+ El Negro et moi - Frank Westerman
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Frank Westerman El Negro et moi
Frank Westerman - El Negro et moi
Traduit du néerlandais par Danielle Losman
« El Negro et moi »,
de Frank Westerman

 

Est-il possible de retrouver, un siècle et demi plus tard, la cause de la mort de quelqu'un ?
C'est ce qu'une équipe de neuf médecins légistes tente de faire en juin 1993. Sur la table repose le corps bien conservé d'un Africain anonyme mort en 1830 ou 1831 « Objet numéro 1004 ».
Par mesure de précaution, afin d'éviter tout soupçon de partialité, les médecins légistes blancs – anthropologues, radiologues et toxicologues – placent en épigraphe de leur rapport d'autopsie une citation de Martin Luther King : « Nous tenons pour évident et vrai que tous les hommes naissent égaux. »
Les médecins légistes travaillent avec circonspection ; ils commencent par un examen général. Chaque centimètre carré est tâté, tapoté et regardé à la loupe. Au flanc gauche, de la hanche à l'aisselle, une longue cicatrice – comme la fermeture éclair d'une combinaison de plongée. On dirait une incision, peu profonde et recousue au point de devant. Seule autre mutilation : l'absence d'une bandelette du prépuce, le défunt est circoncis. À part ça, le corps est dépourvu d'éraflures, de contusions ou autres blessures.
« Nous n'avons pas constaté de signes extérieurs de violence laissant supposer une mort traumatique », rapportent les médecins légistes.
L'examen de la denture nous apprend que l'homme avait atteint vingt-sept ans – avec une marge d'erreur de plus ou moins trois ans. Il était petit : de son vivant, il devait mesurer 1,35 m (tout au plus 1,40 m). Ses orteils en éventail pourraient signifier qu'il était habitué à couvrir pieds nus de longues distances.
L'examen dermatologique montre que la peau est tannée comme du cuir de veau. Dans les pores on trouve des restes d'arsenic qui en ont altéré la pigmentation – avec comme conséquence une décoloration de la peau originelle. Afin de neutraliser ce processus, la peau a été enduite de couches de cirage.
Dans la ville catalane de Gérone, le corps est placé sous l'appareil à rayons X de l'hôpital Dr Josep Trueta. Les clichés, étalés sur la boîte à lumière, révèlent que la colonne vertébrale est remplacée par deux barres de fer. De même qu'une sculpture de béton tire sa stabilité de son armature, cet homme est soutenu de l'intérieur, des talons jusqu'au crâne, par une double charpente en acier.
À hauteur des clavicules, la radioscopie montre une traverse de bois en guise d'épaules, à laquelle les vrais os du bras (humérus, radius, cubitus) sont suspendus. Les tissus musculaires, les organes et les couches de graisse ont été enlevés ; le corps est garni de paille.
Les médecins louent le travail du préparateur, car bien que l'homme ait été dépossédé de sa colonne vertébrale, son corps a conservé des proportions en « harmonie parfaite ».
Afin de déterminer la race de l'objet 1004, les chercheurs postmortem ont recours à l'anthropométrie. Cette technique de la détermination ethnique d'un squelette humain se fonde sur un classement selon trois groupes principaux : caucasien (les Blancs), mongoloïde (les Jaunes) et négroïde (les Noirs). Sur la base d'une douzaine de critères – parmi lesquels l'indice crânien (largeur x100/longueur) et la morphologie de la cavité nasale (piriforme, ronde ou ovale) –, l'équipe de chercheurs constate qu'ils ont devant eux « un négroïde exhibant les caractéristiques du Bochiman africain ».
Une indication, la seule, d'une cause possible de sa mort est la déformation des ongles des orteils et des doigts, signe d'une éventuelle inflammation pulmonaire.
L'équipe médicale prélève un échantillon du maigre matériel organique encore présent (des poils pubiens pour être précis) afin de déterminer le profil ADN. Ce code héréditaire n'est pas mentionné dans le rapport, mais repose dans un petit coffre gardé à l'hôtel de ville de Gérone.

 

La Salle de l'Homme

Banyoles 1983

 

L'autostop c'est comme la corrida. L'autostoppeur se campe sur la berme, penché mais pas moins fier pour autant, un panneau de carton au côté. L'automobiliste arrive à vive allure, passe devant lui en le frôlant. S'il l'emporte malgré tout, personne ne sait où il l'emmène.
