+ Une saison de coton - Trois familles de métayers - James Agee & Walker Evans
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James Agee & Walker Evans Une saison de coton - Trois familles de métayers

"Une saison de coton" de James Agee (photographies de Walker Evans),
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hélèjne Borraz.

 

Introduction

La Cotton Belt fait 2 500 kilomètres de long sur 500 de large. Soixante pour cent des gens dont la vie dépend directement du coton qui y est cultivé, à peu près huit millions et demi d'hommes, de femmes et d'enfants, ne possèdent ni terre ni logement mais sont des métayers. Cet article est le récit détaillé de la vie de trois de ces familles, choisies avec le plus grand soin afin de représenter un tout. Aucune de ces trois familles ne pourrait, à elle seule, révéler ni même évoquer avec justesse ce tout. Collectivement, elles parviennent à l'évoquer. Elles ne travaillent ni pour la pire sorte de propriétaire, celui qui est absent (homme ou société) et son régisseur et contremaître ; ni pour cette « meilleure » sorte, le propriétaire paternaliste. Les terres qu'elles travaillent ont des rendements proches de la moyenne nationale. Une des familles exploite une ferme et a deux mulets. Les deux autres appartiennent à cette classe de métayers légèrement plus fortunée qui travaille au tiers et au quart. Une est le réceptacle d'à peu près tout ce que la pauvreté dans le Sud rural peut infliger de pire à l'homme blanc ; une est bien plus propre et « respectueuse de soi » que la moyenne (sans résultats plus positifs) ; la troisième présente des différences propres et communes aux deux autres. Afin d'éviter, dans la mesure du possible, de reproduire les préjugés qui rendent suspects bon nombre de reportages sur le sujet, nous nous sommes concentrés sur les Burroughs, famille qui, sur les trois, présente l'image la plus nuancée.

Aucune étude sérieuse portant sur le métayage de coton ne serait complète sans qu'on fasse au moins mention du propriétaire terrien et du Noir : un métayer sur trois est noir. Mais ceci n'est pas leur histoire. Toute considération honnête du Noir jetterait une lumière oblique sur le sujet et créerait une distorsion car il serait alors question des problèmes non pas d'un métayer mais d'une race ; toute discussion juste des propriétaires terriens nous conduirait à parler de problèmes d'ordre économique et psychologique qui, par manque de place, ne peuvent ici qu'être survolés.

Les lecteurs qui considèrent que ce récit n'évoque pas assez la violence et les formes plus flagrantes d'asphyxie et d'escroquerie auraient tort d'en conclure qu'elles n'existent pas ou que nous avons cherché à éviter de les aborder ; et feraient bien de garder à l'esprit ces quelques faits. Que ces formes d'escroquerie, bien qu'assez répandues, ne sont pas nécessairement communes à tous. Que la violence, laquelle est assurément, partout dans cette région, la réponse à tout acte jugé perturbateur par les propriétaires, n'est pas encore, loin s'en faut, représentative de la région dans son ensemble car la population dans son ensemble est toujours maintenue soigneusement dans les rangs par l'ignorance, et par la connaissance certaine de ce qu'il advient lorsqu'on sort du rang, en d'autres termes par la peur. Que les métayers n'ont pas envie, à juste titre, de communiquer des informations qui, publiées avec leur nom et leur photographie, les conduiraient au chômage et les mettraient physiquement en danger. Et que si la vie d'un métayer est aussi terrible que la description qui a pu en être faite - et elle est pire -, la violence révélera son visage maléfique de manière moins frappante, essentielle et complète dans les épreuves de ceux qui sont les plus maltraités que dans ce goutte-à-goutte régulier de détails quotidiens qui oblitère les vies mêmes de ceux qui sont relativement « bien » traités.

