+ L'Inflation de la gloire. Berlin 1931 - Gabriele Tergit
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Gabriele Tergit L'Inflation de la gloire. Berlin 1931

"L'Inflation de la gloire. Berlin 1931" de Gabriele Tergit,
traduit de l'allemand par Pierre Deshusses.

Premier chapitre

Un article sur la gadoue, c'est tout

La Kommandantenstraße à Berlin, grande artère occupée moitié par des magasins de confection, moitié par des rédactions de journaux, commence à la Leipzigerstraße avec une jolie vue sur les arbres de la Dönhoffplatz dépourvus de feuilles en cette saison, et se prolonge jusqu'à l'Alte Jakobstraße, quartier prolétaire où les usines abondent.

La Dönhoffplatz ! À droite, le Tietz, vente après inventaire ! Tout doit disparaître ! Les chaussures Stiller « Encore moins cher » ! Parapluies ! Ils sont tous là, Widgor et Sachs et Resi. Un aveugle avec des journaux est assis devant la distillerie Aschinger en espérant de petits quelques-choses. Il y a là le meilleur magasin de fleurs artificielles de tout Berlin. Au printemps, des fleurs pour mettre à la boutonnière ; en hiver, des fleurs pour les parures de bal. Le quartet des Stettiner Sänger est toujours à l'affiche, avec ses deux gendarmes comme mascottes : le grand maigre et le petit gros. Pâtisseries, parfums, bagageries et cotonnades. Tout ça marche encore. Mais au premier étage, les ennuis commencent. Le commerce est en récession. Tout en direct. Usine - détaillant - consommateur. Si c'était possible : usine - consommateur. Ça, c'est le côté clair et animé de la Dönhoffplatz.

Mais en face, du côté calme, juste au début de la Kommandantenstraße, s'alignaient des petits commerces anonymes ; c'était là que se trouvait aussi la rédaction du Berliner Rundschau. Un vieil immeuble tout en longueur, de quatre étages pas très hauts, décoré à chaque angle d'un grand vase à anses dans le style grec. Au milieu, deux statues en plâtre plus grandes que nature, Mercure et Minerve, et entre les deux, un bouclier romain. Mercure ne semblait pas être mis beaucoup à contribution dans cet immeuble. Un demi-étage était vide. Difficile de savoir si Miermann était entré dans cette rédaction parce que Minerve l'avait attiré avec les tablettes qu'elle tenait à la main ou parce que des guirlandes de roses faisaient semblant de se balancer dans le vent sous les fenêtres, mais ça lui aurait bien ressemblé ; en revanche il n'avait sûrement pas été séduit par les casques baroques à plumes d'autruche qui ornaient la rangée supérieure des fenêtres : il était totalement allergique aux costumes guerriers. Une date inscrite en gros chiffres dorés sur le pignon indiquait que cette très respectable maison avait été construite en 1868.

En bas se trouvait un petit salon de thé surtout fréquenté par des journalistes, un lieu enfumé, mal aéré par un unique fenestron donnant sur une cour où les poubelles étaient directement entreposées sous la petite fenêtre à battant. La cour était si exigüe que le soleil ne descendait jamais en-dessous du deuxième étage. Il faisait toujours très sombre dans ce petit salon de thé, seules quelques lumières irisées en formes de tulipes et des ampoules électriques faiblardes éclairaient l'ensemble. L'espace était entièrement occupé par des tables en marbre rouge et des petites chaises en bois à l'assise cannée et sans accoudoirs. Mais le patron était fier de sa clientèle. Originaire de Vienne, il appréciait les journalistes, connaissait chacun par son nom et, chose plus importante encore, lisait ce qu'ils écrivaient.

À l'intérieur du bâtiment, un escalier aux marches usées menait jusqu'à une loge vitrée où était écrit « Accueil » - un jeune homme était assis à l'intérieur. Une fois la loge dépassée, on arrivait à la rédaction.

Emil Gohlisch, trente ans, grand avec des cheveux d'un blond presque blanc et des mains incroyablement rouges, était au téléphone. Miermann, environ vingt ans de plus, était assis à son bureau. Il alliait la carrure du poète épique à la calvitie de l'humoriste. Son col était toujours constellé de pellicules et il ne se souciait jamais de se laver les mains. C'était un esthète, mais pas en ce qui le concernait. Il arrivait à porter une cravate verte avec un costume mauve. Mais rien qu'en touchant une figurine de porcelaine, il pouvait dire si elle était des années 1730 ou 1780. Ses parents l'avaient d'abord mis en apprentissage chez un négociant où il ne tint pas très longtemps, le seul avantage ayant été qu'il avait complété son expérience de la vie. Comme il n'avait jamais passé son bac, il n'avait pas pu faire d'études. Il se retrouva dans un magasin qui vendait des œuvres d'art, mais là non plus il ne fut pas très efficace. Sa famille était déjà contente qu'il ne tourne pas mal. Plus tard, une fois qu'il eut trouvé sa place, même s'il traînait toujours les dettes qu'il avait contractées dans sa jeunesse, on était plutôt fier de lui. Il avait deux frères, des individus fades, l'un avocat et l'autre médecin, qui tous deux avaient épousé un riche parti ; ils étaient pour le progrès et ne disaient aucune phrase que n'aurait pu dire n'importe qui de leur génération. Gohlisch arrêta de téléphoner.

