+ Eléphant - Martin Suter
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Martin Suter Eléphant

"Eléphant" de Martin Suter,
traduit de l'allemand par Olivier Mannoni

Première partie

 

1

12 juin 2016

Ça ne pouvait pas être un syndrome de manque, il avait bu suffisamment.

Schoch tenta de focaliser son regard sur la chose qui se trouvait tout au fond du creux laissé par l'affouillement sous le chemin sur berge, là où le plafond de la grotte effleurait le sol sablonneux.

Un jouet pour enfant. Un petit éléphant, rose comme un cochonnet en massepain, mais en plus intense. Et lumineux comme un ver luisant rose.

Parfois, de temps à autre, quelqu'un découvrait la grotte de Schoch. Il lui arrivait d'y trouver des nécessaires à injection, des préservatifs ou des emballages de junk food. Mais il n'avait jusqu'ici encore jamais décelé de traces révélant la visite d'enfants.

Il ferma les yeux et tenta de trouver un semblant de sommeil.

Schoch avait une cuite tournante. C'est ainsi qu'il appelait les états d'ivresse au cours desquels tout se mettait à tourner dès qu'il était allongé dans son sac de couchage. Pendant toutes ces années, il n'avait jamais réussi à déterminer à quel moment les cuites devenaient des cuites tournantes. Il lui arrivait d'être certain que cela tenait à la quantité, puis il tendait de nouveau à supposer que la cause était dans le mélange. Mais il y avait aussi des cas comme celui-ci où, pour autant qu'il pouvait s'en souvenir, il n'avait bu ni plus ni différemment de la veille, et où tout se mettait quand même à tourner.

Peut-être le climat jouait-il un rôle. Sur le trajet du retour, le foehn avait poussé les gros nuages au-dessus de la rivière ; parfois ils s'étaient ouverts en dévoilant, l'espace d'un instant, une lune pleine et blanche. La pleine lune et le foehn, c'était peut-être ça, l'explication des cuites tournantes. Au moins de quelques-unes d'entre elles.

Il n'avait jamais déterminé non plus ce qui aidait le mieux à s'en débarrasser : les yeux ouverts ou les yeux fermés.

Il les ouvrit. Le jouet en forme d'éléphant était toujours là. Mais il lui sembla qu'il se tenait un peu plus à droite.

Il referma les yeux. Pendant un instant, l'éléphanteau resta en rotation sous ses paupières et y laissa une traînée rose.

Il rouvrit aussitôt les yeux.

À l'autre bout l'éléphant battait des oreilles et soulevait sa trompe en dessinant un S.

Schoch s'allongea sur l'autre flanc et tenta de stopper la rotation.

Et, ce faisant, il s'endormit.

 

2

13 juin 2016

Schoch buvait depuis trop longtemps pour pouvoir encore avoir une gueule de bois digne de ce nom. Mais depuis trop longtemps aussi pour se rappeler tous les détails de la soirée précédente. Il se réveilla plus tard qu'à son habitude, la bouche sèche, les yeux collés, le pouls rapide, et pourtant sans migraine.

Devant l'entrée de la grotte, les branches des buissons ployaient sous de lourdes gouttes ; Schoch pouvait distinguer derrière elles, à la lueur de l'aube, le rideau de pluie gris dont le bruit régulier arrivait jusqu'à lui. Le foehn s'était arrêté et le froid était inhabituel pour un mois de juin.

Schoch sortit de son sac de couchage comme on s'extrait d'une gangue, se dressa autant que le permettait la hauteur de son antre puis emballa son lit en un rouleau compact. Il fit glisser sa chemise dans son pantalon et attrapa ses chaussures.

Mais à l'endroit où il avait l'habitude de les poser - à l'entrée de la grotte, suffisamment éloignées pour qu'une pluie soudaine ne puisse pas les atteindre -, il n'en trouva qu'une. Il lui fallut un moment pour dénicher l'autre, devant la caverne, dans une flaque, à côté de l'un des buissons dégoulinants. Schoch ne se rappelait pas qu'une chose pareille lui fût jamais arrivée, aussi ivre qu'il eût été. Il allait peut-être falloir qu'il se refrène un peu.

Il alla repêcher en jurant la chaussure de sport à rayures bleu et blanc, attrapa dans son sac une serviette-éponge frappée du logo « Nivea » et s'en servit pour tenter de sécher le soulier.

