+ Tard dans la vie, l'amour - Arlene Heyman
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Tard dans la vie, l'amour

Tard dans la vie, l'amour d'Arlene Heyman,
traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch

Amoureuse de Murray

En mémoire de Bernard Malamud

Leda, artiste en herbe, fit la connaissance de Murray Blumgarten à la fin des années soixante, alors qu'elle était étudiante en licence à NYU. C'était l'été, elle travaillait à mi-temps comme vendeuse dans un magasin de vêtements féminins loufoques, et pendant ses heures de liberté, elle essayait de peindre et de visiter le maximum de galeries. Cet après-midi-là elle allait voir ce que présentait l'exposition annuelle du Whitney. Élancée, ses cheveux blond platine noués sur le sommet du crâne à cause de la chaleur, elle portait de larges boucles d'oreilles et un collier en bois sculpté, une minijupe orangée (de seconde main) et une blouse assortie, sans soutien-gorge dessous. Lorsqu'elle montra son coupe-file d'étudiante des Beaux-Arts au gardien, le tirant brusquement de sa léthargie, il lui fit signe de passer et faillit la suivre dans l'ascenseur.

Vers le milieu de l'exposition, qu'elle jugea moyenne - les pièces habituelles, les styles habituels : op, pop, hard-edge, colorfield -, elle repéra un homme qu'elle reconnut aussitôt, et qui était Murray Blumgarten. Il se tenait près de l'une de ses œuvres, espionnant les visiteurs. C'était un gigantesque et mystérieux diptyque de ce qui ressemblait à un motel rudimentaire, délabré (était-ce le Lorraine[1] ?), un corps sur le balcon, des hommes noirs au sol, leurs bras meurtris tendus dans plusieurs directions : certains désignaient une sérigraphie déchirée, semblable à l'agrandissement d'une photo en noir et blanc, représentant un homme blanc sur le carrelage d'une cuisine d'hôtel, un groom mexicain en uniforme blanc, coiffé d'une toque de chef, penché sur lui ; d'autres désignaient des scènes colorées d'un sombre réalisme où des policiers battaient des jeunes hommes, des femmes, des enfants agonisant dehors la nuit. Bon sang, ils étaient en train de mourir dans Central Park ! Leda reconnut le manège - les poteaux tordus, les chevaux de bois coupés en deux, en quatre, brisés. Était-ce le Tavern on the Green, avec ses tables renversées, le sol jonché de grands fragments de vitres ? Le sang suintait, des bombes explosaient en marge de ces toiles, projetant des éclats sur les murs du Whitney.

« Qu'en pensez-vous ? » demanda Blumgarten avec curiosité, voyant l'intérêt qu'éveillait son œuvre chez cette jeune femme délicieuse quoique exagérément apprêtée et bien peu corsetée.

Il ressemblait en tous points à sa photo dans Art News : un homme d'âge moyen, à peu près de sa taille - un mètre soixante-quinze -, une ossature frêle, ascétique, une vieille casquette marron clair sur son crâne dégarni. Il avait des lèvres pleines, des lunettes à monture de plastique noir, derrière lesquelles brillaient ses beaux yeux bruns, son trait le plus flatteur. Ils captaient votre attention, vous palpaient, vous pressaient de vous exprimer. À cet instant, ils semblaient interpeller la jeune Leda âgée de dix-neuf ans.

« J'espère que vous excuserez mon impertinence, dit-il. Je pose cette question à une personne aussi passionnée d'art que moi. Car vous l'êtes, n'est-ce pas ?

Lorsqu'elle répondit enfin, sa voix tremblait. « Votre œuvre est la seule douée de conscience dans cette exposition. J'aime les différents supports - l'huile, le fusain, le collage, le métal... Le commentaire publié dans Art News à propos de votre allure de marchand juif avait une connotation antisémite, vous ne trouvez pas ? À mon humble avis, et je manque peut-être d'humilité, mais vous m'avez demandé mon opinion, n'est-ce pas - eh bien, je pense que la seule raison pour laquelle le Whitney n'a pas organisé d'exposition personnelle pour un artiste de votre envergure, c'est que vous n'êtes pas assez beau pour que Harper's Bazaar accepte de publier votre photo. » Elle était stupéfaite d'en avoir dit autant. S'était-elle montrée convaincante ?

Murray sourit.

Était-il flatté d'avoir été reconnu ? Du moins, il ne parut pas blessé qu'elle eût souligné avec une telle franchise son manque de beauté. Il n'était pas beau, mais la qualité de son attention si entière, si directe, produisait le même effet qu'une érection.

Afin de ne pas lui donner l'impression qu'elle le flattait bassement, elle ajouta : « Mais d'après moi, vos tableaux ne sont pas beaux non plus.

- Ah ? »

Elle fut surprise par son air peiné.

« Vous ne voyez vraiment pas la moindre beauté en elles ? »

En fait, ses œuvres étaient d'une beauté indicible à ses yeux. Elle aimait son sens de la forme, la manière dont les manques dans la sérigraphie accusaient les aspérités de la toile et dont les giclées de peinture débordaient sur le mur du musée.

Du moins personne d'autre n'avait entendu sa remarque idiote : le dernier visiteur avait quitté la pièce quelques instants plus tôt. Ah, comment pourrait-elle un jour faire amende honorable ?

Il parut se ressaisir et demanda, indiquant les murs d'un geste enjoué : « Montrez-moi ce que vous jugez beau. Cela m'intéresse de le voir. »

Sur une inspiration, elle souleva sa blouse au niveau de son visage.

 

L'amour avec Murray : au début, elle s'enfermait dans sa salle de bains et émergeait vêtue d'un peignoir blanc à capuchon en tissu éponge, tel un boxeur professionnel, les cheveux cachés à l'intérieur. Elle ne le retirait que sous les couvertures.

« C'est mon exhibitionniste du Whitney ? C'est mon oiseau de paradis orangé ?

- En réalité je suis une fille très timide. » Elle s'enroulait étroitement dans les draps, bien qu'elle se sentît bête, comme si elle avait été une petite fille.

Murray était assis dans le lit, ses lunettes sur le nez, indifférent à sa propre nudité, une jungle clairsemée, hétéroclite de poils noirs, gris et blancs sur la poitrine, les muscles filandreux le long des bras et des jambes. « Vous êtes en train de mettre votre diaphragme là-dessous ?

- Ne vous inquiétez pas, lança-t-elle d'une voix étouffée sous la couverture à carreaux jaunes.

- Je ne suis pas inquiet. J'ai juste pensé que vous aviez besoin d'un coup de main. Je suis un type adroit.

Elle secoua la tête. « Je me débrouille très bien.

- Je voudrais vraiment vous aider. » Elle ne répondait pas, aussi il ajouta : « Au moins laissez-moi vous regarder le faire.

- Il n'y a pas assez de lumière ici.