Miermann regarda l'heure : « Demain, c'est jeudi, dit-il, si ma montre marche bien. Et je n'ai toujours rien pour la page de jeudi.

- On devrait écrire quelques chose sur les nouveaux cafés.

- À quoi bon ? Aujourd'hui ! Hic Rhodus, hic salta ! Rhodes est ici et c'est ici que tu sautes.

- On peut voir s'il n'y a pas autre chose. »

Miermann prit dans son tiroir un dossier jaune rempli de feuillets manuscrits : « Il y a un bon article sur le redoux et la gadoue, mais ça gèle encore dehors. Les gens ne savent pas écrire. Personne ne sait faire un bon reportage. Personne n'a de nouvelles idées.

- On devrait écrire quelque chose sur l'état des toilettes dans les écoles à Berlin.

- Qu'est-ce que je vais bien pouvoir mettre en édito, demain ? »

Miehlke entra. C'était le metteur en page. Il avait un visage totalement glabre, aucun poil, aucun cheveu nulle part.

« Mes respects, messieurs. La page doit partir à quatre heures et demie et il est trois heures. Alors on y va. J'ai en compo le grand article sur les nouvelles constructions. Si je le prends, la page est pleine.

- Il est beaucoup trop long », dit Miermann d'une voix timide.

Il se montrait timide, parce que Miehlke était celui qui, un jour, avait dit au grand Heye qui écrivait les célèbres éditoriaux : « Si vous ne raccourcissez pas, Monsieur Heye, c'est moi qui vais couper vingt lignes, et vous n'imaginez pas comme je peux faire ça vite, Monsieur Heye, et on n'y verra que du feu. » Stefanus Heye avait souri, sur quoi Miehlke avait ajouté : « Vous croyez sans doute qu'un lecteur va le remarquer ? Oh, vous savez, les lecteurs ne remarquent rien du tout, rien du tout. Ces messieurs pensent toujours que c'est important. Mais ce n'est pas important du tout. »

« Je m'en moque, dit Miehlke, le journal ne peut pas attendre à cause de lui, et il vaut mieux couper que d'imprimer dans la marge. »

Miehlke sortit.

« Bon, alors on fait quoi ? demanda Miermann.

- Je vais commander un café », dit Gohlisch.

Le vieux Schröder arriva. Politique intérieure. Il portait toujours une barbe, un costume en loden vert avec des boutons en corne et un grand nœud noir en guise de cravate.

« Aujourd'hui, ça va barder au Reichstag. Je crois que le gouvernement va tomber et que la droite va passer. Faites attention, ils vont approuver tous les impôts qu'ils ont tant décriés quand ils étaient proposés par la gauche, il n'y aura de travail que pour leurs amis du parti, des pogromes, des condamnations à mort et la guerre civile. Je les connais. On va en voir des vertes et des pas mûres, cinq cuirassés, des subventions pour le parti national, on peut faire ses valises.

- Je crois que c'est bonnet blanc et blanc bonnet, dit Miermann. Je sais que ceux du parti national sont tout aussi corruptibles que les autres.

- Mais Miermann ! Vous allez quand même bien devoir concéder que...

- Je ne concède jamais rien.

- Des impôts à la consommation, faites attention, rien que des impôts à la consommation et des taxes douanières en veux-tu en voilà.

- Peut-être que les taxes douanières sont une bonne solution.

- Monsieur Miermann !, dit Schröder, indigné, soyez enfin sérieux !

- Vous exigez trop de l'homme. Il faudrait toujours que je m'échauffe contre tout et n'importe quoi : contre les impôts, pour les impôts, contre les taxes douanières, pour les taxes douanières. Fini ! Je ne m'échauffe plus avant demain, cinq heures de l'après-midi, à moins qu'une jolie jeune fille fasse irruption dans la rédaction !

- Vous auriez dû faire autrefois la critique du budget. Le vieux Richter, ça c'était un homme, il connaissait tous les postes, il a examiné à la loupe tout le budget. Nous avons un système parlementaire sans personne pour critiquer le budget. »

Gohlisch se leva : « À quoi bon ? Les scandales rapportent plus. Du piston et hop un bon petit poste ! Vous êtes obnubilé par la critique du budget et votre vieux Richter. Déjà trois titres en gaillarde gras. Voilà le café. Vous payez, Miermann, ou c'est mon tour ? Je vais payer.

- On fait quoi avec cette page ? » demanda Miermann.

