+ Le Passé - Tessa Hadley
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Tessa Hadley Le PassÚ

"Le Passé" de Tessa Hadley,
traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet.

1

Alice arriva la première mais, devant la porte d'entrée, elle découvrit qu'elle avait oublié sa clé. Dans l'après-midi tranquille, ils ne perçurent tout d'abord que le bruit de leur taxi qui s'éloignait entre les collines, tel un insecte creusant une galerie, jusqu'à ce que leurs oreilles s'accoutument à d'autres sons : la cavalcade de l'eau dans le ruisseau qui courait au fond du jardin, le bruissement de mouvements minuscules dans les haies et la pelouse. Au moins, l'après-midi était chaud et parfumé, le soleil diffus tant l'air était chargé en graines soyeuses, en moucherons aux ailes translucides et en pollen ; la lumière vacillait sur l'herbe et, sous le bouleau blanc, les ombres des feuilles remuaient, petits pence d'ombre se superposant. Tout en cherchant dans son sac, Alice s'amusa à tourner son étourderie en dérision. Tout le monde le savait, elle était un cas désespéré dès qu'il s'agissait de clés. Elle était venue accompagnée d'un jeune homme, le fils de son ancien petit ami et, pendant le trajet en train, elle s'était demandé à quelle étape de sa vie elle en était, si les gens, en la voyant avec Kasim, allaient penser qu'il était son amant, ou son fils - bien qu'il ne soit aucun des deux. Sans lui adresser un mot, Kasim s'éloigna d'elle pour contourner la maison, et elle se dit que cet incident avec les clés l'avait diminuée aux yeux du jeune homme, il en avait déjà marre. Ils se trouvaient à la campagne, au milieu de nulle part, il était impossible de revenir en arrière ; la maison était située derrière un groupe d'habitations, sur une route privée où il n'y avait ni café ni pub, pas même une boutique où ils pourraient passer du temps.

Derrière ses sourires, elle s'emporta contre Kasim. À présent, elle regrettait de l'avoir amené. Elle avait émis cette suggestion sans réfléchir, dans un moment de générosité, étant en mesure de proposer cet endroit ; elle ne s'était pas vraiment attendue à ce qu'il la prenne au mot et s'était sentie flattée quand il avait accepté. Mais si elle avait été seule, les clés n'auraient pas été un problème. Elle aurait même ressenti une certaine joie à se retrouver enfermée dehors, sans la responsabilité d'aérer la maison et de la préparer pour les autres. Elle se serait laissé tomber dans l'herbe au soleil. Elle aurait pu renoncer à son éternelle vigilance et s'endormir là, à Kington, pas ailleurs, profondément, du vrai sommeil, celui qu'elle cherchait toujours sans jamais pouvoir vraiment le connaître. Alice avait quarante-six ans, elle était mystérieuse, douce, à la fois intense et confuse - elle pouvait être une tout autre personne selon les photos. Sa personnalité complexe s'envolait toujours dans tous les sens, comme ses cheveux fins qu'un homme avait autrefois décrits comme étant de la couleur des pruneaux ; des cheveux souples et marron tel l'intérieur du fruit, et qu'Alice portait détachés, bouclant sur ses épaules.

La maison, un cube blanc sur deux niveaux, entouré sur ses quatre côtés par le jardin, comportait des portes-fenêtres, une véranda à l'arrière et une pelouse en pente jusqu'à un ruisseau ; dedans, les murs étaient mouchetés de taches d'humidité, il n'y avait pas de chauffage central et le toit fuyait. Sur les ardoises mousseuses de la toiture, aussi épaisses que des pavés, on voyait les marques de ciseau laissées par les carriers qui les avaient alignées deux siècles plus tôt. Alice et Kasim regardèrent par les fenêtres à l'intérieur de la maison : on aurait dit la vision d'un autre monde, son immobilité riche de sens, comme un lieu vu dans un miroir. Les pièces contenaient encore le mobilier de ses grands-parents ; derrière les chaises grêles, le piano droit laqué noir et le bureau, le papier peint diffusait un éclat argenté. Les tableaux étaient autant de puits de noirceur suspendus aux cimaises. Alice avait dit à sa psy qu'elle rêvait tout le temps de cette maison. Tous les autres endroits où elle avait vécu paraissaient, à côté de celui-ci, de simples scènes pour une représentation.

Kasim se fichait de ne pas pouvoir entrer ; il était vaguement gêné parce qu'Alice s'était ridiculisée. De toute façon, il n'était pas certain de savoir combien de temps il allait rester, il était simplement venu pour échapper à sa mère qui s'inquiétait parce qu'il n'étudiait pas - il venait de finir sa première année à l'université et s'ennuyait. Il imagina pouvoir sentir, à travers la vitre, l'odeur de renfermé des vieux jours ; dans les taches de soleil, le tapis était décoloré et élimé. Quand il découvrit une Renault grise, joyeusement minable, garée sur l'allée pavée près des remises, il appela Alice. Ne conduisant pas, elle était incapable de différencier deux voitures mais, en jetant un coup d'œil à l'intérieur, elle sut qu'elle devait appartenir à Harriet, sa sœur aînée. Il y avait un carton rempli de cartes sur la banquette arrière et, à côté, posée sur un journal plié, une paire de chaussures bien rangées côte à côte, une chaussette rayée fourrée dans chacune d'elles.

- Je sais exactement ce qu'elle a fait, dit-elle. En arrivant, elle a laissé sa voiture et elle est directement allée se promener avant que le reste de la famille n'arrive. C'est ce genre de personne. Elle aime la nature, elle communie avec, c'est un principe de vie. Elle pense que je suis frivole.

Ce petit étalage d'intimité bien ordonnée rendait Harriet vulnérable aux yeux d'Alice ; elle était à la fois touchée et agacée.

- Ta sœur a peut-être oublié ses clés elle aussi.

- Harriet n'a jamais rien oublié de toute sa vie.

