+ Avenue Yakubu, des années plus tard - Jowhor Ile
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Jowhor Ile Avenue Yakubu, des années plus tard

"Avenue Yakubu, des années plus tard" de Jowhor Ile,
traduit de l'anglais (Nigeria) par Catherine Richard-Mas.

1

Paul se détourna de la fenêtre et lança qu'il devait tout de suite aller voir son ami dans le compound [1] d'à côté. C'était un lundi après-midi, pendant la saison des pluies de 1995. Dehors, l'averse du matin avait cessé et le soleil gagnait de la vigueur, mais sur la pelouse les brins d'herbe restaient emperlés de gouttes. « Je vais chez Fola », répéta-t-il à son frère Ajie affalé sur le canapé, les yeux fermés, les jambes pendant par-dessus le dossier de la chaise. Si ce dernier entendit, il n'en laissa rien paraître.

La voix de la présentatrice, à la radio, interrompit la musique chorale. Ajie soupira. « Pourquoi est-ce qu'ils coupent toujours aux meilleurs moments ? »

Paul s'attarda à la porte comme s'il avait changé d'avis ; puis il se baissa pour attacher ses sandales, enfila son sac à dos, quitta la maison, et ne revint plus.

Du moins est-ce une façon de commencer le récit de cette histoire.

Les événements surviennent en série. On se rappellerait cette année comme celle où un incendie ravagea le marché ultramoderne de Mile Three en pleine nuit. Celle où la foire-exposition eut lieu à Port Harcourt et où la municipalité, en prévision de cet événement important, mit en circulation de longs bus peinturlurés qui faisaient le trajet d'Obigbo à Borokiri pour trois fois rien (un voyage d'une bonne heure pour à peine deux nairas !). Ce fut l'année des pauvres. Des rumeurs, des déclarations à la radio, des émeutes étudiantes et des disparitions soudaines. Ce fut aussi l'année où la famille apprit qu'à Ogibah, son village d'origine, cinq jeunes gens avaient été tués par balles en plein jour sur la place. La succession d'événements qui mena à ces morts restait sujette à caution.

Ajie s'étira en bâillant, puis son bras retomba le long du canapé sur lequel il était allongé et il le laissa pendre. Il entendit grincer le portail quand Paul sortit, puis la maison revint à la musique que diffusait la radio et au bruit du sèche-cheveux de leur sœur Bibi, deuxième de la fratrie, en provenance de la salle de bains.

Ajie et Bibi devaient regagner l'école ce week-end. Leurs malles en fer-blanc étaient bouclées, leurs uniformes scolaires déjà repassés et suspendus sur des cintres, en attente dans les penderies. Ma parcourait les listes envoyées par les établissements, comme elle le faisait au début de chaque trimestre, vérifiant que tout avait bien été acheté. Paul, qui avait passé son certificat de fin d'études en juin, restait à la maison pendant qu'Ajie et Bibi passaient avec Ma des après-midi étouffants au marché de Mile One pour acheter les fournitures scolaires du trimestre : cahiers de texte, carnets, seaux, moustiquaires, provisions, tire-lignes, planches à dessin, tables de logarithmes, canifs, balais et jerricans.

Leur père, Bendic, avait décidé que puisque l'école de Bibi se trouvait à la périphérie de la ville, on l'y déposerait le samedi soir. Celle d'Ajie étant à quatre heures de route, ils avaient réservé tout le dimanche au trajet. On envoya la Peugeot 504 break bleue chez le mécano pour la révision. Pendant tout un après-midi, Marcus, le chauffeur de la famille, resta sous le goyavier, à lire le journal et à s'éventer, puis quand les nuages changèrent de mine, il transporta son fauteuil à l'intérieur de la loge du portier. Ce dernier, Ismaila, avait laissé sur la cuisinière un petit fait-tout dont le contenu bouillonnait en faisant danser le couvercle, lâchant des bouffées de vapeur qui s'échappaient par les fenêtres et gagnaient les arbres, dehors, poussant l'odeur piquante de la sauce dadawa en direction de la maison principale.