Schröder sortit. Gohlisch se tourna vers Miermann : « Vous savez, il faut que je vous en raconte une bien bonne. Dernièrement, un type s'est mis à faire du porte à porte, il est allé voir tous les directeurs des grandes entreprises suisses. Il se faisait annoncer en disant qu'il était un de leurs compatriotes, un représentant de chez Faber, et il leur demandait de bien vouloir faire appel à lui pour leurs fournitures en crayons. Ils ont tous donné leur accord. Notre homme est allé chez Faber, il a acheté un reste de stock et a vendu une fortune toute cette cochonnerie. Or un jour, un chef demande des crayons. Il les taille, « Holàlà ! » dit-il en voyant que les mines n'arrêtaient pas de se casser. Et notre Helvète de service est aussitôt remercié. « Non vraiment, dit Gohlisch, c'est fou tout ce que j'ai appris pendant mon voyage ! À Niedernestriz, les édiles voulaient une nouvelle mairie. L'un d'eux met le vieux concierge au parfum et lui promet 100 marks. Le vieux, un personnage à la Spitzweg, toujours entre deux vins, se glisse une nuit dans la mairie et allume un joli petit feu dans la cave ; il ne lésine ni sur l'essence ni sur le petit bois et bientôt la mairie se met à flamber. Les pompiers ne sont avertis que le lendemain, le concierge dit qu'il ne s'est aperçu de rien, il fait en sorte qu'on n'utilise pas trop d'eau et toute la mairie part donc joyeusement en fumée à l'exception des fondations. Or voilà que les édiles décident de ne donner plus que 50 marks à notre bonhomme. Évidemment, le type voit rouge. Pour se venger, il file jusqu'à la compagnie d'assurance et dit que c'est lui qui a mis le feu et qu'il veut bien aller en prison, que cette une injustice phénoménale, que cette histoire de 50 marks, que ça ne lui est encore jamais arrivé... Les gens de l'assurance s'étaient rendu compte depuis un moment qu'il s'agissait d'un incendie volontaire, d'un joli feu bien préparé. Mais cela faisait quinze ans qu'ils n'arrivaient plus à caser une seule assurance contre l'incendie autant à Niedernestritz que dans les environs, et cette histoire de feu était pour eux du pain béni ; en effet, quand les gens virent quelle belle mairie on pouvait construire avec l'argent de l'assurance, ils filèrent tous prendre une assurance. La compagnie d'assurance était aux anges, les édiles aussi et tout le monde s'en sortait bien.

- C'est une jolie histoire. Peut-être même que l'assurance a donné un petit supplément à la mairie. Ça ne serait pas mal, non ?

- C'est arrivé à Niedernestritz, mais c'est une chose qu'on ne peut pas écrire. Tout ce qui arrive de vraiment bien, on ne peut pas l'écrire.

- Une bien jolie histoire, mais bon, on fait quoi de notre page ?

- J'ai une idée. Quelqu'un m'a parlé dernièrement d'un cabaret populaire où se produit un bon chansonnier. On pourrait aller voir, c'est dans la Hasenheide.

- Je n'ai que de mauvais textes. Szögyengy Andor fait de nouveau un article sur "Le dernier conducteur de fiacre".

- Quelle plaie, ce Hongrois qui se veut plus hongrois que le roi ! dit Gohlisch.

- On a depuis septembre un article sur les sorties du dimanche, c'est un bon article, mais depuis qu'il est au marbre, le temps est mauvais, on ne peut pas le prendre non plus. Avec ce froid de canard. Impossible ! »

Miehlke revint : « Alors je fais quoi, messieurs ? La page doit partir à quatre heures et demie. Je vais prendre l'article sur les nouvelles constructions et je ferai moi-même les coupes. On n'y verra que du feu. »

Miermann restait assis sur sa chaise, l'air résigné : « D'accord, prenez l'article sur les nouvelles constructions, mais il va falloir en supprimer la moitié. Gohlisch, vous nous laissez toujours en plan. Quand est-ce que vous nous apportez votre article sur ce chansonnier ?

- Mercredi prochain, sans faute.

- C'est déjà quelque chose. Quand vous dites mercredi en huit, je peux être sûr de l'avoir mercredi dans huit mois.

- Je ne peux pas écrire sur commande, il faut que ça vienne. Je ne suis pas un pisse-copie. Je suis un fidèle serviteur de la pensée.

- Si le dégel est arrivé d'ici mercredi, on passe le papier sur la gadoue, sinon, ce sera le vôtre.

- Entendu.

- Mais je veux pouvoir compter dessus. La une devient de pire en pire. Vous n'avez aucune idée de ce que c'est, et on ne reçoit rien des pigistes. C'en est fini des talents.

- Oui, dit Gohlisch, mais simplement parce que les gens sans talent sont partout mieux vus et moins chers aussi. Plus les journaux sont mal écrits, a dit récemment un ponte de la presse, plus ils se vendent. À quoi bon avoir du talent ? Le manque de talent assaisonné d'un peu de sadisme rapporte beaucoup plus d'argent. Une fille violée a plus de succès qu'une phrase de Goethe. Et encore, Goethe ça marche toujours. Briand a passé dix ans au Petit Journal, les fesses posées sur son bureau, à raconter des histoires. C'est comme ça que son journal a vu le jour. Jamais il n'a écrit la moindre ligne. Il n'en recevait pas moins un gros salaire, et c'est ainsi que Briand est devenu brillant. Mais les chefs des organes de presse n'ont aucune idée de ce que c'est qu'écrire. »

Et là-dessus, ils disparurent dans la salle de composition.