 

Le monde est notre maison. Partons tout d'abord du principe que la vie d'un être humain est un tant soit peu plus importante que tout autre aspect de la vie humaine, exception faite, peut-être, de ce qu'il lui advient. Elle mérite une attention et une concentration proportionnelles à son importance. Et comme toutes les perspectives qu'offre la vie, ou dont elle est privée, en termes de valeurs, d'intégrité, de richesse, de joie, de dignité, dépendent entièrement des circonstances, celles-ci méritent tout autant l'attention sérieuse de quiconque ose se dire civilisé. Une civilisation qui pour quelque raison que ce soit porte préjudice à une vie humaine, ou une civilisation qui ne peut exister qu'en portant préjudice à la vie humaine, ne mérite ni ce nom ni de perdurer. Et un être dont la vie se nourrit du préjudice imposé aux autres, et qui préfère que cela continue ainsi, n'est humain que par définition, ayant beaucoup plus en commun avec la punaise de lit, le ver solitaire, le cancer et les charognards des mers.

Ce n'est qu'en tenant de telles vérités pour évidentes, incontournables et sans doute plus sérieuses et très certainement plus immédiates que toutes les autres, que nous pouvons avec suffisamment d'honnêteté et de justesse aborder notre récit : lequel est le bref compte rendu de ce qu'il advient à l'existence, et de ce à quoi l'existence ne peut fondamentalement échapper, dans certaines circonstances défavorables.

Il s'agit des circonstances dans lesquelles naît le métayer de coton ; et sous l'incessant ruissellement desquelles il se tient année après année jusqu'à ce que son corps ploie ; et sous la coupe desquelles il décline et meurt. Le fait que ces circonstances ne soient qu'une particularité locale de la circonstance immense, ancienne et éminemment raciale de la pauvreté ; d'une vie qui se consume si continûment et entièrement dans l'effort de simplement perdurer ; si déchue et blessée et atrophiée par de tels efforts qu'on ne peut l'appeler vie que par obligeance biologique : ce fait ne doit pas brouiller notre discernement mais l'aiguiser. Nous serions malhonnêtes par exemple de nous laisser réconforter par l'idée qu'en améliorant le seul statut du métayer de coton, tout problème fondamental serait résolu, et nous serions bien idiots de chercher à nous consoler en estimant que le Sud est un pays « arriéré ».

Notre récit, cependant, est circonscrit. Nous ne vous parlerons que de trois familles, choisies avec tout le soin du monde pour représenter pleinement et honnêtement le million et quart de familles, les huit et demi à neuf millions d'êtres que sont les métayers de la Cotton Belt.

Les familles sont celles de Floyd Burroughs et de Bud Fields, son beau-père, et du demi-beau-frère de Fields, Frank Tingle. Ils habitent sur un coteau de terre rougeâtre appelé Mills Hill, dans le comté de Hale, au centre ouest de l'Alabama. Fields et Tingle travaillent pour J. Watson et J. Christopher Tidmore, deux frères qui se sont établis en partenariat et habitent à Moundville, une petite ville à seize kilomètres de chemin de terre et huit kilomètres de route au nord de chez eux. Burroughs travaille pour Fletcher Powers, qui habite à environ trois kilomètres au sud de Moundville. Nous commencerons par donner un aperçu des contrats qui lient le métayer Floyd Burroughs au propriétaire Fletcher Powers et selon lesquels Burroughs, sa femme et leurs quatre enfants subsistent.

 

1

Le contrat

Burroughs fournit son labeur, et le labeur de sa famille.

Powers fournit le site de production, le matériel et l'argent. C'est-à-dire il fournit les terres, l'habitation qui s'y trouve, les dépendances, l'alimentation en eau, le lopin de terre pour le potager, les directives concernant ce qu'il faut semer et où, quand et comment, les outils, les semences, le mulet, la moitié du fourrage du mulet, l'argent des vivres, la moitié de l'engrais et, pour l'instant, l'autre moitié de l'engrais de Burroughs.

Burroughs s'acquitte de son loyer en remettant au propriétaire la moitié du coton, la moitié des graines de coton et la moitié du maïs qu'il produit. (Certains propriétaires récupèrent également la moitié des pois des champs et du sorgho.)

Sa propre moitié du maïs, il la garde pour le pain de sa famille et pour nourrir le mulet pendant la moitié de l'année où il l'utilise.

En échange de sa moitié des graines de coton, et une fois déduite sa part des frais d'égrenage, il perçoit l'argent qui lui permettra de vivre pendant la saison de la cueillette.