- Pourquoi ne prenez-vous pas la pilule ? demanda-t-il, amusé par ses contorsions.

- C'est trop récent. Je n'ai pas envie de jouer avec mon corps.

- Félicitations ! » Il brandit ses bras maigrichons en serrant les poings d'un air triomphal.

Plus tard il lui avoua qu'il s'était demandé si, en se cachant sous les couvertures, elle essayait de lui faire signe de camoufler ses fesses flapies par l'âge sous les draps. Mais, enroulée dans son peignoir, elle le déshabillait souvent, jetant ses vêtements dans les coins de son studio exigu. C'était un lieu où le ménage laissait à désirer, avec des reproductions déchirées et scotchées de travers sur les murs, de la vaisselle sale ici et là, des mégots de cigarettes flottant dans des verres à moitié pleins. Murray était tenté de se boucher le nez. Mais il y avait une belle lumière dans l'appartement ; sur le bureau et dans la salle de bains, quelques tableaux originaux - de Leda ? elle s'abstint de répondre - qui révélaient un don artistique.

Au bout de deux semaines, alors qu'elle ne s'était toujours pas exhibée, il explosa : « Pourquoi se refuser à un homme qui ne vit qu'à travers ses yeux ? »

Bras et jambes enroulés autour de lui, elle le gardait prisonnier avec elle dans l'obscurité de la couette. Les larmes ruisselaient sur ses joues. Elle les sécha avec les draps. « Je n'ai couché qu'avec des garçons... surtout à l'arrière de voitures... Je suis sûre que vous avez eu des modèles et des maîtresses... » Elle gémissait. « Des femmes mûres...

- Oh, mon petit, mon petit, s'exclama-t-il du ton guindé et vieux jeu qu'il prenait lorsqu'il était ému. Je suis moins expérimenté que vous ne le croyez. En tout cas, vous êtes absolument ravissante à mes yeux. Vous n'avez aucune comparaison à craindre avec une autre...

- Et la Maya ? Et la Primavera ? » Elle continuait de gémir, elle ne pouvait plus s'arrêter.

« Mais ce sont des œuvres de l'imagination ! La chair rendue lumineuse par l'inspiration !

- Et vos filles ? » Il avait deux filles adultes et un fils. « Et votre femme ? » Enfin, brûlante, en sueur, mais le serrant toujours contre elle, elle cria entre deux sanglots : « Votre femme quand elle était jeune ?

- Pourquoi inviter ma famille au lit avec nous ? Pourquoi nous torturer tous les deux ? » Il essaya de lécher ses larmes, mais elle recula la tête. « Qui vous a mis ces idées dans la tête ? » Il avait un besoin urgent de le savoir.

« Art News. Ils ont écrit que vos nus "donnaient le vertige" au spectateur, l'"aveuglaient", que c'étaient des "salves d'artillerie", des "fusées de feu d'artifice" ! Je parie que c'était votre femme quand vous l'avez rencontrée ! grogna Leda. J'ai des coussinets de graisse sur les cuisses !

- Vous exagérez ! Vous avez ce que vous êtes censée avoir. Vos cuisses sont féminines.

- Vous ne les avez pas vues !

- Je les ai palpées ! » Il empoigna l'extérieur de ses cuisses, les pétrit, les pinça affectueusement. « Celles-ci... et ceux-là (il claqua deux séries de baisers sur ses seins charnus) sont les coussins gracieux où je repose mon sac d'os. »

Même quand la climatisation tomba en panne vers la fin de ce premier été, elle s'obstina à le faire sous les draps.

« Je vous couvrirai de mon corps », lui dit-il.

Mais elle se cramponna à lui en secouant la tête.

« Mon Dieu ! Qui l'eût cru ! s'exclama-t-il lorsqu'il comprit qu'elle était encore profondément embarrassée non seulement par son joli corps, mais par sa jeune personne tout entière. Je vais vous imaginer. J'ai une puissante imagination. » Il fit un clin d'œil, baisa son front et ses paupières, puis ajouta avec sérieux : « Et je suis patient. »

Dans l'atmosphère surchauffée des couvertures, elle était pleine d'audace, le léchant à des endroits que seule sa mère avait touchés auparavant.

Il voulait lui rendre la pareille mais il manquait d'expérience, ayant atteint la maturité, lui expliqua-t-il, à une époque peu aventureuse sur le plan sexuel. « C'est votre clitoris ? Oui ? Pour l'amour de Dieu, donnez-moi une torche. Pourquoi m'enfermer dans ce linceul obscur ? »

Quand vint la saison froide, il tâta le terrain et, sans raison apparente, elle retira son peignoir devant lui. Il versa des larmes devant le «  cadeau » qu'elle lui offrait. Après, ils s'assirent ensemble sur le lit en fouillis (il voulut défroisser et tendre les draps, mais elle l'en dissuada d'un geste), Leda fumant une cigarette, Murray buvant à même le pichet d'eau glacée qu'elle avait pris l'habitude de placer à son intention sur la table de chevet. Il se desséchait en baisant avec elle, lui disait-il gaiement, et tel un animal marin échoué au soleil, il devait se réimmerger aussitôt. Il avait une bite en or, annonçait-il enchanté. Il l'aimait.

Malgré la différence d'âge de vingt-huit ans, il s'avéra qu'elle avait eu plus de partenaires que lui. Il s'était marié tôt, avait eu ses enfants jeune, n'avait connu que cinq femmes dans sa vie, une seule à la fois, et se montrait curieux, passionné, reconnaissant, à sa manière timidement arrogante, affirmant que Leda lui avait rendu sa jeunesse à l'approche de la cinquantaine. Il avait passé les premières années de sa vie adulte à peindre, encore et toujours, et à travailler pour gagner de l'argent - un gâchis nécessaire. « Je vous mérite », disait-il.

Atypique comme artiste, Murray était un homme tendu, méthodique, qui s'habillait d'une façon conventionnelle mais sans se soucier de la mode, se levait à six heures chaque matin et pratiquait des exercices physiques tirés d'une brochure des Marines. « C'est le seul contact que j'aurai jamais avec l'armée, si je peux l'éviter. » Après sa séance de gymnastique, il se rasait, se douchait et prenait son vélo pour suivre un itinéraire invariable entre l'appartement de l'Upper West Side où il habitait avec sa femme et son atelier de la 12e rue Est. Il achetait le New York Times sur le chemin et le lisait pendant son petit déjeuner (un pamplemousse et un toast - une fois par semaine il s'accordait des œufs brouillés à l'Olympia Coffee Shop dans la 14e rue Est. Il repliait sa bicyclette et la montait dans son atelier, au deuxième étage, où il débranchait le téléphone, collait son affichette « Ne pas déranger » à côté de la sonnette, puis travaillait cinq heures d'affilée avec un large tablier de toile sur son short et son maillot de corps, coiffé de son éternelle casquette marron. Il consommait le déjeuner apporté dans un sac en papier, buvait son petit thermos de thé et se soulageait dans un Portosan[2] qu'il avait fait installer, car il n'y avait pas de toilettes dans le local. Lorsqu'il avait fini de peindre pour la journée, il quittait son atelier tel un patient émergeant du coma - perdu, titubant, les yeux à peine ouverts -, faisait le tour du pâté de maisons à pied, s'arrêtant parfois pour s'appuyer contre l'un des arbres chétifs de la rue. Ensuite il remontait faire une sieste, enfilait des vêtements amples lavés de frais, puis se mettait en route pour rejoindre sa femme dans un musée ou une galerie - et maintenant, pour retrouver Leda, qu'il avait présentée à son épouse comme une élève prometteuse, une nouvelle connaissance.

