+ Imitation de la vie - Antoine Mouton
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Antoine Mouton Imitation de la vie

"Imitation de la vie" d'Antoine Mouton.

Par erreur, Paul Renard avait reçu dans sa boîte aux lettres une invitation à PsyRitualité. S'il avait pu lire l'intitulé de ce congrès, il n'y serait pas allé. Mais, par erreur encore, facétie de l'organisateur ou distraction d'un graphiste peu scrupuleux, le carton ne précisait que la date et le lieu.

À ce défaut d'information s'était ajouté un hasard : Renard crut qu'il s'agissait d'un autre congrès, Pour une Psychanalyse de la Raison, à la première session duquel il avait assisté l'année précédente, et qui s'était tenu précisément à l'endroit où le carton l'enjoignait de se rendre.

Il quitta donc son appartement parisien, en ce dimanche matin de mai 2007, persuadé qu'il allait retrouver quelques-uns de ses amis de faculté.

En entrant dans la salle où se tenaient les conférences, il n'avait aperçu aucun visage familier. D'abord par dépit, il s'assit à côté de Camélia Mélondas, qui était si excitée par le programme qu'elle ne prêta pas la moindre attention à son voisin. Paul Renard, lui, se trouva soudain tellement attiré par Camélia Mélondas qu'il ne daigna pas ouvrir le programme et ne chercha plus ses amis. Aussi, quand le premier intervenant entra sur scène en pantalon vert pomme et veste fuchsia, les deux mains posées sur le coquillage qu'il portait autour du cou, il fut surpris. Il le fut d'autant plus qu'il comprit, aux applaudissements accompagnant cette entrée, qu'il ne se trouvait vraisemblablement pas dans les cercles qu'il avait l'habitude de fréquenter, où l'on préférait se caresser le lobe de l'oreille d'un air pensif plutôt que de laisser paraître le moindre enthousiasme - l'enthousiasme était le symptôme de l'hystérie, laquelle était rarement considérée comme un signe d'intelligence par les gens de son espèce, essentiellement des hommes, depuis qu'adolescents ils avaient consulté les photographies de Charcot et rêvé de se glisser dans des lits auprès de femmes attachées aux yeux révulsés.

Paul Renard lut l'intitulé de la journée d'études, intégra son erreur, observa le visage de Camélia Mélondas et décida de rester.

Il ne se laissa pas faire pour autant. Quittant la réserve à laquelle il avait cru bon de s'astreindre, il prit brusquement la parole pour critiquer les propos tenus par l'un des conférenciers qui venait de vanter les mérites de la thérapie primale, consistant essentiellement en une série de cris aux vertus cathartiques. Suite à sa réflexion acerbe, quelqu'un lui demanda ce qu'il faisait là, mais Camélia Mélondas lui sourit et il ne put s'empêcher de surenchérir, jusqu'à ce que tous les adeptes de la méthode en question se sentent suffisamment humiliés par sa verve et renoncent à répliquer, le désignant ainsi vainqueur de la joute qui venait d'avoir lieu.

Son calme vindicatif sidéra Camélia. « J'étais assise, analyserait-elle plus tard, à côté du Parfait-Phallus. »

À la pause-déjeuner, ils firent connaissance. Elle se disait déçue de ce qu'elle venait d'entendre, aucun intervenant n'étant à la hauteur des articles qu'elle avait consultés avant de venir. Peut-être mentait-elle pour lui plaire. Elle ne pouvait déterminer avec certitude son degré de sincérité tant elle se trouvait physiquement attirée par Paul. Il ne lui confia pas qu'il détestait ces mélanges douteux entre catéchisme New Age et psychanalyse, parce qu'il avait déjà peur de la perdre.

Ils retournèrent assister aux conférences, qu'ils n'écoutèrent pratiquement pas, critiquant le moindre mot prononcé, sans se soucier des rappels à l'ordre de leurs voisins.

Le soir, ils avaient dîné dans un bon restaurant - Paul connaissait, dans chacun des quartiers de Paris, une adresse qui lui permettrait d'épater une éventuelle conquête, mais il avait plus souvent eu l'occasion d'y manger en solitaire que de mettre en application la vertu aphrodisiaque de ces lieux dont il tenait la liste. D'un commun accord, ils avaient décidé de ne pas se rendre à la synthèse d'après-dîner, qui devait être suivie d'une méditation collective sur le thème de la seconde naissance. Ils apprirent au restaurant le résultat des élections présidentielles dont le second tour avait eu lieu pendant la journée : Nicolas Sarkozy était élu, éliminant la candidate socialiste. Camélia pleura, car elle était de gauche. « Émotive, surtout », lui dit Paul - il votait à droite depuis qu'il était en âge de voter mais se considérait comme apolitique - avant de le regretter. Elle ne s'en offusqua pas mais nota, dans un coin de sa conscience, que l'homme avec qui elle venait de manger était froid. Très attirant, mais froid.