C'était sans espoir. Schoch enfila la sneaker froide et humide.

Quelque chose lui trottait vaguement dans la tête. Quelque chose qui remontait à la dernière nuit. Quelque chose d'étrange. Mais quoi ? Un objet ? Une expérience ? Comme un mot qu'on recherche ou un nom oublié qu'on a sur le bout de la langue.

Il ne parvint pas à déterminer de quoi il s'agissait ; la froideur de sa chaussure lui remonta sur la jambe et le fit frissonner. Il lui fallait du mouvement et un peu de café chaud dans l'estomac.

Schoch passa une pèlerine jaune qu'il avait incitée à le suivre un jour sur un chantier. Pleine de taches de goudron, elle était frappée à l'enseigne d'une grande entreprise de bâtiment, qu'il avait elle aussi rendue illisible avec du goudron. Seuls les mots « Tous corps de... » étaient restés lisibles. Il fourra son sac de couchage dans le sac de sport taché où se trouvaient déjà deux ou trois de ses autres biens. Des sous-vêtements de rechange, des chaussettes, un tee-shirt, une chemise, un sac à linge et un portefeuille contenant ses papiers. Le reste des affaires qui lui appartenaient, il l'avait stocké dans un foyer de l'Armée du Salut dont le propriétaire était une bonne relation.

Il enfonça une casquette sur ses cheveux laineux et sortit à l'air libre. Il ne laissa rien dans la grotte.

La pluie tombait si dru qu'on distinguait à peine l'autre côté de la rivière. Il se hissa laborieusement sur le talus glissant. Il dérapa à deux reprises, ses jambes de pantalon étaient couvertes d'argile jusqu'aux genoux lorsqu'il atteignit le chemin sur berge.

Schoch avait hérité son antre de Sumi, l'homme qui l'avait initié à la vie dans la rue. À l'époque où il y avait encore des règles parmi les sans-abri. Par exemple celle consistant à respecter l'antre des autres. Ça n'était plus le cas. Il pouvait arriver, désormais, qu'on trouve quelqu'un couché chez soi à son retour. Le plus souvent un migrant du travail. Enfin, l'un de ceux qui venaient dans le pays pour en trouver.

Sumi avait déniché l'emplacement peu après la crue de 2005. La rivière était montée si haut qu'elle avait submergé le chemin sur berge en plusieurs endroits et arraché une grande partie de la végétation sauvage.

Sumi avait découvert le trou béant par hasard en regardant depuis l'autre rive. Le seul problème était que la grotte ait été si visible. Mais il mit à profit la période où il avait été, entre autres, assistant jardinier - avant de vivre dans la rue. Il alla déterrer quelques vivaces plus loin en aval, là où le lit était plus large et où l'eau n'atteignait pas le talus, et les planta devant l'entrée de sa grotte.

Il avait baptisé son antre « le Lit de la Rivière » et y avait roupillé pendant près de huit ans. Schoch avait été le seul à connaître l'endroit.

« Si je décane un jour, avait coutume de lui dire Sumi, mon Lit de la Rivière sera pour toi.

- Avec ce que tu picoles, tu nous enterreras tous », répondait chaque fois Schoch.

Mais Sumi était mort tout d'un coup. En état de manque. Delirium tremens.

Cela avait conforté Schoch dans sa volonté de ne jamais arrêter de boire.

Le chemin sur berge était désert. La pluie avait consigné chez eux les joggeurs matinaux qu'il rencontrait d'habitude à cette heure-là. Il ne fallut pas beaucoup de temps avant que la chaussure sèche de Schoch soit aussi imbibée d'eau que l'autre, déjà trempée. L'eau de pluie lui coulait de la barbe et dégoulinait vers l'échancrure de sa pèlerine. Schoch tendit le menton et s'essuya la barbe du revers de la main. Il lui fallait à présent d'urgence son deuxième café, il avait manqué le premier en roupillant.

Plus haut, il passa devant un seuil de la rivière. Il était surmonté d'une petite plate-forme. On avait enfoncé dans le talus deux pieux en béton, qui soutenaient une rambarde de sécurité en aluminium. L'endroit avait mauvaise réputation parce qu'un rouleau de rappel se formait après le seuil, notamment quand le niveau de l'eau était élevé. Des cris lui parvenaient à présent de là-bas.