Il garde toutes les sommes perçues de sa moitié du coton, après remboursement de l'argent des vivres avancé à huit pour cent d'intérêt, et toute autre dette, comme les honoraires du docteur, dont il ne se serait encore acquitté.

Le liquide qui reste sert à acheter les chaussures et les vêtements dont ils ont désormais grand besoin ; et à acheter peut-être quelques jolies images pour les plus jeunes au moment de Noël ; et à subsister pendant les mois les plus difficiles de l'année.

Selon cet accord, il est ce que l'on appelle un halvers-hand ou un sharecropper[1].

Si Burroughs possédait un mulet et du matériel, comme Bud Fields, ou du matériel et deux mulets, comme Frank Tingle, alors comme eux il travaillerait au tiers et au quart, et il s'appellerait un tenant[2].

Fields et Tingle travaillent selon un contrat très similaire, mais ils fournissent leurs propres semences, les deux tiers du guano qu'ils utilisent (pour leur coton) et les trois quarts du bicarbonate de soude qu'ils utilisent (pour leur maïs), en versant pour loyer seulement un tiers du coton et des graines de coton et un quart du maïs récolté.

Très peu de métayers tiennent des livres de comptes. Parmi ceux qui le font, encore moins sont assez stupides pour tenter de les comparer aux registres du propriétaire. Non seulement aucun propriétaire, autorité locale ou tribunal n'accepterait d'accorder un quelconque crédit à sa comptabilité plutôt qu'à celle du propriétaire, mais surtout, on verrait d'un très mauvais œil une telle remise en question de la crédibilité du propriétaire. Ce métayer ne correspondrait pas au genre de travailleur bien disposé qu'un propriétaire souhaite garder sur ses terres. De plus, les autres propriétaires que le métayer pourrait être tenté d'aller voir partageraient ce même sentiment ; ainsi que les autres employeurs de la région. Il est parfaitement exact qu'un métayer, s'il n'est pas endetté, n'est en rien un esclave. Il est libre de ses mouvements, de travailler pour tel ou tel employeur, dans tel ou tel endroit. Mais comme tout fonctionne sur une base non seulement contractuelle mais aussi personnelle, il incombe au métayer de créer et d'entretenir une impression au minimum pas défavorable. Cela, bien sûr, vaut pour n'importe quel emploi partout dans le monde, mais le cas d'un homme comme Burroughs est assez particulier à la région qu'il habite : « J'aurais crainte d'aller où que ce soit loin de Maounvul : je sais pas comment y serait ma vie. Tu vois, j'suis connu de par ici. » Les trois familles ont un peu bougé ; mais sans jamais déménager au-delà d'un jet de pierre de Moundville.

Burroughs est marié depuis onze ans. Il a été fermier pendant trois ans et s'est découragé. Il a travaillé trois ans dans une scierie, en gagnant plus d'argent. 2 dollars la journée ; mais la vie coûtait plus et il s'est découragé. Il a repris le travail de fermier et c'est ce qu'il fait depuis cinq ans. Une année il a mis de côté une somme encourageante, il ne sait plus combien, alors il a acheté une mule. Lorsqu'il a su ce qui l'attendait à la fin de l'année suivante il a revendu la mule et est revenu au métayage à la moitié. Le maximum qu'il soit parvenu à mettre de côté ç'a été 140 dollars, l'année du plow-under[3]. Il avait produit sept balles, doublant ainsi sa moyenne, d'environ trois balles, vendues à 12 cents la livre, et il a reçu 25 dollars du gouvernement pour la balle détruite. Il lui restait 140 dollars une fois ses dettes remboursées. La pire année, la précédente, il s'était endetté de 80 dollars. L'année la plus récente dont les comptes sont clos, 1935, il a fini avec une dette de 12 dollars.