Murray avait une coterie d'amis, et il s'épanouissait en leur compagnie après l'isolement de la journée. Il y avait plusieurs autres artistes dans le groupe, ainsi que des marchands d'art, des propriétaires de galeries et des collectionneurs qui allaient et venaient. Un habitué distingué était un critique d'art qui avait obtenu un prix Pulitzer pour son ouvrage de vignettes sur la scène artistique américaine.

Leda était ravie d'être introduite parmi ces hommes et ces femmes brillants, mais pour elle Murray portait la couronne. S'ils étaient dans un musée, elle quittait parfois son cercle pour s'éclipser dans une salle adjacente où elle notait les paroles qu'il venait de prononcer. Si le groupe se rendait plus tard dans son appartement pour boire un verre ou dîner, Leda trouvait une excuse et s'enfermait dans les toilettes pour prendre des notes. (Une fois, Murray lui lança un regard préoccupé, imaginant sans doute qu'elle était malade, mais elle secoua la tête avec une vigueur témoignant de sa bonne santé.) Sa femme, Sigrid, une érudite norvégienne qui enseignait l'histoire médiévale aux doctorants de l'université de Columbia, préparait et endurait ces fêtes impromptues plusieurs fois par semaine, mais paraissait assez satisfaite quand venaient leurs enfants adultes - ce qui arrivait fréquemment - avec leurs propres amis. Murray présidait avec délectation ces brassages de générations, comme si l'eau et les minéraux remontaient par ses racines.

Seule dans son studio plus tard dans la soirée, Leda revoyait ses notes. À sa grande surprise, lors de leur rendez-vous suivant elle argumentait souvent avec lui. « On s'en fiche que William Blake ait dit : "La nudité de la femme est l'œuvre de Dieu" ! Pourquoi pas la nudité de l'homme ? » Au lit, elle donnait des coups de coude dans ses cuisses tendineuses.

« Laissez ma frêle personne en dehors de tout ça. » Murray riait de son corps pâle. « Le physique masculin a toujours été la gloire des artistes - toutes ces magnifiques statues grecques, les esclaves de Michel-Ange, son David. Vous avez un livre sur la sculpture de la Renaissance ? » Il tendit le cou, mais elle secoua la tête. « Je peux imaginer Donatello allant chercher David, un garçon élancé avec un casque tressé coquet. Dieu, j'aimerais tellement vous montrer Florence ! » Il parut soudain gagné par une tristesse insondable. « En fait, vous devriez être en train de visiter Florence sac au dos avec un garçon de votre âge. Il vous conduirait aux Offices, au Bargello. Que faites-vous dans ce lit, couchée avec un vieil homme marié ?

- Un homme d'âge mûr, rectifia-t-elle. Et c'est mon affaire, si je puis me permettre. Continuez de parler, c'est tout.

- Si je ne me préoccupe pas de votre situation, qu'est-ce que je vaux ?

- Pas de condescendance avec moi. Ne commencez pas avec votre shtick[3] moralisateur. »

Il parut y réfléchir, comme si elle avait marqué un point.

« Cette relation m'apporte énormément, poursuivit-elle. Et vous serez le premier à savoir quand je m'en lasserai. Maintenant parlez-moi de Blake. »

Il sembla embarrassé, mais au bout d'un moment il embrassa son téton. « En tout cas, je pense que les femmes étaient plus le genre de Blake. Le mien, aussi. »

Elle dégagea son sein. « Et d'où sortez-vous l'idée que Picasso peignait des familles de clowns et de gens du cirque parce qu'il voulait "anoblir les oubliés, accompagner les esseulés" ? Peut-être qu'il avait juste envie de coucher avec les "femmes" des clowns ?

- Vous faites vraiment attention à moi ! » Murray rit, se calant contre la tête du lit, entourant Leda de son bras.

Elle haussa les épaules. « Vous admirez Van Gogh parce qu'il ne s'est pas tiré une balle plus tôt, vous admirez Monet parce qu'il a peint ses nénuphars alors qu'il était presque aveugle... »

Il fourra son nez dans son décolleté et inspira profondément, pressant ses seins contre ses narines. « Je sens ses nénuphars partout.

- Si quelque chose puait, vous vous en rendriez compte ? »

Il la retourna sur le ventre, glissa le nez sur sa colonne vertébrale, en direction de ses fesses.

Prise de fou rire, elle parla d'une voix étouffée par le matelas. « Non, je n'y crois pas, vous avez une vision fleur bleue du monde. »

 

Pourtant il était le premier à reconnaître qu'ils vivaient à une époque pourrie. Un jour il l'emmena dans la grande librairie Barnes and Noble, au centre de Manhattan, et lui acheta (en plus de nombreux livres d'art, dont l'un portait sur la sculpture de la Renaissance) Si c'est un homme de Primo Levi, La prochaine fois, le feu, de James Baldwin, Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir... Ils traînèrent deux énormes sacs jusqu'à son studio, où Murray, sans cesser de bavarder avec enthousiasme, rangea chaque livre par ordre alphabétique dans sa bibliothèque en parpaings. Pendant qu'ils se déshabillaient, il dit que le mouvement des droits civiques et celui des droits des femmes étaient la gloire la plus étincelante de ces temps sombres.

« Vous avez vraiment décidé de faire mon éducation, hein ? » Elle était debout près du lit, nue.

« Ça vous ennuie ? »

Elle l'embrassa tendrement. « Je vous en remercie. »

Il s'écarta pour la regarder. « C'est moi qui vous remercie ! » Il ferma les yeux. « Pour l'être délicieux que vous êtes. »

 

Elle savait qu'elle devenait méchante à son égard, lui lançant quasiment des coups de pied dans les tibias. Elle argumentait, se battait, pour se protéger de la terreur qu'elle ressentait. Son besoin de lui l'effrayait, autant que la gratitude qu'il lui inspirait. Elle avait peur car elle lui faisait sans cesse des cadeaux - elle qui n'avait jamais rien offert à un homme dans sa jeune vie. C'étaient ses soupirants qui la couvraient de présents. Elle lui achetait de temps à autre un pinceau, une gravure d'un artiste inconnu, une fois une paire de boutons de manchette en or, bien qu'il ne l'emmène jamais aux vernissages, les seuls événements exigeant une tenue habillée auxquels il assistait. Murray la suppliait de ne plus dépenser ses maigres revenus pour lui. (Mais la gravure était de qualité, la fille avait l'œil. Par ailleurs, il ne s'intéressait pas aux bijoux, mais les boutons de manchette étaient très fins, élégants, en forme de piano peut-être, ou de clavecin, ou de piano-clavecin imaginaire.)