Elle lui demanda si elle pouvait dormir chez lui, car elle habitait Luzarches et craignait de prendre le train de banlieue un soir d'élection. Il accepta, héla un taxi, l'embrassa sur la banquette arrière, lui pelota les seins dans l'ascenseur, lui caressa les jambes sur le palier, et la déshabilla une fois la porte fermée.

1

Son corps lui sembla magique. Il n'employait pas le terme magique d'habitude, même intérieurement. Mais, ce soir-là, il le prononça. « Tu as un corps magique », dit-il. Son souffle aussi l'était. Son regard. Sa peau. Il était amoureux, bégayait, rougissait, se surprit à rêver d'une vie avec elle.

Camélia aussi apprécia cette nuit. Mais elle employait si souvent le terme amoureuse pour décrire ce qu'elle ressentait quand elle couchait pour la première fois avec un homme, qu'elle décida, en cette occasion précise, de se retenir.

Peut-être parce qu'elle se refréna, Paul en fit trop. Quand elle dut le quitter pour rejoindre son cabinet à Luzarches, il lui dit : « Je t'aime. » Ce n'était pas son genre. Il avait cru toute sa vie qu'on ne devait pas y croire. Et que si on y croyait il fallait se taire. Or il ne s'était pas tu, il l'avait dit. Lui, oui. Dit ça. Au petit matin, sur le palier, en maintenant la porte de son appartement entrouverte pour la regarder partir.

Il avait arrêté de rêver en 1992, quand il était officiellement devenu psychanalyste, recevant dans le cabinet qu'il venait d'ouvrir son premier patient. La psychanalyse avait été son seul rêve, il l'avait réalisé, et s'il rêvait encore la nuit il ne disait pas : « J'ai rêvé », mais : « J'ai produit un rêve auquel je vais pouvoir donner du sens, parce que je suis psychanalyste. » Depuis qu'il avait rencontré Camélia, l'insensé faisait de nouveau partie de sa vie.

Camélia se sentit légère en sortant de chez Paul. Légère et vide. Elle n'était pas amoureuse. Elle avait souffert de l'ironie de Paul toute la soirée, qui n'avait pas hésité à l'attaquer dès qu'elle avait voulu nuancer ses propos, d'ailleurs elle avait observé qu'il pointait régulièrement sa fourchette dans sa direction, comme une menace inconsciente. Elle avait fini par le laisser parler, il ne s'en était pas rendu compte. Elle avait été complaisante avec lui, comprenait-elle à présent, pour ne pas rentrer seule chez elle.

Elle était tellement troublée par sa propre opiniâtreté qu'elle décida de le revoir - généralement, si elle s'apercevait qu'elle était amoureuse de l'homme avec lequel elle venait de coucher, elle devenait méfiante et préférait s'arrêter là. Ainsi débuta leur relation.

Mais les sarcasmes de Paul étaient récurrents. C'était un homme assis, ou se considérant comme tel, d'une quarantaine d'années, pas spécialement arriviste mais convenable quand il fallait l'être. Il n'envisageait pas que quelqu'un d'autre que lui-même puisse apporter quoi que ce soit à son travail - encore moins s'il s'agissait d'une femme et si cette femme était plus jeune que lui.

Dans les bons jours, Camélia, qui n'avait pas encore quarante ans, aimait l'indépendance de Paul et désirait s'en inspirer ; dans les mauvais, elle le tenait pour obtus, replié sur lui-même, voire dogmatique. Elle ne prenait pas en compte les déclarations excessivement sentimentales de son compagnon, trop louches pour être honnêtes. À vrai dire, elle ne pensait pas que Paul soit capable d'honnêteté, ne serait-ce que par bouffées. Car l'honnêteté, pour Camélia, était un trait de caractère, pas un accident.

Si elle reconnaissait bien volontiers qu'elle avait l'enthousiasme facile, Paul, moins amène, parlait à son sujet de « crédulité ». Toute nouveauté la séduisait. Lorsqu'une obscure association lui avait envoyé une brochure au sujet de la chromothérapie, elle n'avait plus pensé qu'à ça, mettant en application sur-le-champ tous les principes appris après consultation de dizaines d'ouvrages dont le sérieux n'était jamais discuté. Ainsi elle avait décidé de poser sur les murs de son cabinet de grandes toiles de couleurs différentes en fonction des patients qu'elle recevait, ce qui rendait difficile d'accueillir plus de trois personnes par jour, car la manipulation des toiles était complexe et nécessitait l'aide du gardien de l'immeuble. Elle s'était endettée ; les résultats furent peu satisfaisants. Un homme auquel elle ne trouvait pas de couleur appropriée s'était plaint de ce qu'elle en change à chaque séance ; il avait abandonné sa thérapie, se sentant selon son propre aveu « annulé » par cette indécision, et réclamait à Mélondas l'intégralité de la somme qu'il avait engagée dans son analyse. À ce sujet, Paul ne la soutenait pas.