En décembre 1983 je faisais de l'autostop en Espagne. En compagnie d'un ami (étudiant de première année comme moi), je lanternais sur une aire de parking devant un grossiste en céramique. Le soleil bas était suffisamment faible pour que nous puissions le regarder en face sans cligner des yeux. Un reflet rougeoyant colorait les bornes kilométriques le long de la route, ainsi que les pots et amphores empilés derrière nous. Deux lions en plâtre dressés sur leurs pattes antérieures gardaient l'allée menant à Cerámica Garcia SA.
Nous avions dix-neuf ans. Quelle importance que le voyage n'avance pas d'un pouce ? Que la misère des confins effilochés de Gérone, avec leurs showrooms de meubles pour chambres à coucher, leurs cafés de routiers et leurs serres en plastique cintré, en fasse partie ? À l'horizon, les Pyrénées mordaient la voûte céleste de toutes leurs dents, et le spectacle en valait la peine. Nous levions à tour de rôle la pancarte indiquant notre destination figueres, sérieux et pleins d'espoir au début, puis de plus en plus suppliants et mélodramatiques au fil des heures. Les automobilistes tapotaient le volant ou se touchaient le front. L'Espagne est un pays désespérant pour l'autostoppeur, un pays peuplé de xénophobes qui se déplacent en solitaire dans leurs coquilles métalliques. Rien que le trajet Barcelone – Gérone (à peine cent kilomètres) nous avait pris huit heures.
Au même rythme que le soleil, descendait également la température, et un vent froid se mit à souffler à travers nos blousons. Lorsque enfin une Renault 4 se décida malgré tout à freiner en dérapant bien au-delà des lions, nous prîmes notre barda et courûmes vers elle. Le chauffeur poussa une tête barbue par la fenêtre. Il n'allait pas à Figueres, même pas dans la direction (je compris le mot dirección), mais si nous voulions, nous pouvions l'accompagner jusqu'à Banyoles.
Sans faire ni une ni deux, nous sommes montés. Moi à l'avant, afin de faire la conversation, éventuellement. J'avais suivi un cours pratique néerlandais de langues et mâchonné durant un trimestre des mots espagnols. La méthode s'appelait Cuanto antes. Aussi vite que possible. Mais à répéter indéfiniment, à l'aide d'une cassette et d'écouteurs, la recette du gazpacho, on n'apprend pas vraiment l'espagnol. Pour ça, il faut être en Espagne.
Je dis, la mâchoire crispée, qu'il commençait à faire froid, surtout à cause du vent.
« La tramontane, dit le chauffeur, tandis qu'il déplaçait le curseur du chauffage du bleu vers le rouge. Elle descend des pentes enneigées, là-bas. »
Notre chauffeur avait l'air hagard, comme si c'était lui qui avait fait de l'autostop. Les rides sur son visage filaient dans tous les sens, à partir d'un point central qui était le bout de son nez. Même les petites veines au coin de ses yeux participaient à cet étoilement.
Il s'appelait Ricardo. Il était géologue, ou plutôt vulcanologue, et travaillait au Parc volcanologique Garrotxa. Savions-nous que la région dans laquelle nous pénétrions était grêlée de trente-quatre cratères de volcans éteints ?
Nous n'en avions aucune idée.
« Le lac de Banyoles est directement relié aux volcans. Il est alimenté à partir des profondeurs. »
Nous étions au courant depuis à peine cinq minutes de l'existence de la petite ville (ou était-ce un hameau ?) de Banyoles, et voilà qu'il y avait aussi un lac portant ce nom. J'eus l'impression que notre chauffeur prenait plaisir à nous détourner de Figueres.
Comme s'il avait pu lire dans mes pensées, il demanda : « Et qu'est-ce qui vous amène à vouloir aller à Figueres ? »
Je citai le Musée Salvador Dali. « Mon ami étudie à l'académie des beaux-arts. » Je m'entendis prononcer Académia del arte.
Le vulcanologue ne releva pas. Il avait probablement opté pour le réalisme des forêts contre le surréalisme des montres molles.
Après un silence d'une bonne minute, Ricardo remarqua : « Ton castillan n'est pas mauvais. »
Ça avait l'air d'être un compliment, mais honnêtement, je n'y comprenais rien. Castillan ? Avais-je une prononciation peu ou prou bizarre ? Ou voulait-il peut-être dire Catalan ?