La veille, Bendic avait fait venir Ajie et Bibi dans son bureau pendant qu'il rédigeait des lettres destinées à leurs référents. La personne responsable de Bibi était une femme vive et musculeuse qu'Ajie avait vue une fois à l'occasion d'une visite à l'établissement de sa sœur ; il avait supposé, au vu de l'allure autoritaire, des hanches solides de la dame, qu'il s'agissait de la directrice. Bibi lui apprit plus tard qu'elle était simplement professeur d'agronomie. Le référent d'Ajie, Mr Onabanjo - intendant de l'établissement, responsable de la comptabilité -, était bien trop occupé, par chance, pour fouiner dans les affaires de son protégé, comme le faisaient certains référents. Le stylo de Bendic griffait bruyamment la feuille de papier lisse - pleins généreux, jambages inclinés, points furieux à la fin des phrases. L'espace d'un instant, Ajie s'imagina être un des clients de son père tandis que, debout devant la grande table en teck, il détaillait le vert profond des rideaux damassés, le fauteuil en cuir noir pleine fleur, l'amas de documents retenus par des trombones et, derrière Bendic, les étagères imposantes chargées de rangées d'épais volumes. Leur père rapportait souvent du travail à la maison, mais il discutait rarement des affaires en cours. Ajie imagina comment Bendic s'adressait à ses clients : avec courtoisie, sur un ton mesuré empreint de la compréhension propre aux juristes.

Le stylo finit par s'immobiliser. Bendic leur tendit les lettres et se renversa contre le dossier de son fauteuil pendant qu'ils lisaient. Il leur répétait souvent qu'il était stupide et dangereux de se charger d'une lettre sans en connaître le contenu. « Sans le savoir, vous pourriez acheminer un document déclarant que vous devez être vendu. Ne pas vouloir lire et ne pas savoir lire, ça mène au même endroit. » Bibi riait toujours de ces mises en garde quand son père n'était pas là. Elle jappait comme une actrice de série télé. « C'est ridicule ! disait-elle en secouant la tête. De toute façon, qui irait acheter un être humain ? Qui irait remettre à quelqu'un une lettre disant que son porteur doit être vendu ? »

Le soir du jour où Paul disparut, on s'inquiéta un peu, on se demanda où il pouvait bien être, mais tout le monde pensa qu'il était en train de rentrer, qu'il allait arriver d'un instant à l'autre. Chaque fois que la grille grinçait, c'était lui. Au lieu de s'isoler dans son bureau pour travailler une heure ou deux, comme il le faisait souvent, Bendic vint se poster près des éléments de rangement qui formaient une haute cloison ajourée entre le salon et le coin salle à manger, et fixa Ma du regard tout en boutonnant sa chemise. « Je vais juste faire un tour jusqu'au portail », dit-il. Ma acquiesça, murmurant une réponse sans détacher les yeux de la pile de copies qu'elle corrigeait sur la table de la salle à manger. Elle en préleva quelques-unes et les mit de côté. « Bibi, s'il te plaît, va voir si le téléphone est correctement raccroché. » Bibi souleva le combiné et le laissa doucement retomber. Un déclic se fit entendre. Elle le souleva de nouveau et le remit en place, simplement pour être sûre.

Bendic revint quelques minutes plus tard. Ma leva les yeux, pleine d'espoir, quand il entra. « Rien, dit Bendic, mais il y a encore le temps. »

La famille ne quitta le salon que bien après minuit. Par deux fois, le courant fut coupé, mais personne ne bougea ni ne grommela de protestations à l'égard de la compagnie nationale - « Cette NEPA ! » -, avec l'irritation habituelle. La lanterne placée dans le couloir resta en veilleuse, projetant sa lueur jaune contre l'obscurité qui tournoyait au bas du rideau. Des groupes électrogènes démarrèrent dans les compounds voisins, l'un après l'autre, puis se fondirent en un seul grondement régulier pendant quelques instants, jusqu'au moment où le courant fut rétabli, après quoi le calme habituel revint à mesure que les moteurs étaient coupés. Le silence fut si soudain et pur que la pendule, au mur du salon, sembla prendre vie, la fine trotteuse clopinant autour du cadran comme une invalide.