Ses trajets à vélo à travers la ville l'inquiétaient - dans un rêve, elle vit un taxi jaune le renverser, dans un autre c'était une voiture de métro, ou peut-être une bétaillère - elle le supplia de renoncer à ce mode de transport. (Il refusa.) Elle avait peur car la vision de son corps osseux suffisait à la bouleverser, ou le simple fait de l'apercevoir en train de déambuler dans la rue avec sa casquette cabossée. En l'écoutant parler d'art, elle mouillait régulièrement sa culotte, dans un taxi il avait une fois tâté son entrejambe, stupéfait par la « générosité » de son corps. Ensuite elle commença à redouter qu'il se tue en la baisant - il dormait si peu - et elle suggéra même, pour lui sauver la vie, de réduire leurs ébats. Mais il lui avait ri au nez, ce qui l'avait apaisée : pendant l'amour elle était (presque) sûre qu'il l'aimait.

 

Deux étés après que Leda eut passé sa licence, le département création de NYU envisagea d'exposer les travaux des récents diplômés, et elle se montra très désireuse de participer. Convaincue que la capacité de concentration et d'attention de Murray la soutiendrait dans son travail, Leda lui demanda de l'autoriser à partager son atelier. Elle savait qu'elle avait tendance à se laisser aisément distraire - un ami avait besoin d'un modèle pour la matinée, et elle lui rendait service, ou bien quelqu'un la priait de l'aider pour l'accrochage d'une exposition. Même l'achat d'une robe ou la recherche d'un livre pouvaient gâcher plusieurs heures précieuses de lumière du jour.

« Non, répliqua Murray.

- Pourquoi ?

- C'est mon intimité, ma solitude. Mon domaine. » Il était mal à l'aise, sachant qu'il avait l'air prétentieux.

Leda ne put retenir les larmes qui lui montaient aux yeux.

 

Le vendredi d'une semaine pendant laquelle elle était venue une seule fois - Murray avait accepté une période d'essai de deux mois -, Leda arriva à l'atelier à midi et demie. Elle entra sans faire de bruit avec sa clé, salua une fois de la main son dos penché sur sa toile, se sentant coupable (ils avaient pour règle de se taire si l'un d'eux était absorbé dans son travail), puis recommença à plusieurs reprises avec un air de défi, comme si elle pouvait interrompre sa concentration en perturbant l'air de la pièce. Il ne se retourna pas et, presque soulagée - elle n'avait rien de particulier à lui dire -, elle enfila la salopette et la blouse qu'elle rangeait sur la chaise, dans le coin caché par un rideau réservé aux modèles.

Leda commença à presser plusieurs tubes de peinture. Avec un couteau à palette, elle mélangea les couleurs, puis essaya les nouvelles combinaisons sur une vieille toile avec quelques pinceaux miteux. En versant de la térébenthine dans des petits pots pour nettoyer les pinceaux, elle se dit, qu'est-ce que ça peut faire, pourquoi ne pas renettoyer et ramollir tous ses pinceaux - ils avaient peut-être durci un peu pendant leur longue semaine de solitude. Ses mains rougirent pendant ses ablutions et semblèrent même gonfler un peu, mais elle poursuivit sa tâche. Leda prit des chiffons propres pliés sur la pile déposée par Murray sous l'évier, et elle essuya les pinceaux. Elle s'efforça de ne pas penser à l'heure de travail qu'elle avait gâchée avec ces préliminaires.

Elle retira enfin le tissu qui recouvrait sa toile et recula. Elle s'abrita les yeux de la main, puis regarda à travers ses doigts écartés. Elle toucha la toile avec ses paumes et le bout de ses doigts. Puis elle entra dans le Portosan et s'assit sur le siège.

À trois heures de l'après-midi, Murray, plongé dans son travail, eut besoin d'uriner, ouvrit la porte du Portosan et trouva Leda assise là, en train de lire avec une torche.

Elle se leva d'un bond, bien que Murray eût aussitôt claqué la porte obscure.

« Je suis désolé. » Il était réellement troublé. « Je ne me suis pas rendu compte... »

Il l'avait certainement vue se soulager avant, c'était donc sa lecture qui l'avait perturbé. La regarder tuer le temps au lieu de peindre lui faisait le même effet que s'il l'avait surprise en train de se piquer.

« Pas de problème... » Elle essaya de prendre un ton enjoué en remontant sa salopette. « Je sors tout de suite. » Elle émergea, le livre dans son dos.

Elle écouta le long jet de son urine.

Après, pendant qu'il se lavait brièvement les mains par habitude (bien sûr, elles restaient maculées de peinture), il la fixa d'un œil interrogateur.

Elle tapota les petits tas de peinture de sa palette avec le manche de ses pinceaux. « Pourquoi m'observez-vous ? » dit-elle.

Parce que je m'inquiète, par amour, voulait-il lui répondre. Mais parce qu'il s'inquiétait, par amour, il se tut, comme s'il avait affaire à une adolescente sensible qu'il devait tenir à distance.

« Vous n'avez rien de mieux à faire ? » demanda-t-elle.

Il se retint de répliquer, j'allais vous poser la même question, et se contenta d'acquiescer.

« Allez vous faire foutre », dit-elle.

Son visage s'assombrit.

Elle rougit, mais ne put se résoudre à présenter des excuses. Elle pointa son index vers lui comme si c'était un revolver.

Murray fut tenté de la gifler mais il resta immobile, puis leva les deux mains en l'air en faisant mine de se rendre, et bien qu'il eût besoin d'un certain temps avant de retrouver sa concentration, il retourna à son travail.

À quatre heures, quand il eut terminé sa journée, nettoyé ses lunettes tachées de peinture avec de la térébenthine, lavé ses aisselles et sa poitrine souillées de sueur avec un pain de savon, il lui demanda si elle avait envie de parler.

Elle était debout, immobile devant son chevalet.

« Peut-être que vous avez envie de marcher ? Hé, ça rime ! » Il sourit bêtement. « Écoutez, je sais que vous ne demandez pas conseil, mais ce que vous devez savoir sur la peinture, c'est qu'il faut créer un rythme pour avancer. C'est difficile si on travaille et on s'arrête... on travaille et on s'arrête encore. Il faut s'y atteler presque chaque jour, même pour quelques instants. L'interruption semble maîtriser le flux, mais ensuite on doit repartir de zéro pour se remettre dans le rythme. Avoir du mal à y parvenir au début est presque nécessaire. C'est un combat, un combat et encore un combat, mais si on tient bon, ce combat peut devenir une danse. »

Elle éclata en sanglots.