« Castillan, répéta-t-il. La langue de Madrid.
— Okay », dis-je sans entrain – prenant pleinement conscience que je m'étais montré idiot. Les flammes me montaient au visage et tandis que je détournais le regard vers une colline hachurée de vignes, je commençais à comprendre pourquoi mon espagnol étudié avec enthousiasme éveillait de la sympathie, mais également de l'irritation. Si je demandais le chemin de Gerona, on m'indiquait ostensiblement le chemin de Girona. Les Catalans étaient apparemment si fiers de leur langue qu'ils préféraient désigner l'espagnol par le mot castillan, le dégradant ainsi du statut de langue nationale à celui de langue régionale : il y avait la Catalogne, capitale Barcelone, et puis la Castille, capitale Madrid. Deux entités, séparées et équivalentes.
« C'est ainsi », dit le vulcanologue. Il scruta son rétroviseur avant de dépasser un camion. La route devenait de plus en plus sinueuse et se mettait à présent à grimper – on pouvait s'attendre à voir traverser des cerfs durant les trois prochains kilomètres. Ricardo raconta qu'il était rédacteur d'un magazine de sports alpestres. Qui paraissait en catalan et existait depuis 1925. « Sous Franco, on publiait chaque mois un reportage sur une piste de ski ou un nouvel itinéraire d'escalade. On prenait soin de toujours placer un sujet neutre en couverture. Il était vital de pouvoir continuer à paraître en catalan. » En réalité, expliqua-t-il, l'article de fond servait de paravent, car à l'intérieur, la rédaction maintenait un espace plus ou moins légal où la culture catalane pouvait s'exprimer. Entre les cartes pour les randonnées en ski de fond et les photos en noir et blanc de refuges, se cachaient des articles sur la culture régionale et l'archéologie, et parfois aussi sur la guerre civile.
« Franco a beau être mort depuis huit ans, nous avons gardé le statut de journal résistant », dit Ricardo.
J'avais dû lire pour l'école Hommage à la Catalogne de George Orwell et je savais que le généralissime avait en 1937 laissé la légion allemande Condor anéantir sous un tapis de bombes la petite ville de Guernica pour briser le moral des Basques. Mais je ne m'étais pas rendu compte que Franco avait également combattu le séparatisme en muselant les langues régionales, le catalan en l'occurrence.
« Il y a dix ans, les livres en catalan étaient encore pratiquement introuvables ici. C'était des articles de contrebande, dit Ricardo. Il fallait traverser les Pyrénées pour aller les chercher à Perpignan. »
Nous sommes passés devant une fabrique surmontée de l'inscription chocolates torras en néon rouge. Un instant plus tard, sans ralentir l'allure, nous entrions dans l'agglomération de Banyoles. Je me rappelle un rond-point devant l'hôpital local et une tablette d'aspirine en béton, larger than life, comme un disque planté dans la berme centrale. Et puis de nombreux platanes, taillés et écimés avec art, et une antique plaza Mayor où la jeunesse en scooter se réunissait.
Il était clair que nous allions passer la nuit à Banyoles. Ricardo nous déposa au coin d'une rue et s'excusa de ne pas avoir pu nous amener jusqu'à Figueres. « Mais puisque vous êtes tout de même intéressés par la culture, dit-il en nous quittant, Banyoles a un superbe musée d'histoire naturelle. Le plus ancien de la province, et il est célèbre pour son petit négro empaillé. »
C'est ce qu'il a dit, littéralement : pas « negro » mais « negrito ».

L'art ne me disait pas grand-chose. Dans ma chambre d'étudiant était accrochée une reproduction du cycle perpétuel de l'eau d'Escher, soit, et la pipe de Magritte, avec comme légende : « Ceci n'est pas une pipe », c'était génial, d'accord. Mais je tenais la plupart des artistes pour des nombrilistes et, quand par hasard ils reconnaissaient avoir une mission sociale, il était rare qu'ils aillent jusqu'au bout. On avait eu beau en discuter souvent pendant le voyage, mon ami et moi, sur ce point nous restions profondément en désaccord. J'étais tout simplement autrement fabriqué que lui et poursuivais des buts plus terre à terre. Je voulais travailler dans la coopération au développement, devenir quelqu'un qui se rend utile en transmettant des connaissances pratiques aux peuples opprimés et exploités. Les études d'agrotechnologie tropicale que j'avais entreprises formaient des ingénieurs qui concevaient et réalisaient des travaux d'irrigation dans les pays du tiers monde.