Parce qu'il leur était impossible d'entrer dans la maison, Alice se sentit obligée de continuer à faire visiter les lieux à Kasim. Elle l'emmena dans le cimetière paroissial en empruntant un passage en forme de trou de serrure dans le mur de pierres au fond du jardin, derrière la maison. Son grand-père avait été pasteur. Maison et église se tenaient toutes deux en bordure d'une profonde cuvette creusée entre les collines environnantes, et les buses flottaient sur les courants thermiques en contrebas. L'antique tour de l'église, trapue et aveugle, paraissait enfoncée dans la terre rouge ; par contraste, la nef était disproportionnée, toute en fenêtres, et le vieux verre clair et tremblant donnait aux murs en pierre une apparence de légèreté - le regard traversait l'édifice jusqu'au feuillage des arbres, à l'autre bout. Le cimetière, dont la terre se soulevait, aussi turbulente qu'une mer à cause de tous les enterrements, était envahi, à son extrémité, par de grandes berces et de l'oseille rouillée. Après un quart de siècle, la tombe en granit rouge de ses grands-parents paraissait encore toute neuve. Son grand-père avait été très « haute Église », précisa Alice : l'encens, la version autorisée de la Bible et le vrai enfer, tout du moins une sorte intelligente et complexe.

- C'était un homme très instruit, et un poète. Un poète célèbre.

Kasim étudiait l'économie, il se fichait de la poésie - même si l'économie ne l'intéressait pas vraiment non plus. Il fit le tour du cimetière en marchant d'un pas tranquille et souple derrière Alice, les mains dans les poches, s'intéressant seulement à moitié, penchant la tête pour l'écouter. Alice parlait toujours beaucoup. Kasim était très grand et beaucoup trop élancé, il avait la peau hâlée et un grand nez aussi fin qu'une lame ; les coins de ses yeux mouchetés de noir tombaient de manière expressive, ses paupières inférieures étaient violacées, leur peau fine ; sa chevelure d'un brun bleuté était aussi épaisse qu'une fourrure. Il était complètement anglais mais indéniablement d'une autre ascendance aussi - son grand-père paternel, un juge pendjabi, avait été brièvement marié à une romancière anglaise. Alice craignait à présent que Kasim ne trouve la campagne ennuyeuse ; elle n'aurait su dire pourquoi cela ne lui avait pas effleuré l'esprit quand elle avait lancé son invitation à Londres. Ce qu'elle préférait par-dessus tout à Kington, c'était ne rien faire - lire ou dormir. Maintenant qu'ils étaient là, il paraissait évident que cela ne suffirait pas à Kasim, et elle se sentit vaciller, elle aurait la responsabilité de le distraire. Parce qu'il était jeune et qu'elle avait quarante-six ans, elle craignait de ne pas réussir à l'intéresser ; elle serait contrariée s'il n'appréciait pas le temps passé en cet endroit. Alice était douloureusement paralysée par le fait que son physique commençait à se dégrader. Elle avait toujours cru qu'elle tirait son pouvoir de son caractère et de son intelligence. Son physique, elle l'avait considéré comme allant de soi.

Fran - l'autre sœur d'Alice, la plus jeune de la fratrie - arriva ensuite avec ses enfants, Ivy et Arthur, neuf et six ans. Le trajet avait été terrible, la circulation un enfer et Ivy avait eu le mal des transports. Elle avait dû rester assise avec un saladier en plastique sur les genoux, et son visage - étroit, bouche pincée, nez et menton en pointe, front haut - était dramatiquement exsangue, livide derrière ses taches de rousseur. Marchant l'un derrière l'autre depuis la voiture jusqu'au jardin, à l'arrière de la maison, passant sous l'arche de pierre envahie par un vieux rosier grimpant blanc, on aurait cru les enfants tout droit sortis d'une pièce de théâtre d'un temps révolu : Ivy était vêtue d'une longue jupe victorienne ruchée en soie kaki et d'un haut à sequins roses. Elle avait l'habitude de diriger quelque autre monde imaginaire dans sa tête. Ses histoires n'étaient pas des drames riches en intrigues et événements, tout y était atmosphère - et elle aimait Kington parce que sa vie intérieure semblait y entrer à tout moment en contact avec l'univers extérieur. Elle traversa la pelouse pour pénétrer dans son rêve : la vieille bâtisse somnolait au soleil, et ses portes-fenêtres, sous leurs petits auvents de plomb brun gris, alourdis de clématite Montana, auraient pu ouvrir sur n'importe quelle scène de royauté ou de poésie ou de réserve tragique.

Arthur portait un short et un tee-shirt ordinaires, mais il était frêle et d'une beauté exquise, la peau translucide, les veines bleutées aux tempes ; il ressemblait bien plus à un personnage évoluant dans une des histoires d'Ivy qu'elle-même. Bien que Fran ne soit résolument pas sentimentale, elle ne pouvait se résoudre à couper ses cheveux soyeux, d'un or pâle, qui lui tombaient plus bas que les épaules. Fran était, quant à elle, trapue et ferme, ses taches de rousseur, sa chevelure fauve coupée en un carré net, un haut vert étroit lui comprimant la poitrine et le ventre.

- Dieu soit loué, vous êtes là, cria Alice en franchissant l'ouverture en trou de serrure donnant sur le cimetière. J'ai oublié mes clés !

- J'ai été horriblement malade, déclara Ivy. J'ai dû garder un saladier avec moi.

- Tu aurais dû entendre tout le foin qu'elle a fait. On aurait cru que c'était la fin. Harriet n'a pas de clés ? J'ai vu sa voiture.

- La voiture était déjà là quand nous sommes arrivés. Elle est certainement partie se promener.

- Oh, très bien, au moins tu es ici. J'aurais besoin d'un coup de main pour décharger toutes les courses. Tu as l'air en pleine forme. Qu'est-ce que tu es mince ! Je suis jalouse.

Elle admira la robe d'Alice, blanche avec un motif floral bleu, ses orteils bronzés aux ongles vernis, les sandales adéquates.

- J'aimerais avoir du temps pour m'intéresser à tout ça.