Schoch continua son chemin jusqu'à ce que la végétation de la rive ne lui barre plus la vue. Deux hommes, un petit et un grand, se tenaient sur la plate-forme en béton construite sur le rivage et fouillaient avec la perche de sauvetage l'eau brune en dessous du seuil.

- Vous avez besoin d'aide ? voulut crier Schoch, mais sa voix était tellement chargée qu'elle ne produisit rien d'audible.

Il se racla la gorge.

- Eh ! Hoho !

Le grand leva alors les yeux. Un Japonais, ou un Chinois.

- Quelqu'un est tombé là-dedans ?

À ce moment-là, l'homme qui tenait la perche regarda à son tour vers le haut. Un rouquin aux cheveux coupés court.

- Mon chien ! cria-t-il.

Schoch haussa les épaules et secoua la tête.

- Rouleau de la mort, répondit-il, personne n'en ressort vivant. Il en a englouti plus d'un. Faites une croix dessus. Tâchez plutôt de ne pas tomber vous aussi !

L'homme à la perche continua à fouiller. L'autre agita le bras dans sa direction.

Thanks ! cria-t-il, puis il lui tourna de nouveau le dos.

Schoch reprit son chemin.

- Je les aurai prévenus, marmonna-t-il, je les aurai prévenus.

 

3

25 avril 2013

Sur la balustrade de la terrasse du restaurant, les corbeaux guettaient un petit instant d'inattention de la part du serveur qui surveillait le buffet chaud. D'ici, tout en haut, on entendait encore le ressac de l'océan Indien.

Jack Harris était assis à la deuxième table du fond. C'est elle qui offrait la meilleure vue sur le mélange de touristes à sac à dos, d'hommes d'affaires et des derniers expats à respecter encore leur jour fixe au Galle Face Hotel.

Depuis bientôt trois semaines, il traînait ici à attendre et à boire des quantités excessives de Lion Lager. Il lui arrivait de nouer conversation avec un touriste, sa profession lui permit même une fois d'impressionner suffisamment une Américaine qui voyageait seule pour qu'elle le suive dans sa chambre. Harris était vétérinaire. Sa spécialité : les éléphants.

Mais le plus souvent il passait ses nuits seul dans sa chambre. Au moins était-elle bien située. Elle ne donnait pas directement sur la mer, mais sur la grande place où les riches colons avaient autrefois joué au golf, où l'on trouvait à présent beaucoup de stands de souvenirs et de cuisines à ciel ouvert. Au cours de ces nuits solitaires il lui arrivait parfois d'ouvrir l'une des deux fenêtres, de s'allumer une cigarette, de regarder, en bas, les lumières de la place animée et l'écume fluorescente de l'océan.

Des voix et des rires se mêlaient à des bribes de musique, des nuages de fumée s'élevaient au-dessus des gargotes et parfois le vent faisait voler jusqu'à lui le parfum du charbon de bois et de l'huile de coco brûlante.

Harris se leva et alla se servir au buffet. C'était déjà la deuxième fois. Il amassa sur son assiette un mélange peu culinaire de currys, de stews et de gratins, puis revint à sa table, sur laquelle le personnel avait déposé entre-temps, et sans qu'on lui ait rien demandé, un écriteau « réservé ».

D'ailleurs il mangeait trop.

Jack Harris avait quarante ans, était originaire de Nouvelle-Zélande, ressemblait à un Crocodile Dundee un peu massif. C'était son opinion. Sa femme, qui l'avait quitté huit ans plus tôt - comme le temps passait vite ! -, trouvait qu'il ressemblait plutôt à un tondeur de moutons.

Le divorce l'avait fait sortir de sa trajectoire. Jusqu'alors, il vivait avec son épouse, Terry, et les jumeaux, Katie et Jérôme, dans un grand bungalow situé à Fendalton, la banlieue la plus chic de Christchurch, il dirigeait une clinique vétérinaire avec un associé, il gagnait bien sa vie.

Évidemment, il s'était autorisé quelques aventures, mais au moment précis où il avait fait serment de s'amender, il avait surpris Terry avec son ami et associé. Un choc épouvantable. Il s'était dit prêt à les pardonner tous les deux, à prendre le risque d'un nouveau départ. Seulement, voilà : un nouveau départ, Terry en voulait bien, mais pas avec lui. Après le divorce, elle épousa son associé.