Le propriétaire achète l'engrais en gros et impute ce coût aux comptes du métayer, plus intérêts. C'est là une grosse part de la dette du métayer (une fois le loyer payé) : l'autre est l'argent des vivres. Le propriétaire et le métayer déterminent d'un commun accord le montant de cette somme mais cela dépend en définitive du propriétaire. Un métayer peut après tout dépenser jusqu'au dernier sou de son avance sans pour autant tomber dans le luxe, ce que tout propriétaire sait. Certains propriétaires sont nés radins, d'autres généreux. Certains s'inquiètent sincèrement de voir un métayer s'endetter ou dépenser bien au-delà de ses moyens. Et certains n'acceptent d'avancer que ce qu'ils estiment le métayer capable de rembourser à l'automne. Un métayer a le choix entre bénéficier de moyens restreints au printemps et plus larges à l'automne, ou l'inverse. Chaque métayer est différent, aussi. Burroughs a vécu avec 6 ou 8 dollars par mois ; l'année qui vient de s'écouler, 10 dollars. Fields, pendant plusieurs années, a demandé pour sa famille de six personnes 7 dollars ; et 9 l'année dernière. Tingle, qui a une femme et sept enfants, considère avec dédain les métayers irréfléchis qui prennent tout sous forme d'avances et auxquels il ne reste plus rien l'automne venu : sa famille vit avec 10 dollars. Cet argent est réparti et versé sur quatre mois et demi, du 1er mars, au démarrage de la culture, jusqu'à la mi-juillet, époque du dernier binage. Le revenu des graines de coton varie un peu : en général, un métayer obtient environ 6 dollars pour une balle ; et s'il a une mule, il produit en moyenne trois balles : environ 18 dollars pour subsister pendant la saison de la cueillette, de fin août à fin octobre.

Fields possède une mule et il travaille au tiers et au quart. Par le passé, il gagnait plus en tant que métayer à la moitié, mais on est moins contrôlé quand on est au tiers et au quart et il déteste être commandé. Une année, pendant la guerre, quand le coton se vendait 40 cents la livre, il a gagné 1 300 dollars. Bon an mal an il a gagné 250 dollars et 300 dollars au cours des années 1920. Il n'y a que deux ans, il a gagné 160 dollars, mais l'hiver fut rude et il est tombé malade. Certaines années il n'a presque rien gagné, il suffit d'une mauvaise récolte, d'une maladie, d'une facture. L'été dernier, la sécheresse a presque entièrement brûlé son maïs. De plus, il a appris que l'Ouest aussi était calciné. Le maïs était déjà à un dollar le boisseau et grimperait encore à l'automne et pendant l'hiver. Alors, plutôt que d'acheter du fourrage pour sa mule, il a préféré la vendre. Le maïs de Burroughs se portait mieux : il avait été semé dans une terre humide et sablonneuse plus bas sur la colline.

Le maïs de Tingle était en aussi piteux état que celui de Fields. Il a semé beaucoup de maïs tardif, mais dès la fin juillet il était si minable qu'à cent mètres sa parcelle en pente ne ressemblait qu'à un champ de terre. De leurs douze hectares combinés, Mr Chris n'attendait pas plus de quinze boisseaux, ce qui était exagéré, mais il n'y en aura presque certainement pas assez pour le pain de la famille et encore moins pour nourrir les mules. Pour autant, Tingle n'a pas prévu de vendre les deux mules : c'est un optimiste et un progressiste, il conduit une charrue et estimerait avoir déchu s'il redevenait un métayer à la moitié. Autrefois, les Tingle étaient relativement prospères ; à un moment donné ils possédaient jusqu'à dix vaches dont ils vendaient le lait. Puis Tingle a emprunté 450 dollars pour une belle paire de mulets bien portants. Un est mort avant la première récolte ; l'autre, quatre ans plus tard ; Tingle a failli mourir d'une appendicite, puis de la fièvre ; il a fait une crise de dyspepsie intestinale ; sa femme a attrapé la pellagre ; plusieurs enfants sont morts ; il s'est endetté à nouveau pour acheter une autre paire de mules et est redevenu métayer à la moitié. Les Tingle, malgré la frugalité de leurs dépenses, n'ont pas mis le moindre sou de côté. L'année dernière, il leur manquait 125 dollars pour honorer leurs dettes. Cette année ils seraient parvenus à gagner un peu d'argent, s'il n'y avait eu la sécheresse.