Alice déclara qu'elle s'en voulait d'avoir laissé Fran faire les courses. Mais elle n'aurait rien pu apporter dans le train et, de toute façon, elles n'auraient pas pu demander à Roland de s'en charger, n'est-ce pas, puisqu'elles n'avaient pas encore rencontré sa nouvelle épouse. Et Harriet se serait montrée trop économe pour cette tâche. Fran rassura sa sœur, elle-même ne l'avait pas été du tout ; Harriet serait certainement horrifiée quand viendrait le moment du partage des frais. S'agenouillant dans les touffes d'herbe rêche, Alice serra les enfants dans ses bras : raide et convalescente, Ivy s'étreignait elle-même, et Arthur s'abandonna à l'embrassade, il appréciait la chaleur douce et parfumée des femmes. La pelouse avait été tondue avant leur venue par le voisin qui entretenait le jardin pour la famille, et l'herbe coupée éparpillée tout autour d'eux se transformait en paille sèche, dégageant une douce odeur de pourriture. Fran se rappela qu'il y avait, quoi qu'il en soit, un jeu de clés supplémentaire dans l'une des remises.

- Bon, ce n'est pas grave. On est allés voir les tombes dans le cimetière.

- Qui est-ce, « on » ?

Elle était pourtant convaincue d'avoir mentionné qu'elle venait accompagnée de Kasim.

- C'est le fils de Dani. Tu vas l'adorer. Quand je l'ai laissé, il méditait sur une tombe, je crois.

- Mais Alice ! C'est toi qui tenais à ce qu'il n'y ait que la famille.

- Il fait quasiment partie de la famille ! Tu l'as déjà rencontré, tu ne te rappelles pas ce magnifique petit garçon ? C'était presque hier. Aujourd'hui, c'est un beau jeune homme - tout ça n'est-il pas effrayant ?

- Tu n'en as pas parlé, dit Fran.

- Et où est Jeff ?

Debout, dominant sa sœur assise sur la pelouse, Fran, chargée de caisses en plastique, marqua une pause à l'effet dramatique qui ressemblait beaucoup à ce dont était capable sa fille. Elle était énergique par contraste avec Alice plus diffuse ; ses yeux se caractérisaient par de fines paupières donnant l'impression que ce qu'elle ressentait affleurait et qu'elle ne dissimulait rien.

- Devine. À la dernière minute, Jeff n'a pas pu se libérer.

- Fran, tu plaisantes ? Je croyais qu'il t'avait promis, cette fois.

- En effet, il a promis. Mais il ne raconte que des conneries.

Fran expliqua que Jeff avait prétendu avoir oublié ces vacances, alors qu'elles étaient planifiées depuis des mois. Il avait programmé des concerts pendant toute la période où ils étaient censés partir, sans lui en parler ; il l'avait assurée qu'il chercherait à se libérer quelques jours pour venir les retrouver. Elle lui avait répondu de ne pas s'embêter avec ça. Alice s'exclama et compatit, tout en restant prudente car, certaines fois où elle avait critiqué Jeff, Fran s'en était offusquée et s'était mise à le défendre. Et quoi qu'il en soit, Alice l'aimait bien, elle était désolée qu'il ne soit pas venu. C'était vraiment la goutte qui faisait déborder le vase, insista Fran en parlant à voix basse pour épargner les enfants. C'était fini entre elle et Jeff, elle en avait assez. Alice avait également déjà entendu tout cela.

Fran ouvrit la porte d'entrée et les sœurs hésitèrent un moment sur le seuil, elles se préparaient, refaisaient connaissance avec ce qu'elles avaient oublié durant leur absence - l'odeur souterraine de l'air emprisonné, quelque chose de plaintif dans la lumière fragile de l'entrée, avec son sol en carrelage gris et blanc, ses vieux et fins tapis délavés, couleur de boue rouge. Il leur fallait toujours un moment pour s'adapter, quand la réalité de l'endroit, son aspect miteux et indigent, l'emportait sur l'idée trop optimiste qu'elles en avaient gardé. Fran commença à ranger les courses dans la cuisine, qui était la pièce la moins jolie de la maison, inchangée depuis les années 1970, à l'époque où leur grand-mère, dans un accès de modernisation, avait fait installer des placards muraux en bois verni, un évier, une cuisinière électrique, et poser du lino - elle avait du moins conservé le vieux buffet adossé à un mur. Dans certains placards, des plats et des cuvettes abandonnés étaient devenus noirs de moisissure et collants de toiles d'araignées, et on trouvait toujours des crottes de souris. Parce qu'elle était située entre la salle à manger, donnant sur le devant de la maison, et le long salon qui courait depuis la façade sud jusqu'à l'arrière de la bâtisse, la cuisine était sombre, équipée d'un plafonnier à néon, et sa fenêtre latérale donnait sur la réserve et les remises.

Valerie, l'ex-épouse de leur frère Roland - sa deuxième femme -, avait semblé consacrer tout le temps qu'elle avait passé à Kington à décrire ses projets d'amélioration de la maison, même si elle leur assurait toujours qu'elle adorait l'endroit. Ils devraient concevoir une nouvelle cuisine ouvrant sur le jardin, disait-elle, installer le chauffage central, davantage de salles de bains. Tout le monde était d'accord, mais aucun changement n'avait été apporté. De toute façon, l'argent manquait pour entreprendre quoi que ce soit.

Dans le cimetière, Ivy s'installa à côté de Kasim, allongé, les yeux clos, au milieu des graminées. Elle étira ses jambes près de celles du jeune homme, arrangeant sa jupe longue de sorte que seules ses chaussures en cuir verni pointaient, tels deux points d'exclamation sous le bord du vêtement. Appuyée sur un coude, carrément penchée au-dessus de Kasim, elle parcourut le répertoire habituel de ses sujets de discussion - l'école, Arthur, les Victoriens, les aliments qu'elle détestait -, le testant afin de voir ce qui pourrait le distraire. Sans ouvrir les yeux, Kasim tâtonna dans les poches de son pantalon à la recherche de ses cigarettes puis d'un briquet. La fillette observa, avec un intérêt respectueux, le rituel de l'application de la flamme, la première et profonde inhalation.