Il la prit par les épaules et vacilla un peu avec elle.

« Je ne suis pas votre enfant », dit-elle d'un ton maussade. Ils se regardaient dans les yeux. « Je ne peux pas accepter de dépendre de vous comme si j'étais votre fille.

- Nous dépendons tous les uns des autres, dit-il calmement. Montrez-moi ce que vous avez là. Je suis sûr que c'est mieux que ce que vous imaginez. »

Elle secoua la tête pour l'en empêcher, mais il avait déjà tourné le chevalet vers lui. Sur la toile barbouillée, il y avait des taches sombres humides - un résidu de térébenthine - et ici et là des traces de peinture terne et sale. Rien d'autre. Elle avait effacé un mois de hauts et de bas.

Il resta sans voix, presque aussi désespéré qu'elle.

 

Pendant les semaines suivantes elle refusa de le voir, décrochant rarement le téléphone, de telle sorte qu'il en fut réduit à remettre des mots au concierge. « Vous allez y arriver, ma chérie. J'ai foi en vous. Faites confiance à votre être si merveilleux. »

Et : « Au début, c'est difficile de croire en soi. Du moins, croyez en ma conviction intime. »

Il pensait ce qu'il écrivait, mais la répétition lui conférait un ton évangélique (plutôt rabbinique, supposait-il), et donc suspect. Pour l'adoucir, il lui envoya un bouquet anonyme de fleurs bleues, puis le dessin d'un bouquet de fleurs bleues. Sous-entendant par là que, si elle broyait du noir à présent, elle ne manquerait pas de s'épanouir plus tard, il craignit cependant d'être devenu trop subtil après avoir été trop direct.

Il se demanda s'il lui donnait l'impression de ne pas s'intéresser à elle, de se préoccuper plus de son art que de la perte de son amour. Mais il craignait de la perdre pour toujours s'il ne l'obligeait pas à se remettre au travail.

« Écoutez, peut-être que j'ai cessé d'être une source d'inspiration pour vous », lui écrivit-il. (Le concierge lui transmettait-il ses putains de mots ?) « Et l'école des Beaux-Arts de NewYork ? Vous devriez étudier avec des gens de votre âge. »

Elle lui répondit par un courriel de deux lignes : « Il n'y a que des croulants à l'école des Beaux-Arts. Peut-être que c'est vous qui en avez assez de vous occuper de moi. »

Il se dit qu'elle avait sans doute marqué deux points. Il cessa de lui écrire. Il fit l'amour à sa femme, ce qui de toute manière se produisait de temps à autre. Elle n'y voyait pas d'objection ; mais ne manifestait pas non plus d'enthousiasme. Ils étaient amis, il y avait longtemps que la passion s'était éteinte entre eux, plusieurs années en fait avant sa rencontre avec Leda. Sigrid - les cheveux noirs, les yeux bleus, elle était encore belle - avait-elle une liaison ? Halevaï [4]. Avant de le connaître, elle avait vécu quelque temps avec une femme ; il avait une fois timidement proposé une partie à trois, mais elle avait refusé. Il espérait du moins qu'elle n'avait pas de liaison avec une étudiante - cela pouvait être risqué, ruiner sa carrière.

Une carrière florissante : elle écrivait son cinquième livre, elle avait été interviewée deux fois sur PBS, on parlait de lui attribuer une chaire subventionnée à Columbia[5]. Il l'aimait suffisamment pour éprouver de la curiosité à son sujet, mais ne voulait pas se montrer intrusif, ni semer la zizanie. C'était égoïste de sa part, il le savait ; il ne devait à aucun prix mettre en péril son propre travail, qui était couronné de succès.

Mais il ne parvint pas à chasser Leda de son esprit. Était-ce seulement le désir ? Certes, il n'en manquait pas. Mais il ressentait aussi de la tendresse pour elle, il aimait la voir croquer le meilleur des mondes à pleines dents, même s'il lui paraissait souvent amer. Était-elle sa troisième fille ? Mais ses filles si chères à son cœur n'avaient aucun penchant artistique. Son univers ne les attirait pas. Il ne le comprenait pas vraiment tout à fait, mais Leda lui manquait d'une manière qui le faisait souffrir tout en lui donnant le sentiment d'être vivant. Était-il le roi David amoureux de Bethsabée ? Du moins il n'avait eu besoin d'assassiner personne pour approcher Leda. Enfin, pas encore. Il travaillait, s'interrogeait, et attendit.

Elle mit deux mois à lui téléphoner, le priant de venir sonner chez elle, et ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Il essaya de se contenir malgré son impatience. Elle était tendue, silencieuse, et but deux verres de vin blanc. Quand elle jouit enfin, elle fondit en larmes. « Mon Dieu, quelle pleurnicheuse je fais. » Il eut envie de pleurer avec elle, mais se contrôla. L'un contre l'autre, ils sombrèrent dans un profond sommeil. Après, elle apporta des crackers au blé complet rassis et un morceau de cheddar tordu, dont les bords avaient durci. Leda s'assombrit à la pensée des festins que sa femme servait « Je n'ai pas fait beaucoup de courses. C'était une mauvaise période. » Elle s'interrompit. « J'ai beaucoup réfléchi à la difficulté que j'ai à me discipliner. »

Il essaya de détourner ses yeux de ses seins ravissants. La vue de ses tétons roses durcis fit glisser sa langue sur ses dents, et - il fut ravi de le constater, bien que le moment ne fût pas approprié - sa bite se redressa à nouveau. Leda était un antidote à l'âge mûr.

« Je ne veux pas me lamenter comme si je me produisais dans un de ces talk-shows de l'après-midi, disait-elle, ceux où les concurrents débitent des banalités sur leurs problèmes - vous savez bien, ces conneries de psychologie de comptoir. Mais je suis malheureuse quand je ne peins pas. Pourtant j'éprouve en même temps un sentiment malicieux, une sorte de joie. Je ne sais pas de quelle façon l'expliquer, j'ai l'impression d'embobiner quelqu'un. »

Moi, voulut crier Murray. Mais il n'allait pas attirer son attention sur lui et sa verge gonflée.

Ces derniers temps il s'était mis dans tous ses états à l'idée qu'elle avait fait de lui son geôlier. Laissez-moi en dehors de tout ça, eut-il envie de lui dire. Mais il garda le silence, la couverture et les mains posées sur ses parties intimes.

