+ Pour celle qui est assise dans le noir à m'attendre - António Lobo Antunes
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António Lobo Antunes Pour celle qui est assise dans le noir ŕ m'attendre

"Pour celle qui est assise dans le noir à m'attendre" d'António Lobo Antunes,
traduit du portugais par Dominique Nédellec.

PROLOGUE

À mon réveil le chat était couché au pied du lit comme d'habitude et me regardait sans me voir mais la fenêtre au store à demi baissé semblait avoir quitté le mur de droite pour celui de gauche, l'arbre avec ses feuilles de toujours en juin touchant presque les carreaux de la même façon que les meubles, la commode, l'armoire, le petit canapé occupaient désormais le côté de la fenêtre, que s'est-il passé pendant la nuit expliquez-moi, le chat a relevé la tête car la dame d'un certain âge qui m'apportait le petit-déjeuner et les comprimés est entrée dans la chambre en souriant, elle souriait sans cesse, par la porte qui elle au moins était restée à sa place, elle a déclaré en posant le plateau sur la table de chevet

- Quand on se réveille on met du temps à s'habituer au jour

alors que ce n'est pas vrai, m'habituer au jour ne me pose aucun problème, ce qui me pose problème c'est qu'on change les choses de place sans rien me dire, ils font ce qui leur chante et se contrefichent de ma personne, la dame d'un certain âge a relevé l'oreiller et m'a aidée à m'asseoir

- Rappelez-vous que vous vous êtes déjà cochonnée plus d'une fois

elle m'a donné mes comprimés et mon thé tandis que le chat se laissait glisser à terre liquide, quand il me frôle je sens un petit moteur à l'intérieur jusqu'à ce que la queue ait terminé puis il m'oublie, l'espace d'un instant je me suis souvenue de Faro, de ma mère plaçant la soupière du dîner sur la table et de mon père, un coin de la serviette enfoncé derrière son col et l'autre dans la main, avec ses bretelles, sans veste

- Approche

m'ordonnant de tirer la langue, mouillant son index dessus et me frottant le nez pour faire partir une saleté

- Tu ressemblais à un clown ma grande

je m'essuyais avec ma manche en reniflant, ma mère retirait les arêtes du poisson pendant qu'il mangeait le cou tendu afin de ne pas tacher sa chemise, la veste sur le dossier de la chaise d'en face et à la place de la pochette une ribambelle de stylos, le thé fini Faro a disparu et mes parents avec, cela fait des siècles qu'ils sont morts, parfois au lit, je ne dormais pas encore, j'entendais ma mère à mon père

- Viens par là

et juste la pendule à coucou dans le salon, pas l'oiseau de bois qui jaillissait du fenestron pour sa révérence, le mécanisme seulement, ça me revenait en mémoire quand j'étais mariée et le Christ de la tête de lit en avant en arrière, je ne permettais pas à la dame d'un certain âge de me laver et de me vêtir, tout au plus me laissait-elle dans le fauteuil avec un magazine avant de prévenir depuis l'entrée

- Je repasserai à l'heure du déjeuner

tellement usée la pauvre, du corps en surabondance dans les endroits où c'était inutile et pas assez là où il en aurait fallu, dans ses membres sans force ou son cou rabougri, les objets du salon à des places différentes eux aussi, où sont passés le napperon du buffet et la statuette de la jeune fille étreignant un cygne, de temps en temps mon père me prenait sur ses genoux

- Ce que tu pèses ma grande

et ma mère depuis son crochet, tout en comptant ses mailles

- Dix-sept je crois bien non ?

ma mère

- Vous allez finir par vous fiche en l'air tous les deux

je ne sais pas pourquoi mais la jeune fille avec le cygne me troublait, mon père malade toussant derrière la porte fermée, en cuivre, en cuivre, le cygne et la jeune fille en cuivre, ma tante m'interdisait de toucher à la poignée au-delà laquelle une odeur étrange

- N'entre pas

ma mère les yeux rougis

- Va jouer dans le jardin reste pas là à traîner dans nos pattes

et en même temps me serrant dans ses bras un mouchoir enfilé dans sa manche avec une pointe qui dépassait, j'ai attendu un peu et le crucifix de la tête de lit muet, réduit aux spasmes de la gorge de mon père, faibles à présent, la tête du médecin a surgi par la porte entrebâillée pour appeler ma mère

- Vous voulez bien venir s'il vous plaît ?

contrairement à d'habitude il ne m'a pas lancé de clin d'œil

- Elle a la belle vie cette petite

sa bouche s'agitait presque sans bruit tandis que je remarquais un bouton prêt à lâcher, les aiguilles de la pendule à coucou arrêtées, l'oiseau caché dans sa petite maison de bois où j'avais l'impression que s'activait un essaim d'heures, il m'a semblé qu'une secousse du crucifix mais légère, brève, et un sanglot de ma mère accompagné d'un silence d'une texture différente, du genre des pigeons dans les greniers vides où ils mijotent des mystères mais la porte ne s'ouvrait pas, ou plutôt ma tante l'a ouverte, juste un œil dehors, me cherchant dans les parages