- Fais attention, dit-elle. L'herbe est sèche, ce serait vraiment très facile d'y mettre le feu.

Il ouvrit un œil pour la regarder puis le referma.

- Ma maman n'aime pas fumer. Elle dit que ça donne le cancer.

- Je me demande bien où elle est allée pêcher ça.

La désinvolture de Kasim ne découragea pas Ivy - en fait, il commençait même à l'impressionner. Elle supposa qu'il était le nouveau petit ami de sa tante Alice, et sans aucun doute ce qu'elle avait connu de mieux jusque-là. Elle songea alors que, la plupart du temps, ce que les adultes donnaient à voir aux enfants de leur comportement était soigneusement infantilisé pour leur bien - comme fumer, ce que son père faisait, elle le savait, mais jamais quand il pouvait être vu. Au ralenti, Kasim sortit son téléphone pour consulter ses messages.

- Tu ne capteras rien ici, dit-elle d'un air important. Il n'y a qu'un endroit où c'est possible, et même là-bas, ça dépend de ton opérateur. Il faut traverser le pré où il y a les vaches, puis remonter jusqu'à la barrière en haut du champ et grimper dessus. C'est le seul moyen.

Kasim jura - d'incrédulité plus que par réelle contrariété. On n'était peut-être pas censé jurer devant des enfants, mais Ivy ne cilla pas, comme si elle entendait « putain » tous les jours. Il appréciait assez l'idée de renoncer à toute communication pour se laisser tomber dans le néant, là où ses amis ne le trouveraient pas, ni son père ni sa mère - qui étaient divorcés -, ni la fille avec qui il sortait à moitié, sans enthousiasme. Le bourdonnement et le bruissement de cet après-midi d'été, trop chaud pour le chant des oiseaux, enflèrent à ses oreilles de manière plus sonore et plus engageante, à présent qu'il savait qu'aucune connexion médiatrice ne pouvait les outrepasser. Il allait rester au sol, se dit-il, et apprécier le flanc dur de la terre, inconfortable, modelé sous lui là où il reposait. D'un autre côté, la présence d'enfants ici l'agaçait. Les enfants ne l'amusaient pas du tout. Il avait l'impression que, la veille encore, il en était un, il ne s'en souvenait que trop bien.

Alice fit le tour de la maison pour l'aérer, ouvrant les portes et les fenêtres en chantant. Elle se sentait très bien maintenant qu'elle était à l'intérieur. Se penchant à la fenêtre d'une chambre du premier étage, elle appela Kasim, agitant la main dans sa direction alors qu'il revenait du cimetière ; il essayait de se débarrasser d'Ivy qui le suivait de près. Il lui répondit d'un geste, la cigarette toujours fichée entre les lèvres. Se détournant de lui vers l'intérieur de la pièce, Alice sentit alors une promesse bondir en elle, qui n'avait aucun lien avec Kasim ni avec personne d'autre, certainement pas avec Dani : la lumière se déplaçant sur le papier peint rose, la masse sombre d'une penderie dans le coin de sa vision, les voix des enfants au-dehors, l'air de la chambre, son odeur de renfermé et ses secrets, un craquement du plancher - tout cela éveilla en elle un souvenir si vif et pourtant si vague qu'il pouvait tout aussi bien s'agir de l'écho d'un rêve. Il y avait l'été dans ce rêve, et un homme, l'indice sans mot, léger, d'une affinité passant entre lui et elle, et tout à gagner. Ce signal fugace et lumineux remonta le moral d'Alice et l'agita, c'était plus une attente qu'une réminiscence. L'amour paraissait de nouveau abondant et possible - comme si quelque chose patientait, tapi. Elle traversa le palier à bout de souffle, consciente de son cœur qui battait.

À l'étage, la maison était toujours emplie d'une lumière qui changeait de manière spectaculaire au gré de la météo. L'agencement était très simple : une seule volée de marches, larges et peu élevées, conduisait à un long palier bordé d'une balustrade peinte en blanc ; à chaque extrémité du palier, au centre des façades avant et arrière de la maison, se dressaient les grandes fenêtres en arche qui lui conféraient sa beauté si caractéristique de l'intérieur comme de l'extérieur. Dans la chambre de devant, qui était toujours la sienne, Alice s'agenouilla devant la bibliothèque - avec la conscience coupable que, pendant ce temps, Fran s'affairait au rez-de-chaussée. La maison était remplie de livres pour enfants - pas seulement ceux de son enfance et de son frère et de ses sœurs, mais également de leur défunte mère. Des ex-libris, où figurait le nom d'Alice écrit dans la cursive à la fluidité tremblante qu'on lui avait enseignée à l'école, étaient collés à l'intérieur de la couverture de tous ses livres, avec la mention de dates. Comme si elle s'adonnait à une forme de divination, elle en ouvrit un au hasard - The Wouldbegoods d'E. Nesbit - et en lut une ou deux pages. Et alors nous vîmes quelque chose qui méritait vraiment tout le chemin qu'on avait fait pour le voir ; le ruisseau disparaissait soudain sous une arche de pierre sombre et nous eûmes beau nous tenir dans l'eau, tête penchée entre nos genoux, on ne voyait aucune lumière à l'autre bout. Le poids de l'ouvrage dans ses mains, le papier épais et de bonne qualité des pages qu'elle tournait ainsi que les illustrations représentant les garçons en knickers et les filles en tablier semblaient faire ressurgir d'autres temps - l'époque où elle avait lu ce livre pour la première fois et, plus loin encore, celle où de tels enfants avaient existé.

Fran épluchait des pommes de terre au-dessus de l'évier quand Alice entra dans la cuisine à la recherche de ciseaux, elle voulait couper des fleurs dans le jardin.

- Quand tu as décidé d'inviter Kasim, où avais-tu au juste l'intention de le faire dormir ? demanda Fran.

Alice se sentait insouciante.

- Ne t'en fais pas, il y a bien assez de place.