L'argent que leur rapportent les graines de coton ainsi que la somme qui leur revient théoriquement à l'automne ne représentent pas la totalité de leurs revenus. De la mi-juillet à la fin août et de la fin de la saison de la cueillette jusqu'au mois de mars, le métayer n'est d'aucune utilité au propriétaire et ce dernier répugne à lui avancer de l'argent. À moins que le métayer ait mis de côté une somme rondelette (mais les propriétaires vous diront qu'il est extrêmement rare de ne pas les voir revenir demander une avance à l'approche de Noël), pendant cinq à six chaudes semaines d'été et quatre froids mois d'hiver il doit tout bonnement se débrouiller. Si les terres qu'il loue sont boisées, il est autorisé, en règle générale, à abattre des arbres et à transporter le bois en ville pour le vendre ; un dollar la charrette est un bon prix. Il y a aussi, bien sûr, nombre de petits boulots éparpillés dans la campagne, la plupart de très courte durée : les environs comptent des milliers de métayers et tous ont besoin de travail. L'hiver dernier Burroughs avait tellement peu de travail, des semaines entières sans la moindre tâche, et quasiment rien à manger, que son propriétaire lui a avancé une quinzaine de dollars hors saison ; chose peu courante. L'été dernier, Burroughs a eu plus de chance : lui, et Tingle aussi, infiniment plus chanceux que la plupart de leurs connaissances. Ils ont trouvé un travail à la scierie, l'ancien employeur de Burroughs ; ils devaient débusquer les grumes avec une mule et des crochets et les gerber sur des chariots pour les transporter à une scierie à environ six kilomètres des fermes. Ils ont obtenu ce travail à la condition de ne démissionner sous aucun prétexte, y compris pendant la saison de la cueillette, et de rester tant qu'il y aurait du travail. La journée commençait à six heures trente, une demi-heure pour le repas de midi, et finissait à dix-sept heures : dix heures, cinq jours et demi par semaine, pour 1,25 dollar la journée de labeur. Tingle n'a pas eu besoin d'embaucher un saisonnier pour la cueillette : sa famille est suffisamment grande. Burroughs avait le choix entre employer un journalier, payé 30 à 40 cents la centaine cueillie, ou embaucher au mois. Il a embauché au mois : logé, nourri, plus 8 dollars. Ce n'était pas plus mal car avec ce genre d'accord l'ouvrier ne peut pas venir vous dire « j'suis là uniquement pour l'coton » : il est polyvalent, et doit effectuer toutes les tâches qu'on lui demande. Cet ouvrier est célibataire, et nous voyons là un des aspects de l'existence du célibataire. Voilà pourquoi les garçons de cette classe se marient jeunes : marié, on peut louer une ferme. Et s'ils font des enfants si vite, c'est parce qu'ils en ont besoin aux champs.

Aucun de ces trois hommes ne peut prétendre à l'aide sociale, laquelle n'a pas les moyens de venir secourir toutes les veuves et vieilles personnes du pays. Aucun ne peut non plus prétendre à un emploi de la WPA[4]. Cela aussi est réservé aux personnes qui n'ont pas de travail alors qu'eux, contrairement aux centaines de personnes moins fortunées du pays, auxquelles il faut ajouter pas mal de gros durs et d'insignes fainéants, et quelques bonnes dizaines de fils de marchands et de propriétaires qui ont envie de se faire un peu d'argent de poche, ils ont un emploi. Ils sont enregistrés comme ayant un emploi même s'ils ne parviennent pas, six mois l'an, à trouver du travail en plus des tâches agricoles. Les propriétaires, par ailleurs, ont tendance à penser qu'un métayer ne travaille plus aussi bien pour eux dès lors qu'il a entre les mains une petite somme, disons 19 dollars par mois ; c'est bien au-delà de ce qu'un propriétaire souhaite qu'il possède : et quand cette éventualité se dessine, nombre de propriétaires n'hésitent pas à se rendre au tribunal pour apporter la garantie qu'Untel est pris en charge de manière satisfaisante en rappelant la nécessité de réserver les emplois à ceux qui en ont besoin. Rien de surprenant à ce que l'agent local se montre compréhensif. N'appartient-il pas à la même caste que le propriétaire ? C'est la condition même de son accession à cette fonction.