- File derrière la maison et ne reviens pas avant que je t'appelle

sur un ton moins autoritaire qu'elle ne le supposait, qui se brisait à la fin des mots avec un tremblement des lèvres, on ne m'a pas emmenée à l'enterrement, je suis restée seule dans le jardin à regarder le matelas vide de mes parents sans oreiller ni draps, le parquet lavé à la créoline, le crucifix en paix, à un moment la pendule à coucou, dilatée par des heures infinies, a commencé à craquer, les planchettes se sont désassemblées et un essaim de coucous chargés de toutes les minutes du monde a traversé la pièce, désordonné, confus, agitant leurs ailes de bois, il est passé devant le néflier puis a rapetissé en direction des vagues dans un crissement de charnières grippées laissant le temps immobile depuis lors, on a l'impression qu'il change mais c'est toujours le même et c'est à l'intérieur de ce temps que je continue de m'étioler doucement avec le moteur du chat jusqu'au bout de sa queue, qui finit par se taire tout comme je me tais en vous regardant.

 

 

PREMIER MOUVEMENT

 

1

Il y a des fois où je me réveille en sursaut au milieu de la nuit, mais qu'appelle-t-on le milieu de la nuit au juste, à cause d'un chien qui aboie je ne sais où dans la maison et sans que le chat change de position sur le couvre-lit, une patte très longue toute en griffes et les autres petites, j'allume la lumière qui vibre un peu au début et personne hormis, évidemment, la fenêtre et les meubles qui bougent en douce en s'imaginant que je ne me rends compte de rien, la jeune fille avec le cygne m'épie du coin de l'œil et s'empresse de lancer l'alarme

- Elle s'est réveillée

et aussitôt tout immobile, en suspens, à attendre que je me rendorme pour recommencer me rappelant quand j'avais cinq ans toujours l'oreille tendue, sur la pointe des pieds pour atteindre le miroir du lavabo armée du rouge à lèvres de ma mère, m'en mettant sur le menton ou les joues, pas sur les lèvres, si on m'appelait

- Où es-tu passée ?

je ne répondais pas tout comme le chien n'a pas répondu, il ne faisait qu'aboyer, j'ai cherché dans le couloir et rien, dans le salon et rien, je me suis approchée tout doucement de la source du bruit dans le cagibi servant de débarras et rien, je me suis cognée contre le coin du banc et j'ai poursuivi à cloche-pied en me frictionnant l'os, j'ai déjà vu des gens avec des cannes anglaises pour moins que ça ou accrochés à leurs béquilles avec une grimace orpheline, se reposant de leurs tourments de plâtrés dans la rue, dans l'office rien, dans l'entrée rien, le trousseau de clés se balançant sur la serrure à une cadence suspecte jusqu'à ce qu'un aboiement plus proche m'attire vers la cuisine, il y avait là la gazinière, le bac à linge, tout le bazar, les torchons à vaisselle accrochés à une latte de bois hérissée de clous en hameçon et au milieu des torchons à vaisselle le tablier pour ne pas me salir même si je me salissais quand même, orné d'un lévrier rose et c'était le lévrier qui aboyait, aboyait, à chaque fois que le temps change ça le tracasse si bien que sous peu de la pluie à tous les coups, on allait voir les gouttes autour des réverbères et les branches ployées des tipuanas, de l'eau dégoulinant le long des vitres, le froid, où est donc passé mon gilet en tricot auquel manque une agrafe je ne le retrouve pas, je ne retrouve rien de toute façon, sauf ce qui vient à moi sans que je le veuille, la jeune fille au cygne ou le chat rôdant autour de l'écuelle vide, une femme ramassant des chemises sur un étendoir, ce n'est pas un quartier chic ici, je m'y suis installée dès mon arrivée à Lisbonne, un appartement au second étage qui appartenait à ma marraine paix à son âme, comme moi elle a passé toute son existence au théâtre seulement pas sur scène, elle était couturière, à la fin de sa vie, à cause de ses yeux malades, impossible de dire si elle cousait avec la main ou avec ses lunettes, elle prévenait

- Les hommes c'est hors de question ma petite

parce que des expériences douloureuses, des entourloupes, des disputes, des gifles, moi vierge étant donné qu'à la seule pensée d'un crucifix cliquetant contre la tête de lit je me sentais pécheresse, le mari de ma marraine une maîtresse qui tenait une mercerie en l'occurrence avec des jouets amusants dans la vitrine et ma marraine était au courant, un clown jouant de la clarinette, un éléphant, un singe, il suffisait qu'il arrive en retard au dîner et elle aussitôt

- Tu étais avec ton imbécile de roulure ?

tandis que son mari desserrait son gilet avec une lenteur satisfaite, les bretelles heureuses, perfectionnant sa moustache avec l'annulaire et mettant à profit son auriculaire pour un nettoyage d'oreille

- C'est une idée fixe

qu'il essuyait sur, moi ordonnant au lévrier

- Tais-toi

sa serviette, le mari de ma marraine me jetant un sourcil à la figure

- Tu m'as parlé ?