Elle fouilla à grand bruit mais en vain dans les tiroirs, jeta un regard désespéré autour d'elle.

- On n'a pas de ciseaux ?

Fran les prit là où ils étaient suspendus, parmi une rangée de crochets muraux, et les lui tendit.

- Je veux dire, je suppose que vous n'êtes pas ensemble.

- Seigneur ! Kasim est comme mon beau-fils, enfin presque.

- Simple question. Je ne sais jamais avec toi.

- Je suis une vieille bonne femme pour lui. Soit dit en passant, les enfants l'adorent. Partout où il va, ils le suivent à la queue leu leu. Comme Kasim a les mains dans les poches, maintenant Arthur l'imite. Il est si mignon.

- Il y a de la place alors ? insista Fran, penchée au-dessus de ses épluchures. Il faut que Molly ait une chambre pour elle seule, ça me paraît évident. Ce n'est plus une enfant.

Alice fut obligée de compter sur ses doigts le nombre de chambres et de lits.

- Oh mon Dieu, j'ai oublié Molly.

- Roland et, je ne connais pas son nom, la nouvelle épouse. Toi, Kasim, Harriet, Molly. Ça fait cinq chambres. Il n'y en a que six. Cela veut dire que je vais devoir dormir avec les enfants dans la chambre aux lits superposés.

- Oh Fran, c'est affreux. Tu es celle qui a le plus besoin de faire un break. Tu as besoin d'intimité. Non. Je vais dormir avec les enfants, c'est ma faute. Je m'en fiche, vraiment.

- Ne raconte pas n'importe quoi, répondit Fran sur un ton sec, en guise de punition. Tu sais très bien que ça ne va pas se passer comme ça.

D'un air contrit, Alice sortit les vases de leur grand-mère de la réserve et les remplit d'eau sur la table de la cuisine.

- Juste dans mes pattes, grommela Fran quand Alice fut hors de portée.

Alice rapporta des roses, des montbretias et des linaires pourpres du jardin, où seules les plantes les plus robustes survivaient à leurs longues absences. Puis elle disposa les fleurs partout dans la maison - un petit bouquet pour chaque coiffeuse, roses blanches et fougères pour la nouvelle épouse. Elle arrangea les fruits du supermarché dans des coupes. Fran avait apporté de nouveaux torchons aux couleurs vives. Les pièces s'emplirent des odeurs de cuisine. Entre leurs visites, la maison vide paraissait sombrer dans une sorte de torpeur, et elle demeurait tout d'abord froide et réticente quand ils devaient la ramener à la vie.

Harriet traversa le cimetière, marquant une pause au passage en trou de serrure, afin de rassembler ses forces car sa solitude allait prendre fin. Elle était pleine à ras bord de l'après-midi qu'elle venait de passer : elle avait pris le sentier de la cascade qui, à cette époque de l'année, n'était à peine plus qu'une boursouflure liquide au fond d'un long dénivelé de mousse émeraude détrempée. Des roitelets huppés avaient poussé leurs cris stridents depuis les cimes d'une plantation de sapins, un orvet s'était prélassé sur son chemin, les troncs gris se dressaient et la lumière du soleil traversait les éventails de feuilles qui s'agitaient dans des mouvements d'air imperceptibles au sol. Un cottage dont ils avaient observé l'abandon depuis qu'ils étaient enfants - avec le vague souvenir de sa dernière occupante, une vieille femme - lui avait paru encore plus enfoncé dans la terre, haut perché en son point d'observation, au détour du chemin, par-dessus l'extrémité abrupte d'une vallée. Bien des années plus tôt, son frère, ses sœurs et elle avaient brisé un cadenas rouillé avant d'explorer l'intérieur du cottage, grimpant même à l'étage ; il serait dangereux d'en faire autant aujourd'hui. L'endroit était à l'écart de tous services, il n'était pas raccordé au réseau d'eau, encore moins à l'électricité, personne n'aurait pu y vivre bien longtemps. Même si Harriet avait parfois pensé qu'elle en aurait été capable. Elle n'avait pas besoin de grand-chose.

Elle vit que les autres étaient arrivés. Les portes-fenêtres donnant sur la terrasse étaient ouvertes et un jeune homme y était installé sur une des chaises longues qu'il était allé chercher dans une remise. Ivy sortit du salon pour lui apporter un verre semblant contenir du gin tonic, et qu'elle tenait précautionneusement à deux mains en l'air ; Arthur la suivait en portant une coupe. Harriet était bien plus timide que les autres pouvaient le penser et elle tressaillit devant la nécessité de revenir dans ce monde peuplé d'êtres humains. Tout d'abord, elle pensa que l'homme devait être le nouveau petit ami d'Alice, bien qu'elle ne soit pas au courant qu'il ait pu y en avoir un. En se rapprochant, elle le reconnut.

- Je sais qui tu es, déclara Harriet en tendant la main, surprenant Kasim parce qu'il finissait de lire, en ayant grand soin de paraître méprisant, le journal gratuit qu'il avait pris dans le métro à Londres. Tu dois être le fils de Dani. Nous nous sommes rencontrés à l'anniversaire d'Alice il y a quelques années. Tu n'étais qu'un petit garçon. Je suis la sœur d'Alice.

- J'ai grandi.

- C'était stupide de ma part. Bien sûr que tu as grandi.

Kasim se leva, il essaya de convaincre Harriet de prendre sa chaise longue puis son gin tonic, puis les noix de cajou salées qu'Arthur avait apportées.

- C'est ton verre, dit Ivy avec sévérité. Elle peut en avoir un pour elle.

Dès qu'il vit Harriet, Kasim se souvint en effet de l'avoir rencontrée, car elle était une version plus tragique d'Alice - même si son pantalon en velours et son vieux tee-shirt montraient qu'elle attachait peu d'importance à ses vêtements, au contraire de sa sœur. Son visage était plus hâve que celui d'Alice, bien que moins expressif, pareil à un masque de tranquillité, et ses cheveux courts se hérissaient, raides, en une crête d'un blanc pur.

