+ L'Air de rien - Hanif Kureishi
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Hanif Kureishi L'Air de rien

"L'Air de rien" d'Hanif Kureishi,
traduit de l'anglais par Florence Cabaret.

1

Une nuit, alors que je suis vieux, malade, à court de sperme, alors que je n'ai pas besoin que la situation se détériore, les bruits reprennent.

Je suis sûr qu'ils font l'amour dans la chambre de Zenab, juste à côté de la mienne.

Je me demande si mon imagination me joue un mauvais tour. Mais je ne crois pas. Ce sont des bruits que je n'ai jamais entendus ici. Nous vivons dans un grand appartement ouvert et tout en longueur. Je ne ferme jamais ma porte au cas où je devrais appeler Zee.

Je ne bouge pas, je reste concentré jusqu'à ce que je sois certain que je ne suis pas en train de délirer ni de faire un retour d'acide. J'entends des chuchotements, des soupirs, des cris. On dirait vraiment que c'est elle.

Mais ça pourrait être lui aussi. Mon ami.

Je m'attends à mourir d'un jour à l'autre. La perspective de la mort m'aide à vivre et me rend curieux. Je n'y vois plus très bien et j'ai tendance à être sourd d'une oreille, surtout quand il y a beaucoup de monde et que je ne vois pas les visages de ceux qui parlent. Mais, le matin, quand Zee fait la grasse matinée, je reste allongé et j'écoute. Il y a tout un monde qui anime cet immeuble cossu en plein cœur de Londres. J'entends l'ascenseur dans le couloir à l'extérieur, les portes en acier qui grincent quand elles s'ouvrent et se referment, des bribes de conversations dans l'entrée, des télévisions, des radios. Chaque nuit, j'écoute les renards, les ivrognes, les sirènes de police, les désespérés qui appellent à l'aide, la vie secrète des murs, le moteur du vibromasseur de ma femme, qui fait un bruit de rasoir.

Le matin, j'entends les oiseaux. Dans un arbre juste en face de l'immeuble, viennent régulièrement se percher dix perruches vertes, que Zee et moi observons avec intérêt. Il y a des travaux aussi dans les environs. Ce quartier de Victoria est en rénovation permanente. Je ne serai plus là pour voir le résultat. Je préférais Londres quand la ville était noire de suie et plus délabrée : il y avait une sorte de sublimité dans cette désolation d'après-guerre. On mettait les fous dans des asiles mais, aujourd'hui, les sains d'esprit sont encore bien moins lotis dans leurs bureaux. Ce nouveau monde me semble trivial, exténué. Il y a beaucoup trop d'argent à Londres. Et nous vivons là depuis trop longtemps.

Je profitais avec allégresse de mon déclin et de mon retrait du monde. Mais voilà qu'il m'arrive une histoire.

La vérité nous surprend toujours ; j'ai les paupières qui tremblent à force de me concentrer pour écouter. Ma bouche est sèche. Mes hanches sont irrécupérables et mes jambes ne valent pas mieux. Tant bien que mal, je réussis à me tourner vers la porte en me hissant sur le matelas.

Je tends le bras pour atteindre l'interrupteur et je renverse ma tasse de café. Elle fait un boucan épouvantable en tombant, comme si on tapait sur une casserole avec un marteau.

Je ne bouge plus.

Zee me traite de mari suspicieux, sceptique, incrédule, toujours prompt à voir le côté peu reluisant des choses - conséquence du désir et de la maladie mêlés. De fait, c'est en imaginant que je gagne ma vie mais l'imagination est le lieu de tous les dangers.

Enfin, à moins que mes voisins n'aient récemment fait l'acquisition de quelques cochons - hypothèse peu probable puisqu'ils sont arabes -, ce que j'entends ici pour la première fois, ce sont bien des bruits humains.