et moi de lui expliquer

- Je parlais au lévrier du tablier qui n'existe pas encore

je l'ai acheté pendant mon premier mariage, bien des années plus tard, à une époque où je n'avais plus de travail mais ç'a été un caprice bon marché, le lévrier aux couleurs passées car sans doute dans le magasin depuis des siècles, à attendre que je le prenne en pitié et l'emporte avec moi, les chiens m'ont toujours impressionnée, quand on les observe bien on remarque que tous des lentilles de contact, tellement myopes les pauvres, et ensuite ce regard en coin qui demande ce que je ne sais pas leur donner, mon premier mari dans le panier, pardon, dans le lit

- Tu trouves que j'ai maigri ?

ses doigts indépendants les uns des autres, oubliés en désordre sur le drap, son corps abandonnait peu à peu ses mains, continuait avec les côtes et la gorge qui s'interrompait puis recommençait à souffler

- Aide-moi

de temps en temps un sifflement ténu, de temps en temps une bulle de salive, maintenant que je ne vis plus avec personne j'ai peur de tomber sur lui, je ressens je ne sais trop quoi, je me dis

- Ce n'est pas lui

je me dis

- Ça ne peut pas être lui

de la même manière que je me dis

- Est-ce que c'était bien lui ?

et une larme à l'affût qui ne bouge pas et durcit sur sa paupière, la dame d'un certain âge enlevait les os pour moi dans mon assiette, les mettant habilement de côté à toute vitesse

- Je le vois encore toujours tiré à quatre épingles

costume ajusté et cravate à pois, croisant les jambes en surveillant le pli de son pantalon, tellement fier de son allure, tellement content de lui et là-dessus bam une gêne ici, la paume pour palper, moi

- Vous les hommes vous ne grandissez jamais

moi

- Arrête de te faire des idées il n'y a rien de grave

alors que si, heureusement qu'après le lévrier je ne l'ai pas trouvé dans le lit, quelle frousse, même si comme l'impression qu'une odeur d'angoisse persistait dans les parages, sèche, aigre, m'empêchant de dormir, installée exactement entre mon sommeil et moi, pas le moindre vent dehors, aucune branche en train de murmurer et le silence, malgré l'oreiller que je me plaquais sur les oreilles, m'assourdissait, ça me ferait plaisir si les coucous des pendules présents à mes côtés, je parie qu'ils ont pondu des œufs pendant des années et des années, quand j'étais petite ma mère chantait en me bordant, s'il lui semblait que quelqu'un non loin elle se taisait aussitôt

- Qu'est-ce qui me prend ?

chassant sa voix du revers de la main, une troupe de théâtre est venue se produire à la caserne des pompiers puis ils m'ont emmenée avec eux, ça à Faro, j'ignore pourquoi mais Faro ne me manque pas, pas ici, une ville qui n'est pas si moche mais entre l'Algarve et moi, bref laissons ça, des souffrances inutiles à quoi bon, un des acteurs qui avait été à l'armée avec mon père est venu manger à la maison, il nous parlait comme si on avait payé nos places pour le regarder mâcher, la veille il s'était fait poignarder à mort à la fin de la pièce et avait chancelé pendant des siècles en avant et en arrière avant de s'écrouler avec précaution, offensé on le voyait bien qu'on n'ait pas préalablement nettoyé le plancher, annonçant

- Le Portugal me vengera

alors que le Portugal observait tranquillement et sans le moindre élan vengeur depuis les chaises qu'on avait apportées de la mairie, mon père à l'acteur qui resongeait avec nostalgie à la caserne de Chaves

- Le Gommeux

tandis que ma mère, impressionnée par son agonie de la veille, sans être certaine qu'il ait pu se rétablir, hésitant entre un fantôme et un élégant bedonnant

- Monsieur Esteves

l'acteur à ma mère

- Appelez-moi donc Esteves tout court chère madame votre mari et moi quasiment des frères une nuit il avait glissé un rat crevé dans ma paillasse

moi à l'acteur, catégorique

- Quand je serai grande je serai actrice

renvoyant, d'un geste impérial, une domestique trop domestique en présence d'un blond si distingué avec des petits doigts dans tous les gestes

- Laissez-moi seule avec Sir Robert nous avons des affaires à régler Cacilda

Cacilda reculant avec moult révérences en retenant sa coiffe mal enfoncée tandis que le blond arrangeait ses mèches dans une attitude langoureuse, j'ai eu le temps de le connaître chauve, entiché d'un électricien qui lui barbotait ses sous

- Pour l'amour du ciel ne m'abandonne pas Arnaldo

Faro comme ci comme ça voilà tout, l'ami de mon père, comment ça l'ami, quasiment son frère, encore préoccupé par une vertèbre que la mort sur scène avait cabossée, l'évaluant avec les phalangettes en se voyant déjà à l'hôpital