« Même mes instituteurs me répétaient sans arrêt : "Pourquoi ne veux-tu pas t'appliquer ?" comme si j'avais été un pot de peinture. » Elle rit de sa médiocre boutade. « Écoutez, je crois que je mène une sorte de combat à vie avec ma mère autoritaire. »

Murray avait rencontré lors de la remise des diplômes cette femme professeure d'économie, plus âgée que lui de cinq ans environ. Portant des boucles d'oreilles de goujon d'or, une robe noire sans manches, elle lui serra la main fermement - elle avait des bras musclés - et le remercia quand Leda fit les présentations, annonçant qu'il était son professeur. Ce mensonge le mit mal à l'aise, car il savait que si un homme de cinquante ans shtuppait[6]l'une de ses filles, ça ne lui plairait pas. Un peu plus tard il vit la mère se pencher pour chuchoter quelque chose à l'oreille de Leda qui protesta avec véhémence - haussant la voix incongrûment : « Pour l'amour de Dieu, veux-tu bien me ficher la paix ? » Le lendemain elle confia à Murray que sa mère lui avait suggéré d'aller aux toilettes avant la cérémonie.

« Vous pensez sans doute que ma mère n'est pas si mauvaise (la jeune fille était-elle extra-lucide ? Que savait-elle d'autre ?), que je suis une sacrée malade et que je devrais peut-être consulter. » Elle présenta ses ongles et ses cuticules rongés.

« Je ne pensais rien du tout. Bien sûr, si vous croyez qu'une thérapie pourrait vous aider...

- Je ne veux pas d'argent de vous, dit Leda.

- Je pourrais contribuer.

- Ah, j'en ai donc besoin, à votre avis. » Elle agita le doigt dans sa direction.

Il haussa les épaules, exaspéré. « Je ne suis pas un expert. Mon domaine, c'est la peinture.

- De toute manière, parler, c'est pas mon truc. Je vais gérer. Vous verrez. »

 

Cette année-là, elle acheva trois bons tableaux, un nombre raisonnable mais pas excessif, et réussit à en présenter deux à l'exposition de NYU. Puis, espérant qu'un nouveau support lui permettrait de produire plus, elle se tourna vers le collage, et fabriqua à grand-peine quatre pièces (mais seulement quatre) qui furent par la suite accrochées dans une galerie de Provincetown, « en province », précisait-elle. Murray dit qu'elle pouvait être fière : elle était très jeune, quelqu'un avait acheté deux de ses collages, et la presse locale avait mentionné son nom à plusieurs reprises en des termes favorables. Cela n'arrivait pas à tout le monde...

Pendant ce temps sa carrière avait connu un essor fulgurant - il avait obtenu son exposition en solo au Whitney, plusieurs de ses œuvres avaient été achetées par le MoMA. La fécondité de Murray était extraordinaire pour un homme aussi prudent. Il alla jusqu'à citer Lear, « La maturité est tout », pour lui montrer que si les artistes s'exprimaient de temps à autre, cela ne posait pas de problème, et aussi lui assurer que son temps viendrait. Il suffisait qu'elle continue de travailler.

Était-elle jalouse ?

Oui.

 

En mai, par une journée d'une chaleur insoutenable, Murray faisait avec Leda le tour des Hamptons, conduisant la Volvo marron de sa femme (Sigrid était partie en Norvège pour ses recherches, sous un climat plus tempéré - seule ?), ils cherchaient un bungalow à louer pour deux semaines en buvant de la sangria rouge dans un thermos de quatre litres - Murray, avec sobriété, Leda avec sa désinvolture coutumière -, s'éventant avec des catalogues de musée. Sur une pelouse à l'arrière d'une grande propriété, il y avait une vingtaine ou une trentaine de buissons de lilas en pleine floraison. Ne voyant personne alentour, Murray coupa quelques brins de lilas pour une nature morte. Un buisson entièrement blanc de la taille d'un jeune arbre, mais imposant, d'une beauté à couper le souffle, chargé de grappes denses et parfumées de minuscules fleurs, à l'éclat si pur, d'une brillance miroitante qui faisait croire à une hallucination dans la chaleur de l'après-midi. Il cueillirent une branche ou deux sur d'autres arbustes, admirant le dégradé exquis des fleurs, du violet au bleu pâle puis au noir, mais à l'instant où Leda s'apprêtait à remonter dans la voiture - Murray était déjà au volant - elle retraversa la longue pelouse sous le soleil, jusqu'au buisson de lilas blanc, se mit à couper les grappes sans relâche, effeuillant les minuscules pétales, secouant les branches avec une telle force que les fleurs se détachaient, enveloppant l'énorme buisson dans un tourbillon de neige, elle essaya de poursuivre sa tâche mais, trop soûle, étourdie par la chaleur, elle ne parvenait plus à manier le sécateur et entreprit de dépouiller l'arbre de ses feuilles et de ses branches à mains nues.

Murray dut l'arracher au buisson dégarni, saccagé. Il la poussa de force dans la voiture, repêcha un glaçon taché de violet dans le thermos de sangria pour ses doigts entaillés. « Qu'est-ce qui vous a pris ? Hein ? »

Elle était inquiète, effrayée, et le regarda recouvrir en hâte la banquette arrière et le plancher du véhicule avec des journaux, puis empiler dessus les branches et les fleurs coupées, et démarrer en trombe sans se retourner.

« Quelle mouche vous a piquée ? On aurait pu nous prendre pour des vandales - c'est ce que nous sommes. » Il marmonna qu'un homme de son âge qui avait une liaison avec une enfant devrait se faire examiner les couilles.

L'après-midi touchait à sa fin et il la pria de jeter le reste des glaçons du thermos sur les lilas. Il acheta encore de la glace sur le chemin du retour - « Vous essayez de me refroidir la cervelle ? » demanda-t-elle, posant quelques lamelles de glace sur ses doigts brûlants, son visage, ses paupières, et dans ses cheveux. Mais elle ne put jamais lui expliquer pourquoi elle s'était laissé emporter, car elle n'en savait rien ; elle riait, mal à l'aise, ils continuèrent de rouler et au bout d'un moment elle s'endormit.

Quand elle se réveilla, la gorge sèche, le ventre ballonné, il la faisait sortir de la voiture, puis il l'accompagna jusqu'à chez elle. Il se tint au-dessus d'elle près de l'évier pendant qu'il l'obligeait à boire un verre d'eau glacée après l'autre pour éviter d'avoir la gueule de bois - « Vous ne pouvez pas apprendre à vous restreindre ? » Elle s'exécuta sans rien dire, l'air contrit, agacée : « Vous êtes quoi ? Un puritain ? Un prêcheur ? »

Ce soir-là, elle tressa des guirlandes de tiges, de feuilles et de fleurs qu'elle noua avec du fil de pêche transparent avant de les enrouler sur ses bras et ses jambes et sur une sorte de robe ou de fourreau, puis elle se regarda dans la glace et commença à se sentir mieux. C'était la tenue qu'elle porterait en compagnie de Murray à une grande fête dans le Village le soir même - un fond de robe en soie pâle, des lilas blancs pour la plupart, et rien d'autre. Pendant le trajet en taxi il pesta contre lui-même, se reprochant tout haut de lui avoir permis de quitter la maison dans cet accoutrement - c'était pure folie de se promener à demi nue, même dans une assemblée de peintres et de poètes.