Dans les bons jours, il la trouvait curieuse, originale et passionnée ; dans les mauvais, bien trop influençable, voire inconsistante, et il n'hésitait pas à le lui faire savoir.

Leur relation s'avéra décevante, pour lui comme pour elle. Ils avaient éprouvé, à force de se fréquenter, les limites de leur rapport à l'altérité, et ils ne les avaient pas franchies. Mais ils étaient liés par quelque chose de plus grand que ces limites, qu'on ne pouvait pas réduire à la sexualité, même si, sur ce plan-là, ils s'accordaient parfaitement.

L'amour, pensait Paul.

L'amour peut-il être cette chose si sage, si raisonnable ? se demandait Camélia.

 

Ils avaient été négligents, voire méfiants. Elle pensait avoir besoin de se protéger, de ne pas instaurer la moindre régularité, de ne rien officialiser de peur qu'un piège se referme sur elle - piège qu'elle connaissait bien, estimait-elle, pour s'être mariée « n'importe comment avec N'Importe-Qui » il y a de cela plusieurs années (« N'Importe-Qui » était le nom qu'elle aimait donner à son ex-mari quand elle en parlait à Paul, pour qu'il ne soit pas tenté de retrouver sa trace dans l'annuaire et de former avec lui un comité pour la critiquer). Les mois passant, les déceptions non résolues s'additionnant, les vexations sans compensation restant inscrites sur l'ardoise de sa rancœur, elle avait espacé les rendez-vous, refusé les voyages et limité à deux nuits consécutives le temps qu'ils passaient ensemble.

Lui aussi avait été négligent, mais d'une autre manière. Il lui témoignait sans cesse son amour, son désir de la voir et le besoin qu'il avait d'elle. Elle était soulagée qu'il ne lui demande jamais si c'était réciproque, parce qu'alors elle n'aurait pas su quoi répondre et ils auraient été forcés de se quitter. Cependant elle avait fini par croire qu'il ne le lui demandait pas, non par prudence mais par désintérêt. Car il semblait porter peu d'attention à ce qu'elle vivait en dehors de leur relation, allant parfois jusqu'à interrompre brutalement les conversations où elle s'extasiait à propos d'un livre qu'il n'avait pas lu, d'une conférence à laquelle elle ne l'avait pas convié ou d'une rencontre qu'elle avait faite en son absence. Elle lui avait présenté sa mère lors d'un dîner en ville, il avait passé la quasi-totalité du repas à regarder les clips thaïlandais diffusés sur le grand écran au fond de la salle, ne posant aucune question, plus gêné que curieux, et prétendant plus tard que madame Mélondas avait les yeux bridés, ce que Camélia réfuta, en vain.

En vérité, s'il semblait mépriser ses enthousiasmes, c'était surtout par jalousie. Il n'aimait pas que quelqu'un d'autre que lui puisse lui faire de l'effet, avoir la moindre importance dans sa vie. Elle semblait si bien s'entendre avec sa mère qu'il s'était senti de trop. Quand elle surnommait son ex-mari « N'Importe-Qui », elle avait l'impression qu'elle cher- chait à le protéger en ne divulguant pas son nom.

Elle avait passé tout son temps à se faire secrète ; il s'était efforcé de paraître le plus distant possible pour ne pas l'effrayer. Pourtant, elle aurait aimé trouver un homme à qui parler, et il aurait voulu tout savoir d'elle.

On ne peut pas dire qu'ils n'avaient rien à faire ensemble, c'était plus compliqué que cela. Quelque chose les liait. Quelque chose d'autre que l'amour peut-être, puisque, selon toute vraisemblance, ce n'était pas ce qu'elle éprouvait pour lui.

 

Ils furent contactés par Émilie Levert, détective privée, à quelques minutes d'intervalle en juin 2008.

Elle appela d'abord Paul Renard et lui demanda s'il avait eu pour patient un dénommé Pierre Érazi, ce que le psychanalyste confirma. Alors elle lui révéla sa disparition et lui apprit que la maison de l'un de ses camarades de lycée avait été incendiée quelques jours avant qu'on ne remarque son absence. Il y avait à son sujet de sérieux soupçons de criminalité. Levert pria Renard de bien vouloir l'aider à retrouver Érazi. Il demanda si sa participation serait rémunérée ; elle le serait - Joaquim de Bordas, ayant perdu sa femme et ses quatre enfants dans les flammes, finançait les recherches. Paul accepta.

Puis la détective appela Camélia Mélondas. Elle procéda de la même façon, lui demandant d'abord si elle avait eu Pierre Érazi pour patient - ce qui était le cas -, lui révélant ensuite la disparition de celui-ci consécutive à l'incendie, et la priant de bien vouloir lui prêter main-forte. Camélia raccrocha. Non, elle ne révèlerait pas un mot de ce que son patient lui avait confié. Aucune parole prononcée dans son cabinet ne pourrait servir de pièce à conviction.