- C'est très possible mademoiselle très possible

un hanneton est soudain entré par la fenêtre au petit bonheur la chance butant contre les murs, la lampe, le plafond, ma mère a soudain pris la taille de la jeune fille au cygne, effrayée, désirant que mon père une fois dans sa vie la protège en la recouvrant de son corps, de son cou, de ses ailes et alors j'ai compris la statuette, le hanneton s'est précipité contre les pendeloques du lustre qui ont carillonné prises de panique s'emmêlant les unes dans les autres, il a mis sens dessus dessous la frange du tapis, s'est posé une seconde sur mon épaule, m'a abandonnée sans m'avaler, je pensais qu'il n'allait faire qu'une bouchée de mon oreille mais non, il a repris son souffle pour de nouvelles cabrioles désespéré de ne pas trouver la sortie tandis que mon père le poursuivait avec son journal replié mais croyant enfin atteindre la bestiole il ne la trouvait plus, le hanneton a raté la fenêtre mais n'a pas raté la tenture dans laquelle il s'est empêtré, l'acteur qui affamé comme il l'était se fichait bien de l'insecte en se resservant du ragoût

- Actrice c'est très possible on sent que vous avez la vocation

pendant que le hanneton disparaissait dans la rue après force embardées, ma mère a aussitôt refermé la fenêtre puis vérifié la fiabilité de l'espagnolette en la secouant, elle gémissait mais tenait bon en jouant sur les gonds, le Gommeux ne lâchant pas sa fourchette et moi de penser

- À ce train-là il va finir par transpercer ses habits piquer dans un morceau avec ses couverts et se dévorer lui-même

ma mère inquiète à cause de l'histoire du rat malgré la distance des années, s'éloignant le plus possible de mon père

- Me touche pas

de crainte qu'une seconde bestiole dans la poche ou quelque part par là prête à courir sur la nappe, dans le poulailler démoli du jardin après le nôtre avec une maison que n'habitait personne hormis des mendigots de passage des rats atroces aux pattes velues et aux dents énormes et la moitié d'une poupée à plat ventre dans l'herbe, mon mari

- Je pense que je ne vais pas guérir

et il n'a pas guéri en effet, la dame d'un certain âge est venue avec le plateau du dîner et les comprimés à côté du verre d'eau, un bleu et un blanc avec une rainure au milieu, énorme, je le gardais pendant des siècles sur la langue devant derrière sans me décider à l'avaler, un de ces jours je vais m'étouffer, il se fichera de travers et ne voudra pas descendre, il restera coincé et j'y passerai ça ne fera pas un pli, la dame d'un certain âge

- Alors c'est pour aujourd'hui ou pour demain ?

pendant que moi de nouvelles gorgées d'eau les yeux dans le vide, fixant parfois un portrait quelconque

- Je vais mourir devant tante Alice

qui elle est morte de je ne sais quoi, de quoi mourait-on autrefois, dites-moi un peu, apoplexie, fièvre boutonneuse, phtisie, je me décidais

- Maintenant

et au dernier moment, alors que je m'étais décidée, je changeais d'avis et ramenais le comprimé encore une fois, l'acteur à mon père

- En plus tu avais mis la bestiole dans la taie d'oreiller canaille jamais de la vie j'ai fait un bond pareil je vous jure mon cœur s'est arrêté

un bond difficile à imaginer vu sa corpulence mais à l'époque l'ami rien que la peau sur les os, le moindre souffle l'aurait flanqué par terre, le sergent

- Si tous les hommes étaient comme vous on ne gagnerait pas une seule guerre

le comprimé a miraculeusement fini par descendre dans un roulement de rocher, je l'ai senti le long du cou, ai cessé de le sentir, pour celui-là je m'en suis tirée, c'est le prochain qui me sera fatal, personne n'a la chance de son côté la vie entière, pour mon mari il aura suffi d'un hoquet pour qu'il se fige avec une paupière plus ouverte que l'autre, quand on lui a fermé les yeux il a recouvré sa symétrie, je me suis attardée à épier les médicaments dans le flacon, plus d'une demi-douzaine encore, essayant de percer à jour mon futur assassin, celui-ci, celui-là au-dessus, les deux, je suis retombée sur l'ami de mon père bien des années plus tard se traînant devant l'entrée des artistes

- Ma collègue

mon père n'était déjà plus là

- Le Gommeux

le lévrier de moins en moins présent sur le tablier vu qu'il rôdait dans la maison, on entendait le tic-tic de ses griffes, si agiles, l'acteur

- Ma collègue

me reconnaissant après toutes ces années, amaigrie, les cheveux, non plus habillée comme une gamine, habillée comme une femme, teints à cause de la cruauté du temps, aucun hanneton collé à l'ampoule à l'arrière du théâtre, M. Barata qui travaillait comme portier l'envoyant promener

- Fiche le camp ivrogne

et le Gommeux de s'éloigner penaud

- Je n'embête personne

fouillant en chemin dans une poubelle quelconque s'intéressant à un oignon, se désintéressant de l'oignon, disparaissant peu à peu dans l'obscurité car personne ne disparaît d'un coup, même quand les gens ne sont plus là ils sont encore là, M. Barata à moi

- Tous les soirs c'est pareil

en attendant celui où il s'enverrait promener à son tour, s'intéresserait à la même poubelle puis s'en désintéresserait lui aussi, il doit bien y avoir une marche où s'asseoir, il doit bien y avoir un, la dame d'un certain âge avec le plateau