Harriet répondit qu'elle n'était pas encore prête à boire du gin, il valait mieux d'abord qu'elle ôte ses chaussures de marche, puis qu'elle défasse ses bagages. Arthur lui demanda s'il pouvait venir avec elle.

- Il aime regarder les femmes changer de vêtements, expliqua Ivy.

- Je vais juste changer de chaussures, s'excusa Harriet.

Fran, qui lavait la salade dans l'évier, vit Harriet et Arthur qui portaient les bagages - pas grand-chose - jusqu'à la porte latérale de la réserve ouvrant à son tour sur la cuisine. Avec un air grave et important, Arthur passa avec les jumelles de sa tante en bandoulière. Difficile de ne pas penser à un page en le voyant avec ces cheveux : Fran l'avait remarqué quand elle lui avait confié les noix de cajou et elle avait ressenti un petit pincement au cœur, elle allait devoir les lui couper, mais pas tout de suite. Au moins sa sœur aînée s'adressait-elle aux enfants comme s'ils étaient des adultes raisonnables - Alice exagérait vraiment parfois.

- Alors tu es déjà allée te promener ? demanda-t-elle en embrassant Harriet.

- Je ne voulais pas entrer la première dans la maison, confessa sa sœur. Une superstition.

- J'aimerais avoir ton énergie. Pas étonnant que tu sois aussi mince.

Harriet s'assit dans l'arrière-cuisine pour délacer ses chaussures de marche pendant que Fran expliquait que Jeff ne venait pas et combien c'était injuste.

- On ne sait pas à quelle heure Roland et compagnie vont arriver mais je prépare quand même le dîner et on a ouvert la bouteille de gin. On a pensé qu'il valait mieux prendre des forces pour affronter la nouvelle épouse.

- J'ai rencontré Kasim dans le jardin.

- Le fils de Dani. Il est censé être très intelligent. Mais tous les amis d'Alice ne sont-ils pas censés être intelligents ?

- Il a l'air très gentil.

Fran baissa la voix.

- Alice ne pense jamais aux aspects pratiques. Parce qu'elle a amené Kasim, je vais devoir dormir avec les enfants dans la chambre aux lits superposés.

Le visage empourpré, Harriet se pencha au-dessus de ses lacets, transpercée par la culpabilité parce qu'elle savait qu'elle aurait dû proposer de dormir avec les enfants, afin que sa sœur Fran puisse faire une pause, et pourtant elle n'arrivait pas à s'y résoudre. Être seule, qui plus est la nuit, était précieux pour elle : chez elle, elle vivait quasiment séparée de son compagnon Christopher parce que c'était ce qu'ils préféraient tous les deux. Puis Alice entra dans la cuisine, les mains pleines de couteaux et de fourchettes - elle mettait le couvert dans la salle à manger.

- Hettie, te voilà ! Tu as fait une belle balade ? Tu as bien fait de profiter tout de suite de cette charmante journée. Tu n'as pas apporté beaucoup de bagages pour tenir trois semaines. Comme tu peux vivre de manière austère ! C'est tellement toi, d'être pratique quand il s'agit de vêtements. Mais après tout, il n'y aura personne pour nous voir, n'est-ce pas ? Sauf que nous nous verrons entre nous, et nous nous en fichons, nous sommes en famille. Avec Kasim et Pilar en plus.

- Voilà, c'est son prénom, dit Fran. Je savais que ça avait à voir avec l'architecture[1].

- Je ne suis là que pour une semaine, répondit Harriet. Je n'ai pas pu prendre plus de congés.

Fran fit tourner l'essoreuse à salade pour couvrir le choc de la déception d'Alice. Son attitude se modifia de façon exagérée. Elle laissa bruyamment tomber les couverts sur la table de la cuisine. Harriet avait promis, se mit-elle à sangloter. N'étaient-ils pas tous tombés d'accord, pour économiser leurs jours de vacances et passer trois semaines complètes ensemble, parce que ce serait peut-être la dernière fois ?

- Je n'ai rien promis. Je vous ai prévenus. J'ai dit que ce serait difficile de prendre autant de congés.

- Je voulais que tu sois là. C'est supposé être des vacances spéciales. Je voulais qu'on soit là tous ensemble, comme avant.

- Elle est là maintenant, dit Fran. Ne nous disputons pas dès le premier soir.

À l'étage, Harriet découvrit le petit bouquet sur sa commode ; il parut lui communiquer le reproche d'Alice pendant qu'elle défaisait son sac. Sa chambre se trouvant au-dessus de la cuisine, elle pouvait entendre la voix de sa sœur qui s'élevait, toujours aussi indignée, depuis le rez-de-chaussée, bien qu'elle ne pût distinguer clairement ce qu'elle disait ; alors elle marcha délibérément d'un pas lourd sur le plancher et Alice se tut. Des tintements de verres et des raclements de chaises lui parvinrent ensuite ostensiblement depuis la salle à manger. Ce n'était pas juste de la part d'Alice de l'accuser de gâcher les choses. Personne ne lui avait reproché d'avoir débarqué avec Kasim alors qu'elle avait émis le souhait que cela soit un événement familial.

Arthur, assis sur le lit, les jambes ballantes, la regardait d'un air absorbé ranger ses habits.

- Est-ce que c'est le plus beau pyjama que tu as ? demanda-t-il avec un grand intérêt, et elle dut reconnaître qu'elle n'en avait que deux et que c'étaient les mêmes - un à carreaux verts et l'autre à carreaux rouges.

Elle regrettait de ne rien avoir de plus excitant à lui montrer que la pile bien nette de ses tee-shirts propres, les sous-vêtements de rechange et le pantalon supplémentaire, une petite laine au cas où il ferait froid. En rangeant ses cachets contre le rhume des foins et sa brosse à cheveux dans le tiroir, elle glissa son journal intime sous les tee-shirts. Ce soir, quand elle serait seule, elle y relaterait sa dispute avec Alice et elle essaierait de noter les deux points de vue avec une scrupuleuse justesse. Puis Alice monta avec un gin, pour faire la paix, et Harriet l'accepta, même si elle n'aimait pas vraiment le gin.