« Me permettre ! hurla-t-elle. Qui êtes-vous pour me permettre quoi que ce soit ? »

Elle avait raison, bien sûr, d'ailleurs il jugea sa beauté si émouvante, noyée sous toutes ces fleurs - la combinaison blanche à bretelles ressemblait un peu à une robe (éphémère), après tout -, qu'il aurait été incapable, si elle l'y avait autorisé, de l'empêcher de la porter. Certes, sa tenue manquait de subtilité, mais Dieu Lui-même n'en avait guère - regarde le Grand Canyon, se dit-il, ou même les feuillages qui s'embrasaient chaque automne en Nouvelle-Angleterre.

 

Pendant quelque temps, Leda travailla son corps. Elle prit près de cinq kilos, en perdit sept. Tous les deux ou trois mois, elle changeait de couleur de cheveux, s'épilait les sourcils d'une manière ou d'une autre. Il ne comprenait pas pourquoi elle n'était pas satisfaite de sa beauté naturelle mais il l'aimait comme elle était, tapageuse ou bouleversante. Elle posait pour lui sous toutes ses formes et essayait de s'imprégner du rayonnement de son regard. « Votre âme irradie en vous », lui dit-il une fois et, pendant des semaines, dès qu'elle était mélancolique, elle se souvenait de son âme lumineuse.

 

Comment un homme qui n'avait jamais changé un coup de pinceau sur un tableau pour plaire à quiconque parvenait-il à mener une double vie, elle n'en avait pas la moindre idée. Il parlait rarement de sa femme - pour la protéger ? Ou pour préserver Leda ? Elle était persuadée qu'il couchait rarement avec son épouse (il avait une fois laissé entendre qu'elle se plaignait de sa mauvaise haleine ; Leda avait reniflé intensément, mais rien détecté), supposant que Sigrid l'acceptait par sens du devoir lorsqu'il s'offrait à elle (par devoir ?). De lui-même, Murray annonça à deux reprises à la jeune fille qu'il ne divorcerait jamais - Sigrid avait perdu sa mère à l'âge de quatre ans, et Murray pensait qu'elle ne survivrait pas à un autre abandon. Hé, mon père est mort quand j'avais douze ans, faillit-elle répondre, mais elle s'en abstint, sans savoir pourquoi. Il lui déclara aussi qu'en vingt-huit ans de vie commune, il n'avait jamais aimé personne autant que Leda. Ce qu'il ne lui avouait pas, mais qu'elle savait déjà par intuition, c'était qu'il avait peur d'elle, de son insatisfaction chronique, de son incapacité à s'organiser, à s'engager en profondeur dans son travail. Il craignait de se déliter s'il se mariait avec elle, de perdre à jamais son pouvoir de concentration.

Elle était blessée qu'il n'eût pas demandé sa main, même si elle avait tendance à croire qu'elle n'y avait jamais pensé sérieusement - il avait cinquante et un ans à présent, des taches brunes sur les mains, et il devenait de plus en plus maniaque. Elle se tapait une star ? Oui. Pourtant elle l'avait calmé après la parution de quelques mauvaises critiques - elle était stupéfaite qu'il soit encore aussi vulnérable. Après tout, qui étaient leurs auteurs ? Des moins que rien, lui affirma-t-elle, comparés à lui. En plus de faire des courses et de préparer des repas médiocres à l'occasion, elle lui avait offert une admiration honnête et constante (dont elle avait reçu une large part). En vérité, c'était le meilleur compagnon qu'elle eût jamais connu ; visiter une galerie avec Murray lui donnait l'impression de regarder avec cinq yeux (elle en avait deux, mais lui, trois). Il était la musique de fond de sa vie ; sa musique de scène aussi, mais elle savait que c'était à elle de l'habiter.

Malgré les tensions qu'elle gardait en elle, les tiraillements qui se faisaient sentir entre eux de temps à autre, il y avait souvent des périodes où ils travaillaient ensemble confortablement des jours d'affilée, partant dans des directions opposées pour se retrouver ensuite en secret ou presque - un couple vaguement clandestin au regard du monde - et dîner tard dans un obscur boui-boui mexicain ou chinois que Sigrid ne fréquentait jamais. Parfois il discutait d'un sujet avec Leda, par exemple, de l'attitude des Juifs face à l'image peinte (bien que son désir d'« élever sa conscience » eût commencé à l'agacer), ou ils échangeaient des commentaires (prudents) sur leur travail respectif de la journée, elle était touchée par le respect avec lequel il écoutait ses critiques, comme si elle pouvait elle aussi lui apprendre une ou deux choses, ce qui était plausible. Ou bien ils allaient au théâtre s'il pouvait s'échapper à temps, ou au concert - il adorait la musique. Il regrettait de ne pouvoir l'emmener plus souvent dans un lieu public - on le prenait sans cesse en photo ces jours-ci -, lui donner plus... Du moins ils allaient ensemble voir un film, parfois deux, en fin de soirée, puis ils rentraient « chez eux » et faisaient l'amour jusqu'à trois heures du matin. Il avait encore une endurance sexuelle remarquable et semblait capable de se réveiller reposé après une demi-heure de sommeil et de rentrer chez lui à bicyclette.

Les quelques amis qui lui restaient lui demandèrent, bien qu'elle les eût priés de s'en abstenir, ce qu'elle ferait si elle avait un bébé, et si le père serait là à quatre heures du matin pour changer une couche. Ne se sentait-elle pas coupable à l'égard de la femme de Murray, qui avait l'âge d'être sa mère ? Cela lui arrivait parfois, mais le plus souvent elle s'efforçait de ne pas y penser. Cela lui donnait l'impression d'être une salope. Mais c'était lui le salaud.

 

Un jour, alors que Murray se trouvait à Paris avec sa femme pour un vernissage, Leda fit la connaissance d'un étudiant en médecine dans la salle des urgences où elle était venue se faire retirer une écharde du pied. Quand il se pencha au-dessus d'elle, la douceur de la peau de ses mains, la fermeté de la chair de son menton et de son cou firent forte impression sur elle. Au lit, ses fesses musclées et rebondies l'enchantèrent, elle ne ferma pas une seule fois les paupières, jouit les yeux grands ouverts, pour continuer de le voir. Elle refusa de sortir de nouveau avec lui, mais rêva plusieurs fois de ses cuisses et de ses bras puissants.

Six mois plus tard, alors que Murray et Sigrid étaient à Barcelone pour un autre vernissage - portait-il les boutons de manchette en or qu'elle lui avait offerts ? elle ne voulait pas y penser -, Leda ramena chez elle un jeune dentiste rencontré dans Washington Square. Enfin, expliqua-t-il, il avait son diplôme, mais n'exerçait pas encore - il étudiait pour devenir parodontiste. Il portait un short, avait des jambes bronzées et poilues, une masse luxuriante de cheveux noirs bouclés jusqu'aux épaules, comme une prairie en été. Il s'appelait Rafael, et Leda était assise sur le lit en train d'embrasser la forêt sur sa tête quand la sonnette retentit.