Elle était si nerveuse après avoir raccroché qu'elle appela Paul pour lui en parler. C'est alors qu'ils découvrirent que Pierre Érazi les consultait tous les deux, lui le lundi à Paris, elle le vendredi à Luzarches, depuis un peu plus d'un an.

Ils s'amusèrent de la coïncidence.

En vérité, ils étaient bouleversés.

Ils étaient liés, oui, mais ils ne s'étaient jamais imaginé que leur lien fût si hasardeux.

Paul convainquit Camélia de prendre part aux investigations.

Elle rappela Émilie Levert et s'engagea à l'aider, mais déclara qu'elle ne livrerait aucune information sans nécessité absolue. Ce qu'elle entendait par nécessité absolue était flou cependant. Mais elle aurait eu l'impression, si elle n'avait pas dit une telle chose, de trahir le secret dont elle croyait devoir faire preuve.

Paul l'avait convaincue de coopérer moins par mépris de ses convictions (lui-même ne comptait pas tout révéler, seulement il ne s'était pas senti obligé de le préciser) que parce que l'enquête lui permettrait sans doute de la voir plus régulièrement, prétexte à de nouveaux rendez-vous. Ce serait une deuxième chance. Il se doutait qu'avec l'été, si rien ne les avait contraints à se rapprocher, il aurait perdu Camélia.

Elle avait été convaincue moins par le plaidoyer de Paul, sous lequel elle lisait une demande d'amour évidente, que par une question : pourquoi Pierre Érazi avait-il eu besoin de deux psychanalystes ? Et pourquoi eux précisément ?

Avant de rencontrer la détective, les deux amants mirent en commun les informations qu'ils détenaient au sujet de leur patient.

Aux deux il parlait de l'horreur que lui inspirait Joaquim de Bordas depuis le lycée, mais avec Paul il évoquait surtout sa relation avec François, un ami qu'il avait connu à ce même lycée et qui souffrait de dépression, tandis qu'auprès de Camélia il préférait se plaindre de la façon dont sa petite amie cherchait à se débarrasser de lui.

Paul lui dit : « C'est évident. À toi, on te confie les sentiments. »

Camélia n'était pas d'accord. Elle prétendait que Pierre n'était pas moins fidèle à François qu'à sa petite amie.

Paul rétorqua : « Il s'en est souvent plaint, il a décrit tout le mal, toutes les cachotteries qu'elle lui faisait, mais il ne l'a jamais quittée. Je crois qu'il en était épris. Et je sais ce que ça signifie, être épris de quelqu'un alors que rien de rationnel ne nous attache à cette personne. »

Camélia prit une décision : « Quand l'enquête sera terminée, je quitterai Paul. »

Mais penser cela soudain la bouleversa.

Elle ne pouvait pas le quitter.

Elle avait cru qu'elle ne l'aimait pas parce qu'elle ne savait pas que l'amour pouvait prendre une telle forme. Que l'amour fût triste, ça, non, elle ne l'avait jamais envisagé.

Dans les histoires d'amour, il y a toujours un fantôme.

 

Pierre Érazi n'était pas leur patient préféré.

Camélia établissait des listes dans lesquelles elle évaluait la durée restante de l'analyse et le temps qu'elle était réellement à même de consacrer à ses analysants, tandis qu'à côté de leur nom elle ajoutait des appréciations imagées telles que des cœurs ou des éclairs, des nuages ou des lunes dont la signification n'était pas toujours précise. Paul se défendait de tels classements, qui n'avaient selon lui de valeur que dans les cours d'écoles, cependant il ne se faisait jamais prier pour brosser le portrait de l'un de ses patients en en exagérant les traits.

Ces moments entre eux - qu'ils nommaient « mimettes cliniques », en hommage aux « vignettes cliniques » ayant jalonné leur parcours universitaire - étaient la raison d'être de leurs soirées ; le sexe en était une autre, mais Camélia, un peu rigide selon Paul, ne laissait advenir le désir que lorsqu'elle avait pris une douche et revêtu un pyjama, or il fallait bien commencer par quelque chose.

Paul avait un don pour les imitations. « Tu exagères, mais dans le sens de la vérité », disait Camélia, qui aimait voir son amant perdre son sérieux. Elle semblait plus timorée, moins cruelle quand elle singeait les personnes qu'elle recevait dans son cabinet, mais, dès qu'elle avait bu un verre, elle se laissait aller à des férocités inattendues. Honteuse, elle voulait alors absolument prendre une douche et passer à autre chose. Paul, grisé par le jeu, insistait pour continuer.