Jack, quant à lui, gagna désormais sa vie dans différentes réserves d'animaux sauvages en Asie. Il n'était retourné que trois fois en Nouvelle-Zélande, pour voir ses enfants. Ils étaient depuis devenus des adolescents, et lors de leur dernière rencontre ils lui avaient fait comprendre qu'ils ne tenaient plus tant que ça à ses rares visites. Depuis, ses contacts avec eux se limitaient à de petits virements pour Noël, pour leur anniversaire, et à des conversations sur Skype aussi occasionnelles qu'embarrassées. Il n'avait pas de pension alimentaire à payer, ses propres écarts n'ayant pas été révélés pendant le procès.

Quelques tables plus loin, vers l'avant, deux femmes, des touristes, nourrissaient les corbeaux. Il les avait remarquées dès son premier passage au buffet. La trentaine, germanophones, pas des beautés, mais fermement décidées à faire au cours de ces vacances d'autres expériences que celles de la culture et la nature étrangères, il avait le coup d'œil pour ce genre de choses.

Elles s'amusaient à regarder les oiseaux voler jusque sur leur table et picorer dans leurs assiettes. Il était déjà arrivé à Jack de marquer des points en attirant l'attention de jolies touristes se livrant à cette activité sur les risques de transmission de la cryptococcose et de l'ornithose. Ce qui n'était pas complètement faux, mais pas tout à fait vrai non plus. Il s'apprêtait à se diriger vers le buffet des desserts et à laisser tomber une remarque dans ce sens en passant devant la table des deux femmes lorsque son portable sonna.

L'écran annonçait « Roux ».

Jack Harris décrocha, écouta, dit : « Hold on », alla pêcher un stylo dans sa veste et nota une série de chiffres au dos de la feuille où figuraient les plats du jour. « I thought it would never happen », fit-il encore remarquer avant de mettre un terme à la conversation et de composer un numéro.

- Kasun ? cria-t-il au téléphone, si fort que quelques clients regardèrent dans sa direction. Race to Ratmalana. Now !

Il adressa au garçon le signe international que l'on utilise pour demander « l'addition, s'il vous plaît », et comme celui-ci ne la lui apportait pas tout de suite, il alla à sa rencontre et signa. Il n'était pas encore arrivé dans sa chambre quand il appela son contact à l'héliport.

Harris commanda un taxi, passa en hâte sa tenue de travail - un pantalon kaki, une chemisette en jean délavé. Il alla chercher sa mallette à instruments, il l'avait préparée pour cette occasion attendue depuis longtemps et en avait contrôlé le contenu à d'innombrables reprises.

Moins de cinq minutes après le coup de téléphone, il était dans le taxi, en direction de l'aéroport de Ratmalana, à quinze kilomètres au sud de Colombo.

Il y arriva un petit quart d'heure plus tard. Kasun, le jeune homme que le Department of Wildlife Conservation lui avait adjoint, l'attendait devant un Robinson R44, un hélicoptère léger à trois places dont les rotors s'étaient mis à tourner au moment où le taxi de Jack avait été en vue.

Lorsque Harris arriva près de l'engin, Kasun était déjà assis sur le siège arrière, ceinture bouclée, écouteurs sur la tête. Jack le salua d'un signe de tête, salua le pilote, lui tendit la note où figuraient les coordonnées. Il boucla sa ceinture et passa le casque son.

Le pilote augmenta la rotation du moteur, le petit appareil décolla lentement, s'éleva, resta un moment en suspens au-dessus de la piste. Puis le pilote baissa le nez de l'hélicoptère et ils mirent le cap sur le sud-est.

 

4

le même jour

Ils avaient parcouru les derniers kilomètres en volant à basse attitude au-dessus de la voie ferrée et aperçurent de loin le train immobile. Quelques mètres derrière la locomotive, des gens étaient groupés autour de l'éléphant blessé.

Le pilote fit remonter son appareil pour avoir une vue d'ensemble. Non loin du lieu de l'accident, il aperçut une clairière à la lisière de laquelle se trouvaient quelques cabanes. Elle offrait suffisamment de place pour atterrir.