- Et voilà encore notre petit comprimé

escalier où dormir, peut-être une larme qui se transformerait en oignon et la faim apaisée après avoir mangé son chagrin, pas impossible que la mélancolie soit nourrissante, même si mon père au cimetière il restait encore ma mère

- Tu utilises encore mon rouge à lèvres ?

alors qu'il n'y avait plus de rouge puisqu'il n'y avait plus de lèvres sur lesquelles en mettre, il y avait des jupes sans couleur, des sandales éculées et un poste de radio toujours réglé sur la fréquence des prières et des messes vu que Dieu profite au fil des années, le Gommeux empochant le reste d'oignon et se lançant dans des calculs si bien qu'il a dû se pencher la poche presque au niveau des chevilles, la dame d'un certain âge me désignant l'assiette

- Je veux plus voir une seule pomme de terre et les cachez pas sous vos couverts

tandis que mon mari

- Je peux rien avaler

pas le premier, le second, le premier a fini dans cet appartement lui aussi, pas le foie comme l'autre, le diabète, les hommes c'est comme les baleines, aussi loin qu'ils aillent ils échouent sur la même plage, la dame d'un certain âge farfouillant

- Et cette petite carotte qui vous fait les yeux jolis elle va pas rester là quand même ?

et dans quelques mois ce sera mon tour et le lévrier quittera le tablier pour venir me renifler, le chat a abandonné le lit et s'est caché dans l'office, ils ne boivent pas l'eau de l'écuelle, ne mangent pas, ils me fuient, s'évaporent, un de ces jours je vais me retrouver devant l'entrée des artistes chassée par M. Barata

- Allez ouste

la dame d'un certain âge en débarrassant l'assiette

- Qui c'est celui-là madame ?

m'accompagnant à l'entrée des artistes essayant de me protéger

- On ne parle pas de cette façon à une actrice comme elle

si minuscule à côté de M. Barata et cependant énorme, me coupant la viande en petits morceaux faciles à mâcher, je n'avais pas à utiliser ma main gauche qui parfois, je ne sais pas pourquoi, ne répond plus, la droite suffisait, plus sûre, moi face à la nuit de l'autre côté des vitres, la supérette, l'agence de voyages, un premier travesti immobile au coin de la rue, le bidon à l'air, toujours le même soutif le pauvre, si mon père avec moi je parie qu'à la fenêtre pour l'épier avant de regagner le canapé plongé dans ses pensées, ma mère

- Ça te plaît donc espèce de détraqué ?

comme la nuit est étrange, tout identique et différent, les ombres deviennent des choses véritables et les choses véritables des ombres, mon père à ma mère

- Ça me fait un drôle d'effet que veux-tu que je te dise ?

cela fait des siècles que j'habite cet endroit, de vieux immeubles, des pensions, le restaurant des Népalais qui braillent sur le trottoir, une voiture a ralenti devant le travesti puis accéléré aussitôt, ma mère à mon père

- Tu t'imagines que je devine pas ce qui te passe par la tête ?

comment se sont-ils connus ces deux-là, comment ont-ils commencé à se fréquenter, mon père le collègue d'un cousin à elle je crois qui a fait les présentations, ma mère

- Rien qui m'ait plu en lui

et c'est vrai qu'à en juger par les photos on ne peut pas dire qu'il était beau mais au moins il ne cherchait pas à tromper son monde c'est déjà ça, un samedi elle l'avait croisé aux bras d'une tante dont il portait les courses et un je-ne-sais-quoi dans cette délicatesse l'avait émue, l'attention, la sollicitude, elle était sensible à l'amour de la famille, sa belle-mère à elle en les désignant

- Prends-en de la graine toi qui ne te soucies jamais de moi

alors qu'elle s'en souciait à sa manière, chacun fait à sa façon, mon grand-père du genre taiseux, pas de sourires, indifférent à notre sort, une fois à la retraite il passait ses journées en pyjama à s'examiner le nombril, ma grand-mère

- Tu ne t'habilles pas au moins ?

et il ne s'habillait pas, il restait à fixer le mur et à travers le mur la présence des voisins, des conversations dont on ne distinguait pas les mots, des enfants, des robinets, des gens qui vivent par le truchement des sons, le soupir d'une jeune femme

- Ce que j'en ai marre

quelquefois des semelles fugaces dans l'escalier, des salutations pressées, l'homme qui a apporté la nouvelle cuisinière se reposant sur le palier en soufflant sur ses doigts, j'ai espéré que la dame d'un certain âge oublierait le médicament mais elle ne l'a pas oublié, il était là immense, impossible, grandissant de plusieurs décimètres supplémentaires au moment de le sortir du flacon, Vierge Marie, et continuant de grandir tandis que je rapetissais devant lui, moi paniquée à la dame d'un certain âge

- Vous croyez vraiment que je vais y arriver ?