Aucun des chefs de famille n'a fait la guerre. Burroughs était trop jeune ; les deux autres, trop occupés à nourrir leurs familles et cultiver du coton. Ils étaient à deux doigts d'être appelés quand la guerre s'est terminée. Aucun n'exprime de grands regrets.

Tingle a cessé de voter quand la Prohibition est entrée en vigueur.

Fields continue de payer son cens électoral. Avec le tabac et un verre ou deux à l'occasion, c'est son unique luxe. Il ne vote que lorsqu'il y a un candidat républicain. Il le fait par indépendance d'esprit et par dépit. Au début ils l'ont critiqué, doucement, mais maintenant ils laissent faire. Il en tire une grande satisfaction.

Burroughs ne s'est jamais inscrit, et a encore moins payé le cens.

Aucune des femmes n'a jamais ne serait-ce que songé à voter.

Ils se soucient aussi peu de leur pays et de leur État que de la politique nationale. En réalité, la plupart des gens comme eux tendent à penser que ces institutions gouvernementales leur sont étrangères, voire carrément hostiles. Ils s'amusent de constater que même les mules, contrairement au département de l'Agriculture, savaient très bien que la destruction des récoltes ou la mise en friche des champs de coton ne serviraient à rien, tout en étant assez satisfaits de la réduction des surfaces de production, décision qui a été globalement maintenue, car cela signifie moins de travail pour la même somme. Mais il faut plonger dans les couches les moins fortunées de la classe moyenne pour trouver quelqu'un qui affirme que « Rowsavelt » a beaucoup aidé l'homme pauvre.

Quand le représentant officiel est passé expliquer les arcanes du Triple-A, aucun d'eux n'était vraiment sûr de l'avoir compris. Ils ont reçu des chèques de temps à autre, mais sans jamais être certains d'avoir touché tout ce qui leur était dû.

Un jour au mois d'août dernier, un vendeur itinérant de pierres tombales a passé une demi-heure à démarcher Fields. Sans succès ; mais en partant il a offert à Fields un cadeau, compliment de la société. Il s'agissait d'un cadre en fil de fer contenant une photographie colorisée : cette fameuse version du visage de Roosevelt qui le représente avec tact en bonne santé et avec de faux airs de second couteau, conçue pour être accrochée dans les bars et salles de billards du pays, lieux qu'elle décore effectivement. Le titre du cliché était simple : Columbia Marble Works. Toute la famille regarda attentivement la photographie, et déclara qu'elle n'était pas du tout ressemblante au représentant de commerce, et supposa donc qu'il devait s'agir de son patron ; pour finir, comme l'image était jolie, elle fut placée sur la commode où peut-être un jour un des participants du Federal Project[5] l'apercevra, s'enthousiasmera et pondra un superbe texte sur le thème de l'Image dans l'Humble Taudis du Paysan.

Fields, lui, sait qui est le président. Le nom est Rosenfelt. Il n'a rien cont' lui mais refuserait de lui adresser la parole, c'n'est qu'un prétentiard.

Fields est de loin le mieux informé et le plus naturellement intelligent des trois.

 


[1]. Un métayer « à la moitié », en français. (N.d.T.)

 

[2]. Le terme générique approprié est tenant. Les journalistes du Nord ont fait du terme sharecropper un fourre-tout inexact. (Note de l'auteur.)

[En français, toutes ces différentes situations peuvent être regroupées sous le terme générique de métayer, même si étymologiquement un métayer donne la moitié de sa récolte. Agee lui-même a regroupé les trois familles étudiées sous le terme de tenant, qui signifie locataire. (N.d.T.)]

[3]. Dans le cadre de l'Agricultural Adjustment Act, loi de 1933 visant à réduire la production pour faire remonter les cours agricoles, une grande partie des récoltes et des réserves furent détruites, ou plowed under, et la réduction des surfaces cultivées fut encouragée par une politique d'indemnisation. (N.d.T.)

 

[4]. Work Projects Administration : organisme officiel créé en 1933 pendant le New Deal dans le but de fournir des emplois aux chômeurs victimes de la Grande Dépression. (N.d.T.)

 

[5]. Allusion au Federal Art Project (FAP) développé dans le cadre de la WPA afin de stimuler la création d'emplois dans le monde de l'art. (N.d.T.)