Mon choix pour la coopération était né durant mes années de lycée, dans des circonstances qui, en ce qui me concerne, ne laissaient guère de place à l'attitude non-directive du genre « fais ce qui te plaît ». Il résultait en partie de l'éducation chrétienne protestante que nous y recevions, sérieuse et sobre. Afin qu'ils te connaissent, était-il écrit en lettres de fonte sur les murs de la salle des fêtes. Dans toutes les classes, les cours commençaient à 8 h 15 par une lecture de la Bible. Jour après jour on nous inculquait d'aimer notre prochain et de tendre la joue gauche à celui qui venait de nous frapper sur la joue droite. J'avais embrassé ce pacifisme et me fâchais très violemment contre les professeurs qui prêchaient l'amour du prochain tout en approuvant la politique de guerre des étoiles de Ronald Reagan. C'était de l'hypocrisie. Je trouvais qu'il fallait être conséquent, renoncer à toute violence, et c'est pourquoi je portais une salopette (ce qui était déjà une profession de foi) avec épinglé sur la bretelle gauche, juste au-dessus de la boucle, un fusil brisé. C'était l'époque où chez nous, au lycée, était apparu le premier foulard palestinien. Nous boycottions les pamplemousses d'Afrique du Sud, nous mangions des biscuits au muesli au réfectoire, nous étions solidaires de la révolution au Nicaragua – et toutes ces adhésions et condamnations étaient selon nous liées l'une à l'autre.
En y repensant, ce qui fit pencher la balance, c'est l'arrivée dans ma boîte aux lettres de ma convocation pour le Conseil de révision militaire. Tandis que je ramassais la carte du ministère de la Défense, il me parut clair que ce n'était pas au-devant d'un examen médical que j'allais, mais d'un test de caractère.
Le matin du Conseil de révision, j'avais bien sûr opté pour mes atours habituels – conséquence de ma volonté d'être conséquent.
« Tout le monde se déshabille, fut la première injonction qu'il m'a été donné d'entendre de la part d'un militaire en uniforme. Gardez vos pantalons et caleçons ; je vous retrouve dans trois minutes au gymnase. »
Je vis venir sur moi, avec la lenteur implacable d'un paquebot, la scène inévitable : le ricanement provoqué par cette unique salopette entre tous ces corps nus.
« Il n'y a pas lieu de rire ici », dit le médecin militaire de dessous sa moustache. Il nous fit mettre en rang, par ordre de taille, et parcourut le rang pour une inspection rapide de nos physiques. Un garçon au thorax en bréchet reçut une petite bourrade, signe qu'il pouvait s'en aller. Je fus extrait du rang. « C'est quoi, ça ? » Sans me laisser l'occasion d'ouvrir la bouche, il tira vers le bas d'un seul mouvement des deux mains les bretelles de ma salopette.
Plus tard il me prit à part dans son cabinet.
« Alors, tu ne veux pas aller à l'armée ? »
J'étais couché sur le dos, en caleçon.
« Je veux faire un service alternatif », répondis-je.
Le médecin militaire poussa mes genoux l'un après l'autre contre mon menton, guettant d'éventuels craquements.
« Passionnant ! Remuer des papiers pendant deux ans aux archives municipales, c'est ça qui te tente ?
— Non, je veux aller en Afrique.
— En Afrique ?
— Ou en Amérique latine. De la coopération en tout cas. »
Avec le recul, je m'aperçois que cet aveu eut l'effet de faire précipiter une idée encore vague en fragments solides d'une conviction.

C'est grâce aux écolières de Banyoles – à elles plus encore qu'à Ricardo – que nous avons effectivement atterri au Musée municipal. Le matin, sur le trottoir de la pension Comas, après un petit déjeuner de café et de churros, nous étions en train de tergiverser. Gauche ou droite ? Les toits de Banyoles brillaient dans la lumière d'hiver – il n'y avait âme qui vive. Ce décor resta intact quelques secondes, jusqu'au moment où il s'emplit des cris et rires d'un local de classe qui se vidait. Des fillettes à tresses se bousculèrent sous un auvent des chocolates torras, pour se disperser ensuite, tenant chacune un gobelet fumant à la main.