À part quelques vieilles femmes et enfants en bas âge, le village était comme mort. Ceux qui ne travaillaient pas aux champs s'étaient rendus sur les lieux de l'accident.

Chargé de sa mallette à instruments, de sa glacière à coque renforcée et d'un conteneur à matériel, Harris, l'homme trapu, et son assistant à la haute stature, aux membres fins, empruntèrent l'étroit chemin qui, partant de la clairière, allait vers la forêt et rejoignait la voie ferrée.

Comme c'était généralement le cas au Sri Lanka, il faisait plus de trente degrés, l'humidité dépassait les 90 %. Quand ils eurent atteint la voie, la chemise d'Harris collait à son buste massif. Ils escaladèrent le ballast et commencèrent à avancer vers le nord, entre les rails. L'accident avait dû se produire juste derrière la courbe.

Il n'y avait pas une once d'ombre sur la voie ferrée, ils étaient à la merci du soleil incandescent. L'air empestait le goudron chauffé dont on imbibait les traverses. Et les toilettes des wagons de passagers.

On voyait à présent la locomotive, juste après l'attroupement à côté de la voie.

Peu avant qu'ils n'atteignent le groupe, Harris laissa passer son auxiliaire autochtone devant lui, afin qu'il leur dégage les lieux. Kasun donna en cingalais des instructions bourrues dont Harris ne comprit que les mots anglais « National Wildlife Department ». Les badauds venus du village et les passagers du train s'écartèrent aussitôt. Devant eux, le petit éléphant, allongé, à côté de lui une femme qui lui caressait le front.

It's okay, it's okay, disait-elle d'une voix étouffée par les larmes.

L'animal avait les yeux écarquillés, il se mordait la trompe et ses pattes arrière décrivaient un angle contre-nature. Harris posa sa mallette et l'ouvrit.

Are you a doctor ? demanda la touriste avec un fort accent américain.

Harris hocha la tête. Il prit une seringue et une ampoule dans sa valise et tira sur le piston.

Will it be okay ? demanda l'Américaine, inquiète.

Harris hocha la tête. Il souleva l'oreille droite de l'animal grièvement blessé. Le réseau de veines, au revers, se dessinait très distinctement. Harris choisit une veine enflée, de l'épaisseur d'un doigt, enfonça l'aiguille et injecta le contenu de la seringue.

Painkiller ? demanda la femme.

Harris acquiesça de nouveau.

Painkiller, murmura-t-il avant de regarder sa montre.

L'éléphanteau sembla se détendre. La trompe lui glissa de la bouche et se déposa comme un serpent fatigué sur l'herbe piétinée. La touriste continuait à caresser le front du bébé éléphant, couvert d'une fine couche de longs poils. « Chhhhhuttt », faisait-elle, comme à un enfant en train de s'endormir.

Harris jeta un coup d'œil à sa montre et fit signe à Kasun. Celui-ci comprit et toucha l'épaule de la touriste. Elle sursauta et leva les yeux dans sa direction.

Harris vit alors à quel point ce visage baigné de larmes était jeune.

Let's go, Miss, dit Kasun.

Des yeux, l'Américaine lança à Harris un appel au secours. Il hocha la tête.

Everybody leaves now. We have to do some surgery.

Elle se releva lentement, regarda le petit éléphant, effaça les larmes sur ses joues avec le plat de la main et dévisagea Harris.

You've put it to sleep, haven't you ?

Harris ne répondit pas.

Elle se retourna et laissa le chef de bord la guider vers un groupe de passagers qui attendaient quelques wagons plus loin à l'ombre de la lisière de la forêt.

Harris se débarrassa de sa chemise trempée de sueur, il passa une blouse verte de chirurgien. Kasun la lui boutonna dans le dos, lui donna le désinfectant. La glycérine qu'il contenait lui permit de faire glisser les mains plus facilement dans les gants chirurgicaux.

Harris ausculta le petit éléphant avec le stéthoscope. Trois minutes plus tard, il fit un signe de tête à Kasun, qui portait désormais lui aussi des gants stériles à usage unique. Celui-ci plongea la main dans la mallette aux instruments et lui tendit le grand scalpel.

À côté de la dix-huitième côte, en dessous de la colonne vertébrale, Harris fit entrer la lame et ouvrit la région lombaire de l'éléphant mort.