le directeur du théâtre à moi

- Il serait peut-être préférable de t'arrêter quelques mois

parce que selon lui j'oubliais mes répliques, après une pause gênée un acteur à mes côtés continuait à ma place inventant n'importe quoi afin de combler le silence tandis que je me déplaçais dans la mauvaise direction répétant ce que j'avais dit précédemment sans me rendre compte de ce que j'avais dit précédemment, un autre acteur dans un chuchotement

- Un trou ?

moi

- Mais pas du tout

ou alors des phrases d'un spectacle antérieur, une silhouette derrière le décor faisant des signes mais pour quelle raison me fait-on des signes, que me veut-on, je ne prenais pas encore de médicaments, la dame d'un certain âge n'avait pas encore fait son apparition, le neveu de mon mari à elle me croyant l'esprit ailleurs

- Les épisodes anciens elle s'en souvient c'est ce qui vient d'arriver qu'elle oublie si elle a déjeuné ou non où elle est allée hier après-midi

et c'est vrai où est-ce que je suis allée hier après-midi, le médecin au neveu de mon mari s'imaginant que je n'allais rien retenir de ses paroles, il assure que c'est comme ça que commencent ces maladies

- Problèmes de mémoire à court terme ceux de la mémoire à long terme arriveront plus tard

mais dans mon cas ils ne sont pas arrivés, Dieu merci je me porte à merveille, le lévrier est là qui aboie, l'institutrice à Faro

- Indique-moi les différentes propositions contenues dans ces vers

ou

- Extrais la racine carrée et écris le résultat au tableau

et je me rappelle les vers, Il était à ma mère c'est un pauvre châle / doux pour moi comme une caresse ailée etc., je me rappelle la racine carrée de onze mille sept cent quarante-neuf tout comme je me rappelle, je mens, je ne me rappelle pas ce que j'ai mangé au déjeuner mais il est impossible que je ne me rappelle pas ce que j'ai mangé au déjeuner, est-ce que c'est la maladie ça ou juste un petit raté passager, des encornets sautés non, des friands à la viande non, qu'est-ce qu'il m'arrive, calme-toi, Je lui demande encore une fois qu'il me parle / de celle qu'il réchauffait le soir à nos côtés, si tu te calmes tout va rentrer dans l'ordre, j'ai mangé une panade aux gambas non plus, je t'en prie ne te mets pas à pleurer, le directeur du théâtre

- Reviens en octobre ça fait des siècles que tu ne t'es pas reposée

tandis qu'il réunissait mes collègues, panade aux gambas c'est possible, moi au directeur du théâtre

- J'ai mangé une panade aux gambas au déjeuner monsieur

qui m'a répondu presque sympathique

- Mais oui bien sûr

poussant mes collègues vers son bureau ainsi qu'une actrice que je ne connaissais pas et qui ne m'a pas saluée me laissant seule d'accord avec moi-même

- La panade aux gambas c'est délicieux

insistant devant la porte

- C'est délicieux

encore que les carapaces parfois me blessent les gencives du coup peut-être que je reviendrai en octobre, peut-être que je ne reviendrai pas, revenir pour que M. Barata à l'entrée

- Je vous en prie n'insistez pas madame ça me fait assez mal comme ça de devoir vous renvoyer

me dévisageant avec ses paupières incertaines la main tremblante sur mon épaule

- Un de ces jours c'est de moi qu'ils se débarrasseront

et il s'en est fallu de peu qu'on ne s'embrasse mais je suis une actrice de premier plan, je n'embrasse pas les subalternes, combien de soirs je ne l'ai même pas salué, la dame d'un certain âge au neveu de mon mari

- Vous pouvez être tranquille

s'informant sur les médicaments, les horaires, m'examinant de temps en temps avec une curiosité apitoyée

- Vous ne vous rappelez pas avoir été émue hier vous ne vous rappelez pas qu'on a écouté le chapelet à la radio ?

avec le moteur du chat glissant contre mes jambes jusqu'au bout de sa queue tandis que M. Barata sur la marche de l'entrée des artistes

- Ils me ficheront dehors avec un mois de salaire et je ferai quoi après ?

qui lui paierait sa chambre, où mangerait-il, et quoi, avec qui discuterait-il après, des hivers et des hivers à contempler la pluie emmitouflé dans sa couverture et les pigeons recroquevillés sur le toit d'en face, le neveu de mon mari mettait toujours trop de parfum, pas français, italien, le français bon pour les femmelettes, son oncle c'était pareil donc si ça se trouve une habitude familiale, il me fallait respirer ça des semaines d'affilée, il m'emmenait le dimanche rendre visite à sa famille que notre présence ennuyait, ils remplaçaient la conversation par des regards qui se voulaient aimables et ne l'étaient pas, pressés de nous voir déguerpir, j'entendais le neveu de mon mari tripoter les clés de la voiture dans sa poche, il inventait

- Il se fait tard

pour qu'on rentre chez nous, je sentais le soulagement de la femme et de ses enfants qui pour la première fois décrochaient un sourire, pas un sourire, une sorte de grimace satisfaite, de