Bendic leva les yeux. « Il est plus que l'heure d'aller vous coucher », dit-il à Bibi et Ajie. Il retira ses lunettes et en essuya lentement les verres dans un coin de son pagne. « Où que soit votre frère, il a sans doute décidé de dormir sur place ce soir. Il est trop tard pour qu'il soit encore dans les rues. Nous le verrons demain matin. » Bendic prononça cette dernière phrase avec conviction, comme s'il avait placé Paul pour la nuit dans un lieu sûr d'où il ne manquerait pas de le faire sortir au matin.

Ajie n'éprouva pas de difficulté à s'approprier l'assurance de Bendic. Le calme, la confiance qui émanaient de la voix de son père étaient beaucoup plus confortables que le vacarme qui régnait dans sa propre tête. Bibi se tenait derrière le canapé où était assise Ma, la main sur le repose-tête, tout près des cheveux noirs lissés de Ma, et Ajie comprit que Bibi n'avait pas envie d'aller se coucher, elle non plus.

« Mais dormir où ? » La voix de Ma s'éleva brusquement. « Où a-t-il pu aller pour ne pas être en mesure de rentrer ce soir ? Je ne comprends pas, tout ça n'a aucun sens. »

Bendic remit ses lunettes. Ma consulta sa montre-bracelet, puis le cadran de la pendule, au mur du salon. « Paul sait à quel point les rues sont dangereuses la nuit, il le sait », marmonna-t-elle.

Ajie et Bibi gagnèrent leurs chambres en traînant les pieds, laissant leurs parents dans le salon. Ajie se mit au lit mais ne put trouver le sommeil. Il remarqua pour la première fois combien le plafond de la chambre était haut et les rideaux longs, touchant presque le sol à côté du lit de Paul. Demain matin, Paul sera rentré, se dit-il en balayant du regard l'espace faiblement éclairé entre son lit et celui de son frère. Le néon était allumé dans le salon ; il n'entendait pas ses parents parler mais, pendant un long moment, il fixa du regard le rai de lumière blanche qui filtrait sous la porte, l'oreille aux aguets, dans l'espoir que ses parents disent quelque chose qu'il puisse entendre ou, au moins, qu'ils se lèvent, éteignent, et gagnent leur chambre.

En s'éveillant au matin, Ajie fouilla la chambre du regard. Il se leva et alla voir au pied de l'autre lit si les sandales ou le sac à dos de Paul avaient regagné leur place habituelle, mais il n'y avait rien. Bendic se préparait pour aller au poste de police quand Ajie sortit de sa chambre. Entendant sa voix, il entra dans la chambre de ses parents. Bendic était en train de se peigner devant un miroir en pied. Il avait glissé dans son slip sa chemise blanche à manches longues, si bien que les pans dépassaient au-dessus de ses cuisses solides. Son costume noir à rayures tennis était étalé sur le lit.

« Mbani-o, lança Ajie, bonjour ! »

Bendic éloigna le peigne le temps de saluer Ajie à son tour. « Tu as bien dormi ? » demanda-t-il. Puis, quand le garçon eut répondu, il ajouta : « Je vais faire une déclaration au poste de police. » Il prit son pantalon sur le lit. « Simple formalité. » Il enfila rapidement les jambes du pantalon puis attrapa ses chaussures. « Paul sera peut-être rentré avant même que j'arrive là-bas. » Il informa Ajie que Ma s'était rendue en voiture sur son lieu de travail pour y déposer des clés, et qu'elle rentrerait à la maison le plus vite possible.

« Dès que Paul sera de retour, expliqua Bendic en s'adressant au reflet d'Ajie dans le miroir, passe un coup de téléphone à mon cabinet - tu diras ça à Bibi aussi -, et si je n'y suis pas, laisse un message à ma secrétaire. Tu m'entends ? »

Ma rentra du travail juste avant l'heure du déjeuner. Elle s'arrêta devant la loge en passant et abaissa la vitre de la voiture pour parler à Ismaila. Ajie et Bibi se levèrent des marches de la véranda et s'avancèrent en direction de l'allée. Ajie comprit que Ma demandait si Paul était revenu. En entrant dans la maison, elle laissa tomber son sac à côté d'elle sur le canapé et quitta ses chaussures. « Votre frère n'est pas rentré », dit-elle. Ajie secoua la tête. Bibi répondit que non. Ma esquissa un léger haussement d'épaules et abaissa les commissures des lèvres comme le font les gens quand ils ne savent pas quoi penser.