- Ça ne te dérange pas d'être dans cette chambre ? dit Alice en se détournant rapidement après s'être aperçue dans la psyché tachée par les années, bien qu'elle n'ait pu s'empêcher de lever la main à ses cheveux pour les recoiffer.

- Ça m'est égal. Pourquoi cela me dérangerait ?

- Parce que tu dois traverser ma chambre, c'est enquiquinant pour toi. Tu ne pourras pas passer par la chambre de Roland à cause de Pilar.

- Ça m'est égal.

Arthur demanda à Harriet si elle voulait bien le prendre en photo et, quand elle lui répondit qu'elle aimerait beaucoup, il arbora aussitôt un sourire assuré et ambigu devant l'appareil de sa tante. Puis Alice, également à l'aise devant l'objectif, s'assit à côté de lui sur le lit, le bras passé autour des épaules de son neveu, pour une autre photo. Arthur proposa ensuite que les deux sœurs posent ensemble, mais elles refusèrent d'en entendre parler. Sans jamais l'avoir avoué, elles avaient toutes les deux en horreur le fait de se ressembler à ce point, tout en étant pourtant si différentes. Sur les photos de famille, elles prenaient bien soin de se placer à des extrémités opposées. Les cheveux d'Harriet, qui devenaient blancs, avaient rendu la ressemblance encore plus saisissante.

Bien qu'ils n'aient pas de nouvelles de Roland, ils dînèrent : des pâtes à la sauce tomate, aux olives et aux câpres, du pain au levain, de la salade assaisonnée à l'huile d'olive et au sel de mer. Alice avait dressé une table ravissante avec encore plus de fleurs et la lourde argenterie ternie, cadeau de mariage de leurs grands-parents. Elle avait déniché une nappe en dentelle mouchetée par l'humidité qui sentait le placard où elle avait séjourné. Les fenêtres à guillotine sur le côté de la maison étaient relevées et les rayons obliques du soleil tardif rebondissaient sur le miroir au-dessus du buffet ; ils dînèrent dans cette lumière éclatante, toute la scène drapée d'un caractère commémoratif. Aucun d'eux n'avait de salle à manger chez soi ni n'utilisait de nappes, encore moins en dentelle.

- Dire que c'est peut-être la dernière fois qu'on vient ici, dit Fran.

Alice déclara qu'elle détestait y penser et Fran ne devait pas parler trop vite, car c'était ce dont ils devaient discuter quand ils seraient tous réunis. Les enfants, leurs regards passant d'un visage à l'autre afin d'évaluer l'humeur collective, se tenaient bien sous son influence, c'en était poignant : Ivy, le visage pâlot levé vers rien du tout, était en suspens entre cette pièce réelle et une autre imaginaire. Au cours du repas, le téléphone sonna sur son guéridon dans l'entrée et, quand Harriet revint après avoir répondu, elle avait l'air déçue.

- C'était Roland. Ils n'arriveront pas avant demain.

- Je l'ai su dès que le téléphone a sonné, dit Alice.

- Il réussit toujours à faire ça, s'exclama Fran. Chaque fois !

- Oh, c'est son petit jeu pour tester son pouvoir. Il ne s'en rend même pas compte.

Un moment, elles furent abattues ; la perspective de l'arrivée des autres leur avait fait du bien au moral. Leur frère, sa femme et sa fille - Molly, issue de son premier mariage - leur avaient paru encore plus glamour dans leur absence, et la soirée avait progressé crescendo vers le point culminant de leur apparition.

- Une excuse assez peu convaincante, poursuivit Harriet. S'il avait vraiment une réunion demain, il aurait certainement pu nous en informer plus tôt.

- Finalement, je suis contente, dit Alice en reprenant du poil de la bête.

S'avançant sur sa chaise, les coudes appuyés sur la table, elle leva son verre de vin vers les autres de sorte que ses bracelets retombèrent en tintant le long de son bras. Par-dessus sa robe d'été, elle avait passé un boléro rétro aux manches transparentes.

- On ne vit pas un moment spécial, juste nous six ? J'ai un peu l'impression de bénéficier d'un sursis, nous n'avons pas à rencontrer la nouvelle épouse de Roland ce soir. Demain, nous serons reposés et prêts pour elle. Mais rien que ce soir, c'est parfait sans eux, non ?

- Je m'en fiche s'ils ne viennent jamais, déclara joyeusement Kasim.

- Roland devrait penser à nous quand il décide de se marier si souvent, dit Fran. Il faut tout recommencer, on doit apprendre à composer avec une nouvelle femme. On s'était habitués à Valerie.

- Oui, en quelque sorte.

- Je ne m'étais pas habituée à elle, intervint Ivy. Elle parlait en hurlant et, quand elle marchait, sa tête faisait comme celle d'une poule.

- Comme ça, dit Arthur en l'imitant.

- N'est-ce pas un soulagement de pouvoir enfin exprimer la vérité, maintenant que Valerie fait partie du passé ?

- Ne les encourage pas, rétorqua Fran. Ils se conduisent bien assez mal.

Après le dîner, Alice fouilla dans le buffet à la recherche de bougies : la lumière électrique était trop brutale, cela gâcherait la magie. Et quand la vaisselle fut faite et les lits parés, les enfants calmes à l'étage, les adultes s'assirent de nouveau autour de la table, avec les fenêtres ouvertes sur la nuit si chaude. Des phalènes poétiques, reconnaissables dans le bouillon des insectes plus petits, voletaient maladroitement autour des flammes des bougies. Harriet avait passé un gilet et noué un foulard en soie autour de son cou, une concession à la sociabilité ; les foulards, c'était sa marotte, mais elle toucha de manière encourageante celui de sa sœur en s'exclamant qu'il était très joli. Ôtant son tablier, Fran extirpa des chocolats et une bouteille d'armagnac des cartons de courses provenant du supermarché. Alice piqua une cigarette à Kasim afin de pouvoir souffler de la fumée sur les insectes, puis elle lui en piqua une seconde.