- Enfin pas trop tôt

à peine sur le palier je percevais leurs voix détendues

- Ils sont restés là une éternité

le neveu de mon mari et moi dans l'ascenseur à regarder les boutons s'allumer les uns après les autres, huit, sept, six, l'un s'éteignait puis le suivant clignotait, j'en ai profité pour ouvrir mon sac à main, sortir mon pistolet et le tuer, non je plaisante, j'ai juste pris un peu de fond de teint avec l'index et rectifié mon nez, la dame d'un certain âge, à mieux y regarder, plus jeune que moi, on a tendance à oublier l'âge qu'on a, me traitant comme si j'étais une enfant

- N'allez pas cacher ce filet sous la salade vous mangez tout

et je mangeais tout, je prenais mon médicament, j'entendais le lévrier aboyer, je trouvais le chat allongé au pied du lit avec une de ses pattes très longue, toute en griffes, me fixant, le neveu de mon mari à la dame d'un certain âge au moment de nous laisser dans le salon

- Si vous avez besoin le téléphone est ici

avec l'envie de s'en aller au plus vite, il ne posait pas ses clés et ne s'asseyait pas pour bavarder quelques minutes, il restait debout à observer la jeune fille et le cygne, quand je mourrai je sais où ils finiront, je parie qu'il les glissera aussitôt dans un petit sac, sa femme

- Où comptes-tu mettre ça ?

tout comme maintenant en parlant de moi

- Tu devrais la placer dans un foyer

et lui muet pensant aux frais, il garde ma carte bancaire, surveille les dépenses, il me laisse quelques sous pour les cheveux, les ongles, un café en terrasse que je fais durer des heures sans faire attention à personne, le trajet en taxi d'ici jusqu'au théâtre où le directeur

- On va voir on va voir

me raccompagnant vers la sortie et dans la rue un seul lampadaire très loin, les ampoules des autres grillées et la pitié de M. Barata derrière son patron que j'imagine incapable d'avoir pitié de qui que ce soit me racontant des salades

- Il faut que ce soit un drame à la hauteur de ce que vous êtes je ne vais pas vous donner une farce grotesque

tout en poussant mon corps avec son corps et au fond, tout au loin, le fleuve, le directeur du théâtre

- Un texte américain qui soit digne de vous

le public debout et des exclamations enthousiastes, des fleurs, à peine avais-je franchi la porte qu'il l'a refermée lui-même à la place de M. Barata, et tous deux ont disparu de ma vie, je suis rentrée à pied sans me tromper dans les rues comme c'est curieux, la dame d'un certain âge débarrassant le plateau

- Aujourd'hui je vous ai fait un dessert

avec son sourire par-dessus comme par-dessus le fleuve un nuage que le jour avait oublié, pas un nuage de la nuit, un pareil à ceux que j'aperçois au réveil, la moitié au-dessus du toit et le reste naviguant lentement vers le sud, le lévrier muet dans la cuisine, une sorte de paix dans le salon où même les murs ne tournaient pas, le chat au bout du lit n'a pas relevé la tête lorsque j'ai allumé la lumière, j'ai vu qu'il m'avait remarquée car sa longue patte s'est étirée, car l'échine, même sans bouger d'un pouce, une courbe attendant des caresses mais je ne l'ai pas touché, je n'avais envie de toucher personne et pas plus envie qu'on me touche, j'avais envie de me coucher sans me déshabiller et de m'en aller sans changer de place, j'avais envie de mon père dépliant sa serviette avec une lenteur satisfaite, la dame d'un certain âge a pris une des boîtes sur la table de chevet

- Avec cette histoire de dessert j'ai failli oublier le comprimé

le dessert jaune sur une coupelle transparente, le travesti du coin de la rue a réussi à faire qu'une voiture l'appelle et lui de se lancer dans des négociations compliquées en faisant des gestes avec sa cigarette allumée penché vers la vitre jusqu'à ce que la voiture renonce et nous nous sommes retrouvées toutes seules, le travesti sur le trottoir à attendre et moi à la fenêtre sans plus personne avec nous, sans plus personne dans le quartier, presque à nous regarder, presque complices, presque amies, on n'avait pas besoin de se faire face pour comprendre que presque amies si bien que lorsque le directeur du théâtre m'aura appelée

- Finalement il m'a appelée vous vous trompiez monsieur Barata

je l'inviterai pour la première et pas un fauteuil tout au fond bien sûr, au premier rang afin que je puisse la voir sourire.