Il leur était déjà arrivé d'imiter Pierre Érazi - ils ne se donnaient jamais le nom de leurs patients, préférant leur en inventer pour respecter entre eux le secret de leur profession (la règle avait été fixée par Paul, Camélia s'y étant pliée même si elle trouvait que cela relevait « davantage de la paranoïa que de l'éthique »). Pourtant, ni l'un ni l'autre ne reconnurent alors celui qui les consultait tous les deux.

Paul prétendait s'être laissé berner par cet homme. « On dirait que c'est pire pour toi que si je te trompais », répliquait Camélia, sans se rendre compte (mais Paul pensait qu'elle en avait pleinement conscience et agissait à dessein) qu'une telle remarque pouvait ébrécher durablement la confiance en porcelaine de son amant. Quoi qu'il en soit, les imitations que Paul avait faites de Pierre Érazi n'avaient pas été très développées ni vraiment ressemblantes. Il amorçait un geste, disait : « J'ai mieux ! », puis changeait de cas sans plus attendre.

- Une caricature réussie, disait Camélia, est la preuve d'une attention particulière portée à l'autre.

Or celui qui inspirait à Paul ses meilleures mimettes cliniques était un type affligé de strabisme, persistant à penser que les gens ne marchaient pas droit dans la rue.

- Finalement, ce qui te passionne, c'est la mauvaise foi, concluait-elle ingénument.

Pierre Érazi n'avait pas été le patient qui leur avait donné le plus de fil à retordre, mais sa disparition et l'incendie de la maison de son camarade de lycée le faisaient revenir « sur le devant de la scène » - telle fut l'expression que Camélia employa.

« Il a passé un an à nous souffler notre texte depuis les coulisses, nota-t-elle sur un carnet, maintenant il est sur scène et le prononce lui-même, et Paul et moi ne savons plus qui nous sommes, que dire, que penser. »

Mais ce qui affectait profondément Paul - lequel avait, selon l'expertise de Camélia, « une fâcheuse tendance à tout ramener à lui, pour ne pas dire un narcissisme purulent » - c'était que Pierre Érazi ait négocié à la baisse le tarif de ses séances alors qu'il avait accepté le prix de celles de Camélia sans protester.

- Il m'a minoré, prétendait Paul, ce qui rendait Camélia furieuse, car son barème était moindre que celui de son amant, et Pierre Érazi, finalement, payait aux deux la même somme.

- Oui, mais tout le monde sait que les loyers parisiens sont plus chers, insistait Paul.

Camélia, quant à elle, s'offusqua lorsqu'elle réalisa que Pierre Érazi l'avait consultée avant d'aller trouver Paul.

- Je ne lui ai pas suffi, se plaignit-elle. Tu es venu, comme dans la vie privée, suppléer mes manquements.

Pierre Érazi, auquel Paul avait refusé d'augmenter la fréquence de ses séances, et qui donnait à Camélia des « migraines d'ennui » (ce qui lui valait, dans la liste qu'elle tenait, d'avoir été affublé de trois éclairs et d'un cœur barré), était désormais l'objet d'une compétition entre eux. À présent qu'il avait disparu, ils se le disputaient.

 

L'enquête avançait peu, on tardait à le retrouver ; aucune preuve suffisante n'avait été réunie contre lui, ce qui empêchait la police de s'en mêler. Paul et Camélia n'avaient pas beaucoup aidé Émilie Levert, ne délivrant que de vagues informations, des généralités.

Au milieu de l'été, Camélia était partie pour la Mongolie, prétendument seule, laissant Paul à Paris sans nouvelles d'elle. Elle ne l'avait pas encore averti de son retour quand il s'aperçut, au milieu d'une soirée un peu triste où il avait bu une bouteille de rosé assis devant son ordinateur, la fenêtre ouverte laissant le vent souffler sur son dos nu, qu'elle était connectée à Facebook - elle s'était inscrite sous pseudonyme, Tête de Lino, afin que ses patients ne puissent l'identifier, et Paul avait ouvert un compte sur le réseau social dès qu'il avait su que Camélia y était parfois présente, se choisissant pour cache-nom le plus ambitieux ŒIl AnAlYtIqUE. Elle avait huit cents amis, lui, une vingtaine.

Il lui envoya un message, auquel elle mit plus d'une heure à répondre. Il comprit qu'elle était à Luzarches, qu'en sortant de l'aéroport elle ne s'était pas dit, tiens, ça fait presque un mois que je n'ai pas vu Paul, je pourrais lui rendre visite puisque de toute façon je dois passer par Paris pour rentrer chez moi. Il aimait le fait qu'elle soit partie seule - jamais il n'aurait mis un pied en Mongolie, il méprisait la Mongolie et encore plus ceux qui avaient envie d'y passer leurs vacances, imaginant tout de suite une certaine catégorie de population obnubilée par les légumes et la méditation - mais il aurait préféré qu'elle soit impatiente de le retrouver après tout ce temps loin de lui, avide de lui raconter son voyage en détail et de le serrer dans ses bras. Il l'accabla donc de reproches, alors elle tenta de se justifier mais, ce faisant, se trahit : « Pierre Érazi m'obsède, lui écrivit-elle. Je ne pense à rien d'autre depuis que je suis rentrée. Heureusement, ma mère m'a prêté sa voiture hier et j'ai découvert un lac, à quelques minutes du centre-ville, où j'ai pu me baigner. »

« Tu étais donc déjà rentrée hier ? » lui demanda-t-il.