Kasim, assez ivre, se réchauffait sans modération à la tendre attention des trois femmes convergeant sur lui, chacune d'elles assez âgée pour être sa mère. Elles suscitaient chez lui des réactions que les filles de son âge ne savaient pas encore éveiller : ces dernières pensaient qu'il était froid et brillant. Avachi sur sa chaise, ses longues jambes étendues sous la table, il était conscient de son intelligence qui s'exerçait et se dégourdissait, ainsi que de l'attention alerte des sœurs à son égard - spontanée, parce qu'elles s'étaient libérées du carcan de leur assurance. Les filles qu'il connaissait étaient toujours en représentation ou bien, quand elles abaissaient la garde, il ne semblait rien y avoir derrière. En relation avec ces femmes plus âgées, son esprit vif agissait tel un pouvoir sexuel - même si celui-ci n'avait aucun objectif particulier. D'un geste opulent, inclinant son verre, il fit tourner son vin qui déborda sur sa chemise en même temps que la cendre de sa cigarette tombait sur le tapis.

Il s'adressa à Fran, qui était professeur de maths dans un établissement du secondaire, elle l'aurait sans doute apprécié s'il ne l'avait pas cherchée. Elle semblait plus ferme et peut-être plus limitée que ses sœurs. Kasim avait autrefois eu un faible pour sa prof de maths et les mains potelées de Fran, grêlées de taches de rousseur, éveillaient un souvenir plaisant d'équations nettement inscrites sur un tableau blanc. Pour frimer, il parla de la théorie de l'optimisation et de la déviation en chaîne des fonctions composées - le montant x d'un bien demandé dépend du prix p qui dépend de la météo, mesurée par le paramètre m, et ainsi de suite. En réalité, les maths devenaient ennuyeuses à mesure qu'on progressait dans ses cercles inexorables. Mais il prit plaisir à leur faire peur avec ses solutions à la crise bancaire : on aurait dû laisser les banques se planter, expliqua-t-il avec sérieux, ainsi que les compagnies d'assurances qui ont acheté les créances hypothécaires, et on aurait dû laisser les gens qui ont trop emprunté pour acheter leurs maisons perdre ces maisons. On a besoin de moins de régulation, pas de plus - la finance mondiale fonctionne comme un emboîtement de cartels et le libre marché est le seul espoir de le briser.

Alice était horrifiée, mais se sentait également fière et confortée par la manière dont Kasim faisait étalage de sa personne. Évidemment, il connaissait les opinions des sœurs avant même qu'elles les expriment - leur vieux gauchisme poussiéreux et optimiste, leur aspiration d'un autre âge que l'État soit l'instrument de la justice sociale.

- Le problème avec le capitalisme, dit Alice, c'est qu'il s'appuie toujours sur la croissance. Mais on ne peut pas continuer à fabriquer toujours plus de choses, et épuiser les ressources de la planète. Pour commencer, on doit réduire les émissions de carbone.

- Tu es sérieuse ? Il y a vraiment encore des gens qui pensent qu'on a le temps de s'occuper de ça ? Tu crois que l'industrie lourde chinoise va fonctionner au solaire ?

- On doit vivre différemment. On doit apprendre à faire sans les choses.

- Va raconter ça aux Chinois.

Fran déclara qu'elle ne voulait pas penser au réchauffement climatique, c'était trop déprimant.

- Kas, poursuivit Alice, tu sais qu'Harriet était révolutionnaire quand elle était jeune ? Une vraie de vrai ! Tu serais surpris. Elle s'est fait arrêter plein de fois. Elle est allée en prison pour ses convictions.

- Tu en parles comme si elle avait posé des bombes ou des trucs dans le genre, intervint Fran.

- Tu as posé des bombes ? demanda Kasim. C'est plus marrant que l'économie.

Il avait l'habitude des vantardises nostalgiques des amis de son père au sujet de leur passé extrémiste.

- Bien sûr que non, je ne posais pas de bombes.

Mal à l'aise, Harriet baissa les yeux dans son café, faisant tinter sa cuillère contre la tasse.

- Je n'étais pas vraiment une révolutionnaire. Ne fais pas attention à Alice, elle ne pense pas la moitié de ce qu'elle raconte. Elle parle juste pour amuser la galerie.

- Tu étais de toutes les manifestations ! Tu t'es allongée sur la route devant les missiles de croisière ! Tu as filmé les agissements de la police pendant la grève des mineurs ! Tu détestais appartenir à la classe moyenne, à une famille comme la nôtre. Et tu sais ce qu'elle fait aujourd'hui ? Elle accompagne des demandeurs d'asile. C'est vraiment un métier sans espoir. Elle est tellement bonne avec les gens. Elle écoute toute la journée des histoires de viol et de torture.

Irritée, Harriet lui coupa la parole.

- N'en fais pas tout un show, Alice. Tu le transformes en autre chose que ce que c'est vraiment.

- Moi qui suis tellement égoïste, insista Alice. Je ne vis que pour moi.

Kasim fit remarquer qu'on n'avait pas le choix, il fallait vivre pour soi et gagner plein d'argent.

- Au moins, je n'ai jamais gagné d'argent. Je ne suis pas aussi mauvaise que ça.

- J'aimerais être aussi mauvaise que ça, dit Fran. J'aimerais avoir de l'argent.

À l'étage, Ivy, allongée, ne dormait pas, elle entendait leurs voix et leurs rires : dans un frisson de solitude, elle s'identifia à la chouette isolée lançant son appel dans les champs. Tournant dans un sens puis dans l'autre, devant son visage, ses mains invisibles dans le noir, elle n'arrivait pas à croire qu'elle prenait fin à la limite de sa peau sans être capable de la dépasser. Enfin, se recroquevillant sur le côté, genoux remontés, elle descendit l'escalier de cérémonie du sommeil, perdant une lourde cape, telle une mue, sur les marches derrière elle, ôtant les épingles des rivières sombres de ses cheveux qui tombaient, dans son rêve, le long de son dos jusqu'au sol.

 


[1] Pilar, en anglais, signifie « pilier ». (N.d.T.)