Je retiens ma respiration tout en fixant un point dans la pénombre du vestibule. Je sens une odeur de cigarette. Je pense à la manière dont, la semaine dernière encore, Zee me coiffait les cheveux, me passait la main dans la barbe ou me massait avec de l'huile de coco. Elle me caressait le torse, me stimulait les oreilles. Elle retirait mes Uggs bien chaudes pour me frictionner les jambes et les orteils tandis que j'étais allongé sur le dos, un thermomètre coincé entre les dents.

Invisibles mais pas inaudibles, les bruits ne diminuent pas. Je reste sur le qui-vive bien que j'aie déjà pris mon cachet. Zee a vérifié que je l'avalais correctement. Un peu plus tôt, sa gentillesse confinait à une forme de zèle, signe d'un malaise certain car elle n'a pas été très chaleureuse ces derniers temps. Eddie m'a apporté de l'eau et il est resté debout derrière elle dans l'embrasure de la porte, un sourire de complicité muette aux lèvres.

Je lui ai dit : « Bonne nuit, Eddie. Comment allez-vous faire pour rentrer à Soho ? Il est peut-être trop tard ? Vous voulez dormir sur le canapé ? N'hésitez pas, bien sûr. »

Je les observais. Ils se sont bien gardés d'échanger le moindre regard quand j'ai lancé cette invitation amicale. Je comprends mieux.

Eddie a hoché la tête : « Merci, Waldo, c'est gentil à vous, comme toujours. Le canapé sera parfait. À demain. Dormez bien, amigo. »

Je sirotais mon double expresso, comme chaque soir avant de m'endormir. J'aime le goût amer du café noir au fond de ma gorge.

C'était une fin de journée comme les autres. Maintenant, il me semble que j'entends leurs voix ; elles s'entremêlent, légères, joyeuses alors qu'ils sont allongés ensemble - nus, j'imagine.

Après vingt ans de mariage et vingt-deux ans d'écart entre nous, je pense que c'est la première fois que ma dévouée Zenab me trompe. En fait, j'en suis certain. Un conseil : ne croyez jamais ce que les gens vous disent. Mais Zee n'est pas une menteuse. Elle serait effarée qu'on puisse la soupçonner de malhonnêteté. Dans l'ensemble, c'est une femme assez coincée. Mis à part une histoire de meurtre pendant son enfance en Inde, elle a reçu une éducation tout ce qu'il y a de plus banal et respectable. On pourrait dire qu'à cette époque, c'était quelqu'un de trop bon et que ce n'était justement pas bon pour elle. Sa vie manquait de plaisirs.

Elle en a découvert quelques-uns depuis. Et voilà qu'elle rattrape le temps perdu. Il n'est jamais trop tard. Alors que j'entends toujours ces voix, je suis à la fois horrifié et excité. Si, avec le temps, l'acuité sexuelle s'estompe, j'ai compris que la libido, à l'instar d'Elvis et de la jalousie, ne meurt jamais. Je connais des copulateurs de quatre-vingt-cinq ans. Qui a jamais dit qu'il était besoin d'une érection, d'un corps ou d'un orgasme pour avoir une vie sexuelle ?

Je me mets à imaginer ce qu'ils sont en train de faire, les positions qu'ils essaient. S'est-elle mise à genoux ? S'embrassent-ils quand la passion s'empare d'eux ? À chaque corps, un animal.

J'aime à me dire que je visualise la scène. Pour chacun des vingt et quelques films et documentaires que j'ai réalisés, j'étais la caméra. Si l'on se réfère au classement de diverses revues spécialisées, certains sont parmi les cent meilleurs films du monde. Ou les deux cents meilleurs peut-être. En tant qu'homme de cinéma, mon existence, c'était mon regard. Nous autres, réalisateurs, nous sommes des voyeurs qui travaillons avec des exhibitionnistes. Désormais, arrivé en bout de parcours, je continue comme observateur.