Elle n'attendait personne.

Rafael suggéra que ce pouvait être un livreur qui s'était trompé de porte.

Toute nue, elle alla regarder par le judas. C'était Murray, elle fut gagnée par la panique, car non seulement elle se terrait avec un crétin de dentiste poilu (bien sûr, elle ne savait même pas s'il était crétin), mais en plus, elle savait que Murray était un homme si respectueux des convenances qu'il ne lui viendrait jamais à l'idée de passer chez elle sans téléphoner avant. Une catastrophe avait dû se produire. Bien qu'elle fût hors d'elle, un œil fermé et l'autre collé au judas, elle examina son visage le plus attentivement possible.

Sous son habituelle casquette marron, son visage était empreint d'une joie indicible, inhabituelle.

Au bout d'un moment elle se rendit compte qu'il tenait devant lui un grand paquet enveloppé de papier doré. Malgré la présence de Rafael dans le lit derrière elle, elle fut tentée d'ouvrir la porte, de le serrer dans ses bras et de l'inviter à entrer.

Elle contrôla son impulsion. Murray sonna de nouveau. L'avait-il entendue venir à la porte ? Sinon, il s'en irait peut-être sans insister et reviendrait plus tard. Il frappa doucement, puis avec vigueur. Il avait une clé de son appartement mais ne l'avait utilisée qu'une fois, le jour où elle était rentrée chez elle malade, parce qu'elle s'était endormie et ne répondait pas au téléphone. S'il avait le trousseau sur lui, la chaîne de sécurité était mise, Dieu merci. Mais il saurait qu'elle était là, il pourrait même voir quelque chose par l'entrebâillement de la porte, ou sentir...

Qu'avait-il dans les mains ? Cela devait avoir un rapport avec l'extase qui se lisait sur son visage.

Il fouilla dans sa poche de pantalon et sortit ses clés. Elle resta pétrifiée, l'observant.

« C'est qui ? demanda le parodontiste depuis le lit. Un livreur ? Débarrasse-toi de lui. »

Elle se tourna vivement vers lui, un doigt posé sur les lèvres.

Il ajouta à mi-voix : « Tout compte fait, regarde s'il a quelque chose à manger. »

Elle s'éloigna de la porte sur la pointe des pieds. « Habille-toi, chuchota-t-elle en hâte. Dépêche-toi de filer.

- Qu'est-ce qui se passe ? Qui est à la porte ? » murmura-t-il en retour.

À cet instant ils entendirent la clé tourner dans la serrure à deux reprises, puis la porte s'ouvrit, et Murray appela Leda à travers les larges maillons de la chaîne de fermeture : « Chérie, vous dormez ? Réveillez-vous, mon amour, réveillez-vous, mon ange. Si vous saviez ce que je veux vous montrer ! »

Inspirée, elle chuchota au jeune homme couché dans son lit : « C'est mon père ! »

Rafael, qui était en train d'ajuster son caleçon, tirant sur l'étoffe pour replacer ses généreuses parties, s'exclama tout bas : « Eh bien, je n'imaginais pas rencontrer ton vieux si vite, et dans ces circonstances, mais je suis partant. » Il enfila à la hâte ses chaussettes blanches de sport.

« Chut. Ne fais pas de bruit. Il est très jaloux. » Elle s'apprêtait à ajouter d'un ton menaçant, il a un vrai complexe d'Œdipe, si tu vois ce que je veux dire. Mais elle se rendit compte à temps qu'elle avait inversé la situation, et craignit de se mettre bientôt à raconter n'importe quoi.

« Très chère Leda, j'ai une merveilleuse surprise pour vous ! » lança Murray depuis le palier. Il poussa et tira à plusieurs reprises la porte bloquée par la chaîne.

Il y avait un escalier de secours accessible par la fenêtre de derrière, aussi Leda l'indiqua à Rafael, qui s'approcha pour jeter un coup d'œil au bas des six étages et secoua la tête.

Il s'avança au milieu de l'appartement, vêtu de son short vert olive, de son T-shirt vert pomme de culturiste, et se figea tel un arbre, ses immenses baskets à la main. Elle songea à Murray derrière la porte, son gros paquet à la main. Elle sentit que sa tête allait exploser.

Après avoir insisté pendant deux ou trois minutes, Murray referma la porte, la verrouilla - elle le surveillait par le judas, respirant à peine - et appuya sur le bouton de l'ascenseur. Rafael nouait ses lacets et, dès qu'elle vit Murray disparaître dans l'ascenseur, elle attrapa son peignoir et lui fit signe de sortir sur le palier. Elle ouvrit toute grande la porte de l'escalier de service.

« Je te revois quand ? Je ne connais même pas ton nom de famille. » Il cherchait son portefeuille dans sa poche. « Attends, je vais noter mon numéro sur un billet d'un dollar.

- Dis-le-moi à voix haute, j'ai une excellente mémoire. » Elle poussait sur sa poitrine.

Il se cramponna à la rampe tout en récitant lentement les chiffres de son numéro de téléphone. « Tu promets de m'appeler ?

- Oui, oui, oui... »

Elle fermait la porte lorsqu'il hurla, deux étages plus bas : « Tu te souviens de mon numéro ?

- Oui, oui ! » Elle le répéta rapidement, énonçant un chiffre après l'autre en direction de l'escalier obscur.

« Je suis juif, cria-t-il. Dis à ton père que je suis juif. Mon nom de famille, c'est Rosenberg. Je m'appelle Rafael Rosenberg. »

Comment savait-il qu'elle était juive ? Le téléphone sonnait. Elle claqua la porte de l'escalier de service, courut dans son appartement et décrocha le combiné.

« Je vous ai réveillée, Leda ? Vous allez bien ? Le téléphone a dû sonner huit fois. Je suis désolé de vous déranger, mais attendez de voir ce que j'ai pour vous. Je peux monter ? Je suis en bas, dans l'entrée. Le concierge m'a permis d'utiliser son appareil. »

Elle essaya de paraître endormie mais elle était essoufflée et craignit de se mettre à hurler. « Accordez-moi quelques minutes, chéri. » Elle ravala ses paroles de bienvenue. « Je faisais la sieste. J'ai travaillé tard.

- Je suis heureux que vous travailliez, répondit-il. Je vais attendre. Je vais rester près du concierge et attendre.

- Pourquoi n'iriez-vous pas faire le tour du pâté de maisons ? suggéra-t-elle. C'est une si belle journée. J'ai besoin d'un moment pour tout remettre en état. » Elle était de fait devenue un peu plus ordonnée sous son influence.

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