Tandis que nous nous approchions d'elles, je lus sur la façade en face de l'école : Musée Darder d'histoire naturelle. L'entrée se trouvait au coin, derrière un trio de platanes dénudés. Les arbres avaient l'air de chandeliers aux bras noueux et tordus, levés avec colère. Nous allâmes jusqu'à la porte, mais le musée semblait fermé.
« Attendez, cria une des écolières. Sen˜ora Lola a la clé. » Elle balança une tresse par-dessus son épaule et disparut derrière la devanture vitrée d'un salon de coiffure, nous laissant devant un bas-relief maçonné dans le mur. Dr Francisco Darder (1851-1918), disait l'inscription qui poursuivait : Vétérinaire. Fondateur du jardin zoologique de Barcelone. Le profil montrait un monsieur mondain coiffé d'un élégant chapeau. Le Dr Darder avait le nez aquilin, des pattes d'oie allant des yeux jusqu'aux favoris et le regard intense, comme s'il jouissait d'un spectacle que nous ne pouvions voir. Le musée existait par la grâce de sa collection privée d'animaux empaillés.
« Il est vrai, vous savez, cria une gamine dégourdie d'une dizaine d'années.
— Qui est vrai ?
— El Negro ! » Sa voix éclata par-dessus la place – accompagnée par ses copines qui pouffaient de rire.
Une veste jetée sur les épaules, la señora Lola sortit bientôt du salon de coiffure. Une petite dame fluette au menton pointu sur lequel poussaient quelques poils. À la main, un porte-clés qu'elle faisait tourner comme un rosaire. Sen˜ora Lola ouvrit le musée, nous vendit des tickets à cinquante pesetas et nous conduisit vers les reptiles.
« Prenez ce côté, nous ordonna-t-elle. Et ensuite vous suivez les salles dans le sens des aiguilles d'une montre. »
Nous avons pénétré avec bravoure dans la première pièce. Nous avons laissé nos doigts courir sur la crête d'un iguane et tambouriner sur les tortues géantes accrochées au mur, l'une plus grande que l'autre. À hauteur des genoux ça grouillait de caïmans réunis autour d'une pancarte ne pas toucher. Comme s'ils pouvaient – clap ! – d'un coup de dents nous arracher la main.
Après les reptiles, les oiseaux. Je me rappelle une collection d'œufs d'autruches grands comme des galets de rivière – plus impressionnants que les autruches elles-mêmes. La fragile marmaille des colibris, canaris, perruches se pressait dans une volière de verre. Merveilleux pour les ornithologues sans doute, mais pas très passionnant pour nous. Nous approchions de la Salle de l'Homme, dans le prolongement de la salle des mammifères. Après un mur d'escalade occupé par des primates et le squelette d'un gorille, notre gaieté se convertit en une légère appréhension.
Il était là : le « négro » empaillé de Banyoles. Lance dans la main droite, bouclier dans la gauche. Vigilant et légèrement penché, les épaules relevées. À demi nu, juste une parure de raphia et un petit pagne orange pelucheux. Sa peau était prodigieusement noire. Je ne savais pas qu'existaient des gens aussi noirs, et aussi petits et chétifs. El Negro était un adulte, avec la peau sur les os, qui atteignait à peine mon coude. Il se trouvait dans une vitrine, au milieu du tapis. Sur le socle on avait vissé une petite plaque : Bochiman du Kalahari.
Plus encore qu'auprès des caïmans, j'avais l'impression qu'il allait se mettre à bouger. Ou diriger un moment son regard vers moi. Désapprobateur ? Fâché parce que je venais l'épier ?
On n'était pas chez madame Tussaud. Je n'étais pas en train d'admirer une illusion de la réalité ; ce Bochiman n'était pas un moulage fait pour donner le frisson, ni l'une ou l'autre momie trouvée par hasard dans la tourbe ou ailleurs. C'était une personne, écorchée puis empaillée comme on le fait pour un animal. Il y avait donc eu quelqu'un pour faire cela et, de toute évidence, les rapports étant ce qu'ils étaient, le préparateur devait avoir été un Européen blanc, et son objet un Africain noir. L'inverse était impensable. Je sentis la chaleur m'envahir et la racine de mes cheveux me démanger – un sentiment de honte diffus tout bonnement.