Ils sentaient qu'il était arrivé quelque chose, mais la chose en question, quelle qu'elle soit, était nouvelle, et personne ne savait trop comment l'aborder. Pas Paul, pensait tout un chacun. Ça ne ressemblait pas à Paul de s'attirer des ennuis ou de donner des motifs d'inquiétude. Il était celui des enfants qu'on grondait le moins, celui que les professeurs félicitaient le plus. Même Bibi, malgré ses notes excellentes, s'était fait réprimander une ou deux fois par ses professeurs. L'un d'eux expliqua un jour à Bendic que, si Bibi était une fillette raisonnable, il fallait surveiller et réprimer sa tendance à se commettre parfois avec de mauvaises fréquentations. Ajie, lui, compensait le bon esprit de son frère et de sa sœur : se bagarrant souvent, lisant des romans pendant les cours, faisant sans cesse du bruit. Les remarques des professeurs, sur son bulletin scolaire, allaient de la plainte sous-entendue à la réprimande laconique : « Un peu négligent dans son travail », « S'améliorera à condition de moins bavarder », « Manque de respect vis-à-vis des locaux et des affaires des autres », « Grossier ».

Paul, quant à lui, avait toujours été l'aîné exemplaire ; lorsque l'école écrivait à ses parents, c'était généralement pour solliciter une autorisation permettant de le laisser voyager d'un État à l'autre du pays en tant que membre de l'équipe de débats oratoires de son lycée, ou au sujet d'une manifestation sportive entre établissements. La troisième et dernière année de collège, il avait été nommé responsable de la cloche de l'école, distinction généralement considérée comme un tremplin vers un futur statut de représentant des élèves.

Bendic s'arrêta de nouveau au poste de police en rentrant du travail. Ma le suivit dans leur chambre quand il arriva à la maison ; Ajie ne perçut qu'un murmure de ce qu'il disait à Ma. Bibi et lui traînèrent dans le couloir, mais presque aussitôt la porte s'ouvrit et Bendic sortit de la chambre. Il gagna la table de la salle à manger, où son repas était servi, se lava les mains, puis malaxa un peu d'eba[2] au creux de la paume, mais au lieu de tremper cette boulette dans la soupe, il reposa la main sur la table et remit l'eba dans le plat.

« Bibi, lança-t-il - et Bibi se leva du bras du fauteuil sur lequel elle venait d'aller s'asseoir -, rapporte tout ça à la cuisine et mets un couvercle dessus. Je mangerai plus tard. »

Ce soir-là, Ma commença à téléphoner à des amis. Elle s'exprimait prudemment, formulant ses questions avec soin : avaient-ils vu Paul ? Avaient-ils eu la moindre nouvelle le concernant ? Était-il passé chez eux ? Cela faisait presque deux jours qu'il n'était pas rentré. Certains la retenaient au téléphone, et Ma répondait : « Je ne sais pas. Vers midi et demi. Nous avons signalé son absence, mais nous cherchons partout. »

Ils firent prévenir les amis de la famille. De même que le balancier de la pendule au mur du salon, ils oscillaient d'un extrême à l'autre, de la terreur à l'espoir, mais maintenaient généralement l'équilibre : pas d'éclats hystériques, pas de cris ni de coups de poing dans les murs faute de réponse, pas de larmes amères et silencieuses qui laissent l'oreiller trempé lorsqu'on se lève le matin. Rien qu'un calme figé. Une sensation de silence rôdait dans la maison, glaçant soudain ses occupants et leur faisant brusquement courir un frisson sur les bras et la nuque.

Ce fut l'arrivée de la Tante Julie, d'une certaine manière, qui les réveilla tous.

 


[1] Aujourd'hui maison individuelle sur un terrain clos de murs, le compound était traditionnellement un groupe de maisons abritant les différentes femmes d'un même homme et leurs enfants. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

[2] Spécialité africaine à base de farine de manioc, de semoule fine ou de farine de tapioca cuite dans de l'eau, qui accompagne les plats en sauce, soupes, etc.