plus cruelle.

Elle choisit l'accélérateur. Il est plus sûr que le frein. Claude, son premier mari, avait cru en l'usage de l'accélérateur et elle s'accordait avec lui sur ce point.

Francesca Stubbs est en route pour un congrès sur les résidences destinées aux personnes âgées, sujet en rapport avec le fil de ses pensées, mais non héroïque en soi. Fran est assez experte en la matière et elle est employée par une fondation caritative qui consacre de généreux fonds de recherche à l'examen et à l'amélioration des conditions de logement des personnes vieillissantes. Elle s'est toujours intéressée à toutes les formes de logements sociaux et ce nouveau travail lui convient bien. Elle est intriguée par la façon dont, au début du xxie siècle, de plus en plus de gens en Angleterre choisissent de vivre seuls. La cohabitation ne semble pas gêner les étudiants, elle leur plaît, même, et on impose cette cohabitation aux malades et aux personnes âgées, mais de plus en plus de gens valides, aux environs de la cinquantaine, choisissent de vivre seuls. Voilà qui, en matière de parc de logements, crée des exigences que les gouvernements successifs ne sont pas capables ni peut-être même désireux d'essayer de satisfaire.

Fran est en faveur de l'impôt foncier. Ça ferait bouger un peu les choses. Mais les Anglais sont extraordinairement attachés à la terre. Ils répugnent à en céder ne serait-ce qu'un mètre. Le terme « propriété foncière inaliénable » a une puissante résonance.

Non, il n'y a rien d'héroïque dans le parc de logements ni dans la politique d'aménagement du territoire, sujets qui occupent actuellement sa vie professionnelle, mais la vieillesse elle-même est un thème d'héroïsme. Elle requiert du courage.

 


[1] Phrase prononcée par le législateur et poète athénien Solon (v. 640 - v. 558 av. J.-C.).

[2] « Joie mauvaise ».

[3] Massif montagneux situé au sud du pays de Galles.

[4] Les deux premières phrases sont les tout derniers vers d'« Invictus », poème de William Ernest Henley (1848-1903). La troisième est une citation d'Antoine et Cléopâtre, de Shakespeare, I, iv, 58-59, in Tragédies II, traduction par Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet, édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats avec le concours de Gisèle Venet, Paris, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 2002, p. 987.