Señora Lola n'avait pas d'explication à offrir, ni catalogue ni brochure non plus. Elle tapota un petit tourniquet à cartes postales, son regard fixé sur moi derrière ses lunettes. Je pris la seule carte du Bochiman et lus au verso : Museo Darder – Banyoles. Bechuana.
« Bechuana ? »
Señora Lola continuait à me regarder d'un œil vitreux. La tête dans la nuque, le menton en avant. Les cartes coûtaient quarante pesetas pièce, dit-elle.
J'en achetai deux.

Une semaine plus tard, revenu à mon cours pratique de langues, je cherchai la signification de « Bechuana » dans le dictionnaire. C'était apparemment la dénomination d'un habitant du Botswana, ou plus précisément : un membre de l'ethnie dominante du Botswana, les Tswanas. Pas de Bochiman du Kalahari donc, bien que la plus grande partie de ce désert se trouve au Botswana. Les Bochimans étaient justement le peuple le moins nombreux du Botswana, et pratiquement en voie d'extinction.
Cela m'irritait qu'une des deux inscriptions, celle sur le socle, ou celle de la carte postale, fût manifestement incorrecte. Plus j'y réfléchissais, plus je trouvais cela étrange : un homme qui sur un socle de bois se trouve étiqueté en tant que « Bochiman du Kalahari », et dont on peut envoyer l'image autour du monde en guise de souvenir de vacances sous le nom de « Bechuana ». Lequel des deux était-il ? Que lui était-il arrivé ? Je me demandais qui avait préparé son corps et comment il avait atterri dans cette petite ville perdue de Banyoles. Vivant ? Mort ?
L'incertitude quant à son origine entérinait son démantèlement en tant qu'individu. Dépossédé de ses viscères, et dépossédé de sa personnalité de surcroît. Il n'avait plus de nom, et personne ne savait plus ses dates de naissance et de mort. Toutes ses caractéristiques étaient perdues, de sorte qu'aujourd'hui il y avait même confusion quant au peuple auquel il appartenait. Pour les écolières de Banyoles, et aussi pour Ricardo, il était tout simplement El Negro. Pas un Négro. Non. Le Négro.
Je laissai la portée de cette constatation mûrir en moi. Un homme noir particulier s'était métamorphosé, par l'effacement du souvenir de son passé, en Le Nègre. À peu près ce qui s'était passé avec le soldat inconnu. Mais la comparaison s'arrêtait là, car la différence était plus grande que la similitude : les restes matériels du soldat inconnu étaient revêtus d'une dignité ultime, ils reposaient sous le marbre d'un tombeau d'apparat parce qu'il était « l'un de nous ». Le corps d'El Negro était dressé dans une vitrine et pour le prix d'entrée de cinquante pesetas, on pouvait s'ébahir devant cet objet exotique. C'est ce que j'avais fait d'ailleurs – mais non sans honte.
Je me dis : supposons que quelqu'un puisse retrouver qui était El Negro. Alors, celui-ci redeviendrait une personne et ne pourrait plus être exposé comme un objet – ou un animal. Je discutai de cette idée avec mon ami de l'académie des beaux-arts, qui m'encouragea à mener moi-même l'enquête. Je lui suggérai à mon tour d'en faire un projet artistique. Ce fut une de ces soirées où l'on a l'impression de faire une découverte brillante après l'autre (nous imaginions une série de photos dont nous imprimerions les négatifs, de sorte qu'El Negro apparaîtrait comme Blanc, et également un “enlèvement” au cours duquel on le ferait réapparaître ailleurs.) Mais nous ne sommes pas parvenus à déterminer quel message nous lancerions de la sorte. Une déclaration contre le racisme, soit. Mais était-ce possible par le truchement d'une plaisanterie ludique ?
Un projet moins compliqué se présentait – et qui, sait-on jamais, servirait peut-être le même but : continuer sagement nos études. J'avais choisi des études techniques, mais plus encore qu'auparavant je me rendais compte que cette orientation « agrotechnologie tropicale » ne se réduisait pas seulement à apporter de l'eau aux déserts. Elle nous confrontait inévitablement au fossé entre Blancs et non-Blancs, et je me disais : jeter un pont par-dessus ce fossé est peut-être plus important que d'irriguer des champs. Mais il fallait que je veille d'abord à devenir un foutu bon coopérant.