Elle s'énerva, observant au détour d'un message un peu chaotique que la cendre de sa cigarette n'arrêtait pas de tomber entre les touches de son clavier. C'est alors qu'elle prétendit que l'apostrophe s'était totalement détachée et qu'elle ne pouvait plus l'utiliser.

Paul relut les messages qu'elle lui avait envoyés ce soir et en releva deux où le signe d'élision dont elle se disait privée était présent, qu'il copia, colla, et lui renvoya. Dont celui-ci : « Pierre Érazi m'obsède. » Elle ne réagit pas. Il insista : « Pourquoi cherches-tu à me faire croire que tu ne peux plus utiliser l'apostrophe ? » Sa question resta sans réponse.

Deux heures plus tard, elle lui renvoya un mot : « Viens demain, je te montrerai le lac. 18 h 30 ? Je t'embrasse. »

Paul réagit aussitôt : « Il y a une apostrophe dans ton message », mais Camélia s'était déconnectée. Il passa la nuit à boire une autre bouteille, tandis qu'elle s'endormit avant d'avoir décidé de la façon dont elle s'y prendrait pour lui annoncer qu'elle le quittait.

Paul se présenta à la sortie de la gare de Luzarches à 18 h 27. Camélia arriva en voiture dix minutes plus tard, ouvrant la porte passager de l'intérieur et tendant son visage dans la direction opposée pour qu'il ne puisse pas l'embrasser. Il décida, en signe de protestation, de monter à l'arrière. Elle dit : « J'ai rêvé de Pierre Érazi. Il avait une grosse langue que sa bouche ne pouvait plus contenir. Je pense à lui tout le temps. » Paul ne répondit pas. À côté de lui se trouvait l'ordinateur de Camélia. Il l'ouvrit pour s'assurer de la présence de la touche soi-disant manquante sur le clavier : l'apostrophe était là, intacte et souple à l'usage. Il sortit de la voiture, hésita à rentrer à Paris, décida finalement de s'asseoir à côté de Camélia, extrêmement bronzée, qui démarra.

À peine eut-elle emprunté la nationale qu'il fut saisi d'un violent mal de dos. Il essaya de trouver une position confortable mais la douleur s'intensifiait au fur et à mesure qu'ils quittaient la ville. Camélia lisait à voix haute tous les panneaux comme s'ils avaient un sens secret, ce qui avait pour conséquence d'oppresser Paul.

- L'apostrophe, Camélia, murmura-t-il.

Elle ne répondit pas, préférant faire les gros yeux au conducteur qui la dépassait.

- Qu'est-ce que c'est que ce dingue ?!

- La limite de vitesse est à 90 et non à 50, comme tu sembles le croire.

Mais Camélia n'aimait pas qu'on lui reproche sa conduite, aussi revint-elle sur le premier sujet évoqué par Paul.

- Quoi, l'apostrophe ?

- Il y a une apostrophe sur le clavier de ton ordinateur.

- Bien sûr qu'il y a une apostrophe. Tous les claviers ont une apostrophe.

- Hier soir tu m'as dit que tu avais perdu la touche.

- J'ai dit ça ? Tu es sûr que c'est 90 la limite ? Je ne me souviens plus du tout de cette histoire d'apostrophe.

- Est-ce que tu peux rouler moins près du fossé s'il te plaît ? N'accélère pas, il y a une voiture qui te double.

- Où ça ?

- Par la gauche. En général les voitures doublent par la gauche.

- Je la vois.

- D'où ça vient, cette histoire d'apostrophe ?

- Je sens que tu n'aimes pas ma façon de conduire. Tiens, tu as vu ce panneau ? À l'envers ! Les jeunes du coin, ils s'ennuient, ils tournent les panneaux pour créer des accidents. Moi, je jetais des clous.

- Tu jetais des clous ?

- Oui, on était une bande, cinq six gamins, on achetait des clous et on posait des pièges dans les rues. On a vu trois pneus crever à cause de nous. Là, je tourne à gauche, je crois. Ah non, c'est EuroDisney, n'importe quoi.

- Camélia ?

- Attends, je fais une marche arrière, je n'aime pas ça. Tu ne veux pas regarder pour me dire s'il y a des voitures derrière nous ?

- J'ai le dos bloqué.