 

PROLOGUE

À mon réveil le chat était couché au pied du lit comme d'habitude et me regardait sans me voir mais la fenêtre au store à demi baissé semblait avoir quitté le mur de droite pour celui de gauche, l'arbre avec ses feuilles de toujours en juin touchant presque les carreaux de la même façon que les meubles, la commode, l'armoire, le petit canapé occupaient désormais le côté de la fenêtre, que s'est-il passé pendant la nuit expliquez-moi, le chat a relevé la tête car la dame d'un certain âge qui m'apportait le petit-déjeuner et les comprimés est entrée dans la chambre en souriant, elle souriait sans cesse, par la porte qui elle au moins était restée à sa place, elle a déclaré en posant le plateau sur la table de chevet

- Quand on se réveille on met du temps à s'habituer au jour

alors que ce n'est pas vrai, m'habituer au jour ne me pose aucun problème, ce qui me pose problème c'est qu'on change les choses de place sans rien me dire, ils font ce qui leur chante et se contrefichent de ma personne, la dame d'un certain âge a relevé l'oreiller et m'a aidée à m'asseoir

- Rappelez-vous que vous vous êtes déjà cochonnée plus d'une fois

elle m'a donné mes comprimés et mon thé tandis que le chat se laissait glisser à terre liquide, quand il me frôle je sens un petit moteur à l'intérieur jusqu'à ce que la queue ait terminé puis il m'oublie, l'espace d'un instant je me suis souvenue de Faro, de ma mère plaçant la soupière du dîner sur la table et de mon père, un coin de la serviette enfoncé derrière son col et l'autre dans la main, avec ses bretelles, sans veste

- Approche

m'ordonnant de tirer la langue, mouillant son index dessus et me frottant le nez pour faire partir une saleté

- Tu ressemblais à un clown ma grande

je m'essuyais avec ma manche en reniflant, ma mère retirait les arêtes du poisson pendant qu'il mangeait le cou tendu afin de ne pas tacher sa chemise, la veste sur le dossier de la chaise d'en face et à la place de la pochette une ribambelle de stylos, le thé fini Faro a disparu et mes parents avec, cela fait des siècles qu'ils sont morts, parfois au lit, je ne dormais pas encore, j'entendais ma mère à mon père

- Viens par là

et juste la pendule à coucou dans le salon, pas l'oiseau de bois qui jaillissait du fenestron pour sa révérence, le mécanisme seulement, ça me revenait en mémoire quand j'étais mariée et le Christ de la tête de lit en avant en arrière, je ne permettais pas à la dame d'un certain âge de me laver et de me vêtir, tout au plus me laissait-elle dans le fauteuil avec un magazine avant de prévenir depuis l'entrée

- Je repasserai à l'heure du déjeuner

tellement usée la pauvre, du corps en surabondance dans les endroits où c'était inutile et pas assez là où il en aurait fallu, dans ses membres sans force ou son cou rabougri, les objets du salon à des places différentes eux aussi, où sont passés le napperon du buffet et la statuette de la jeune fille étreignant un cygne, de temps en temps mon père me prenait sur ses genoux

- Ce que tu pèses ma grande

et ma mère depuis son crochet, tout en comptant ses mailles

- Dix-sept je crois bien non ?

ma mère

- Vous allez finir par vous fiche en l'air tous les deux

je ne sais pas pourquoi mais la jeune fille avec le cygne me troublait, mon père malade toussant derrière la porte fermée, en cuivre, en cuivre, le cygne et la jeune fille en cuivre, ma tante m'interdisait de toucher à la poignée au-delà laquelle une odeur étrange

- N'entre pas

ma mère les yeux rougis

- Va jouer dans le jardin reste pas là à traîner dans nos pattes

et en même temps me serrant dans ses bras un mouchoir enfilé dans sa manche avec une pointe qui dépassait, j'ai attendu un peu et le crucifix de la tête de lit muet, réduit aux spasmes de la gorge de mon père, faibles à présent, la tête du médecin a surgi par la porte entrebâillée pour appeler ma mère

- Vous voulez bien venir s'il vous plaît ?

contrairement à d'habitude il ne m'a pas lancé de clin d'œil

- Elle a la belle vie cette petite

sa bouche s'agitait presque sans bruit tandis que je remarquais un bouton prêt à lâcher, les aiguilles de la pendule à coucou arrêtées, l'oiseau caché dans sa petite maison de bois où j'avais l'impression que s'activait un essaim d'heures, il m'a semblé qu'une secousse du crucifix mais légère, brève, et un sanglot de ma mère accompagné d'un silence d'une texture différente, du genre des pigeons dans les greniers vides où ils mijotent des mystères mais la porte ne s'ouvrait pas, ou plutôt ma tante l'a ouverte, juste un œil dehors, me cherchant dans les parages

- File derrière la maison et ne reviens pas avant que je t'appelle

sur un ton moins autoritaire qu'elle ne le supposait, qui se brisait à la fin des mots avec un tremblement des lèvres, on ne m'a pas emmenée à l'enterrement, je suis restée seule dans le jardin à regarder le matelas vide de mes parents sans oreiller ni draps, le parquet lavé à la créoline, le crucifix en paix, à un moment la pendule à coucou, dilatée par des heures infinies, a commencé à craquer, les planchettes se sont désassemblées et un essaim de coucous chargés de toutes les minutes du monde a traversé la pièce, désordonné, confus, agitant leurs ailes de bois, il est passé devant le néflier puis a rapetissé en direction des vagues dans un crissement de charnières grippées laissant le temps immobile depuis lors, on a l'impression qu'il change mais c'est toujours le même et c'est à l'intérieur de ce temps que je continue de m'étioler doucement avec le moteur du chat jusqu'au bout de sa queue, qui finit par se taire tout comme je me tais en vous regardant.