- Personne, c'est bon. Tu as le dos bloqué à cause de la façon dont je conduis ? Je suis un peu brusque, on me l'a déjà dit hier.

- Qui te l'a dit ?

- Ma mère.

- C'est drôle que tu sois allée en Mongolie. J'ai toujours trouvé que ta mère avait des traits mongols.

- J'ai le soleil dans les yeux !

- Tu as un pare-soleil.

- Ah oui... Tiens, qu'est-ce que c'est que ce bout de papier ?

- Un ticket d'autoroute.

- Le voilà ! Je l'ai cherché partout hier quand je suis allée au lac. Ils m'ont fait payer l'amende maximum, les cochons. Et ça les a fait sourire en plus. Heureusement, c'est ma mère qui a payé.

- Tu es allée au lac avec ta mère ?

- Oui.

- Tu m'as dit qu'elle t'avait prêté sa voiture mais que tu y étais allée seule.

- J'ai dit ça ?

- Tu m'as dit aussi que tu n'avais plus d'apostrophe sur ton clavier.

- Quand je pense que tu as profité d'une minute d'inattention de ma part pour vérifier, ça me rend dingue.

- Tu as toujours besoin du pare-soleil ?

- Non.

- Parce que dans la forêt...

- Je ne voyais plus grand-chose.

- Alors j'ai bien fait de te le dire.

- N'hésite pas à me donner des conseils, j'adore ça, je dois tenir ce trait de caractère de ma génitrice mongole.

- Ce n'était pas une insulte.

- Oh oui, c'était même un compliment !

- D'où ça vient, Camélia, cette histoire d'apostrophe ?

- Tu sais ce que c'est, une idée fixe ?

- Tu sais ce qu'est un mensonge ?

- Tu crois que je peux doubler le tracteur ?

- Oui.

- Mais la ligne est blanche.

- C'est un tracteur. Si tu vois assez loin et si tu as assez de marge de manœuvre, tu peux doubler.

- C'est dans le Code de la route ?

- Je ne sais pas.

- Tu vois, tu fais celui qui sait tout, mais en fait tu ne sais rien.

- Ce que je sais, c'est qu'hier tu m'as dit qu'une touche de ton clavier manquait, et tout à l'heure en ouvrant ton ordinateur j'ai vu que ce n'était pas le cas. Pourquoi tu m'as menti ?

- Tu veux vraiment savoir ?

- Tu ne comptes pas doubler le tracteur ?

- Si. Voilà, je double. Je double, je double, je double, je double, j'ai doublé. Ouf, c'est bon. Je ne sais plus de quoi on parlait. Excuse-moi, quand je double, j'oublie tout, ça me mobilise complètement.

- Même quand c'est un tracteur ?

- Que ce soit un tracteur ou une Formule 1, ça me mobilise complètement. Mais maintenant, écoute-moi. Je t'ai menti au sujet de l'apostrophe, c'est vrai. Tu tiens à me faire cracher le morceau, libre à toi, mais ne viens pas t'en plaindre après.

- Je ne me plaindrai pas.

- Parfait. C'est là. Je me gare.

- Il y a une place plus loin, sans créneau.

- Ne t'inquiète pas. Hier je me suis garée ici, toute seule, et je n'ai rencontré aucune difficulté.

- Tu n'es pas allée au lac avec ta mère ?

- Ma mère ?

- C'est sa voiture, non ?

- Non, c'est celle de N'Importe-Qui.

- Tu étais au lac hier avec ton ex-mari ?

- Non, puisque je conduisais. N'Importe-Qui n'aime pas ma conduite, il est très autoritaire.

- Attention !

- Je l'ai frôlée, même pas touchée. J'ai l'impression que N'Importe-Qui et toi, vous êtes du même genre. Vous ne pouvez pas vous empêcher de jouer aux examinateurs du Code de la route. Au retour, si tu veux, tu prendras le volant.

- Non, ça va, c'est juste que c'est un peu inhabituel, cette façon de conduire.

- Inhabituel ?

- Oui, enfin, tu vois ce que je veux dire.

- Non, explique-moi.

- Eh bien, c'est comme si tu étais dans un jeu vidéo, qu'il y avait des ennemis et que tu pouvais perdre.

- Je ne suis pas une conductrice décontractée ! Je dois tenir ça de mes origines orientales... Tu ne sors pas ?

- Je crois que je ne peux pas me déplier.

- Tu veux que je t'aide ? Regarde, le soleil est encore haut, on va pouvoir bien profiter de l'étang.

- Il faut beaucoup marcher ?

- Une demi-heure. Mais j'ai une lampe de poche. Si la nuit tombe, ça va. Comment tu t'es fait ça ?

- Mal dormi.

- Tu veux savoir pour l'apostrophe ?

- Oui.

- C'est N'Importe-Qui. Je lui ai envoyé un mail l'autre jour, pour lui dire que j'étais bien rentrée.

- Tu lui as envoyé un mail à lui et pas à moi ?

- Oui.

- L'autre jour ?

- Il y a cinq jours.

- Tu es rentrée depuis une semaine ?

- Dans mon mail, j'ai voulu aller vite alors je n'ai pas du tout utilisé de ponctuation. Il était furieux contre moi, c'est un grammairien, tu sais. Il m'a dit que la ponctuation était une des plus belles choses au monde, que je me comportais comme une émeutière et que je n'avais de respect pour rien. Il m'a tellement emmerdée avec ça que j'ai prétendu que je n'avais plus toutes les touches sur mon clavier. Et je ne sais pas pourquoi je t'ai menti à toi aussi. Tu es content ?

- Je me sens... assimilé.

- On pourra peut-être se baigner.

- L'eau doit être froide, non ?

- Tu n'aimes pas te baigner dans l'eau froide ?

- Toi, oui ?

- Je te déteste quand tu me regardes comme ça. C'est comme si tu t'apercevais que sous mes airs d'être humain, j'étais en fait une fanatique de l'eau froide qui s'amuse à retourner des panneaux de circulation. Tiens, regarde plutôt cette pierre !

- Quoi ?

- Regarde ! Touche !

- Pourquoi tu t'arrêtes comme ça pour cette pierre ?

- Tu ne trouves pas ça beau ?

- Je ne sais pas, je n'ai pas d'avis.

- Tu es ronchon. Mais tu as une excuse, je me suis comportée avec toi comme avec N'Importe-Qui et je t'ai fait passer après lui, alors je n'en rajoute pas. Mais tu es ronchon. Tiens, le lac ! Tu as vu ce vert ? C'est incroyable !

- Je crois que j'aurais préféré aller voir la maison de Joaquim de Bordas. J'ai rêvé de Pierre Érazi moi aussi. Je lui touchais les fesses parce qu'elles me paraissaient bizarrement anguleuses. J'étais en blouse blanche et je portais un stéthoscope autour du cou. Mais plus je tâtais ses fesses, moins il semblait présent. Et à la fin du rêve il n'y avait plus que son pantalon entre mes mains.

Camélia s'était déjà déshabillée et courait vers l'étang, Paul s'allongea dans l'herbe.

Elle criait à présent, immergée dans l'eau froide. Il y avait des enfants qui jouaient près d'elle. Ils étaient sept, certains portaient des masques, d'autres avaient le visage peint. En expédition autour de l'étang, des bâtons à la main, ils frappaient les roseaux, ne prêtant pas plus attention à Camélia que si c'était une grenouille.

Paul eut envie que ces enfants soient les siens - les leurs. Il voulait un enfant de Camélia ; il en voulait sept.

Sept, déjà déguisés, prêts à jouer au bord de l'étang.

Il pensa : c'est moi qui les conduirai à l'école, pour qu'ils n'aient pas de problème de dos.

Elle sortit de l'eau. Il y avait des lambeaux de vase sur sa peau nue. Paul observa son ventre, dans lequel il envoya mentalement sept spermatozoïdes surpuissants.

Elle se sécha près de lui en silence avec cette serviette qu'elle avait pliée dans son sac à dos, parmi la lampe de poche, les petits gâteaux, la crème pour les mains, le peigne, le foulard, les chaussettes de rechange, les raquettes de ping-pong et tout un tas d'autres trésors de précautions et d'attentions délicates.

Entre ses jambes légèrement écartées, il aperçut les gamins de l'autre côté de l'étang. Il souhaita qu'ils rentrent au-dedans d'elle, et qu'ils ressortent en leur appartenant.

Le téléphone de Camélia sonna. C'était Émilie Levert - elle décrocha.

La détective venait de rencontrer Michel Madon, un psychanalyste exerçant à Paris dans le quartier des Invalides. Pierre Érazi l'avait consulté en mai 2008 à trois reprises. À la dernière séance, il était arrivé en avance, passablement agité. Michel Madon lui avait demandé de patienter et s'était retiré dans son cabinet. Mais quand le psychanalyste était venu le chercher, il n'y avait plus personne dans la salle d'attente. Sur la chaise où Érazi s'était assis, Madon avait trouvé une liasse de feuilles manuscrites, qu'il avait conservée en attendant de revoir son patient, lequel ne le rappela jamais. Levert s'était procuré le manuscrit. Elle voulait que Paul et Camélia viennent le lire et lui dire ce qu'ils en pensaient.

Camélia se rhabilla à toute allure et se mit à courir sur le chemin jusqu'à la voiture, suivie par Paul dont le mal de dos semblait avoir brusquement disparu. La nuit était tombée. Ils roulaient vers Paris. Camélia conduisait, Paul se taisait.

Les automobilistes qui aperçurent leur visage ce soir-là sur les voies rapides les trouvèrent particulièrement beaux.