Le regard, c'est ce qui préserve le merveilleux du monde. Et la sexualité, même si je suis coincé là, légume en devenir dans un fauteuil roulant, ça peut être intense. Je me souviens de son goût, de son odeur, Zee, mon dernier et unique amour ; je me délectais de son corps plus que de n'importe quel autre. Je me souviens qu'elle était devenue tellement impudique avec moi, je me souviens de nos jeux.

Désormais, c'est pour lui qu'elle ouvre la bouche. Ses doigts s'activent autour de son sexe. Peut-être qu'il la tient par les cheveux ; elle aime.

M'inspirant de la bande son et de mon imagination, je conçois les prises de vues, le montage et je travaille sur les seuls films que je parvienne à élaborer ces derniers temps : ceux que je me fais tout seul dans ma tête. Je ressasse indéfiniment les mêmes idées sur ce que c'est qu'être artiste. J'ai réussi à finaliser plusieurs films de cinq minutes : ils ne sont pas mal, plus libres que beaucoup de choses que j'ai pu faire à une époque où j'étais toujours sous pression parce qu'il y avait de l'argent en jeu. Je les montrerai à ma bonne amie Anita la prochaine fois qu'elle passera. Elle sait se montrer à la fois encourageante et accablante.

On dit que l'amour transforme les gens. Ou que les gens tombent amoureux pour pouvoir changer après une déception. Ou quand ils sont lassés d'eux-mêmes. De fait, quelque chose a été radicalement altéré. Il y aura des conséquences. Qui aurait pu le croire ? En l'espace de presque rien, des années entières de ma vie ont été complètement bouleversées.

J'ai besoin de temps pour réfléchir à tout ça. Et le temps m'est compté. Mais, au moins, j'aurai le reste de la nuit pour y penser. Je peux toujours dormir demain.

Le matin qui suit, je constate qu'il n'y a ni manteau ni chapeau dans l'entrée. Aucune senteur animale non plus. Eddie a levé le camp.

Autant que je sache, il a déjà dormi ici, plié en quatre sur le canapé, une dizaine de fois au moins. Souvent, quand je me réveille, il est là. Il aime rester pour le petit-déjeuner, à discuter des informations tout en s'habillant. Il a un appétit vorace et il avale la moitié de ses mots. Il adore la cuisine de Zee, surtout son omelette masala quand elle est bien relevée. Généralement, il attaque son assiette comme s'il n'avait pas mangé depuis un moment et ne savait pas quand serait son prochain repas.

J'imagine que c'est sa manière de faire des économies, juste avant de sauter dans un bus pour Soho. Parfois, il lave la vaisselle et fait un peu de ménage. Ces derniers mois, notre appartement est devenu son refuge - un lieu où il peut passer ses coups de fil, se déchausser, mettre ses pieds sur le canapé et écouter en boucle ces disques de jazz au rythme joyeux et irritant qu'il aime tellement.

Maintenant que les choses évoluent entre eux, il a préféré partir de bonne heure. Il n'a aucune envie de me voir. Ou, plutôt, que moi je le voie. Mais, je le connais assez bien désormais. Il a commencé à goûter à un nouvel avenir, il reviendra pour le deuxième service. Ce qui ne devrait pas tarder.

Ce soir.

Je suis curieux de voir la tournure que va prendre cette nouvelle péripétie. Il joue avec moi. Il prend un gros risque. Je peux être tout à fait imprévisible si on m'énerve. Lui est submergé par la passion. Il ne réfléchit pas. Moi, si. Et j'ai quelques coups d'avance - pour l'instant.


2

Visage blanc du jour.

Zee entre, ouvre les rideaux en grand et m'aide à m'installer dans le fauteuil roulant. Cela fait trois ans que je ne marche plus et j'espère malgré tout redevenir l'homme que j'ai été. Je suis peut-être physiquement diminué mais, croyez-moi, un vieillard peut se révéler assez excentrique avec l'âge.

« Tu as bien dormi ? »

Elle regarde si j'ai mouillé mon lit.

« Je n'en sais trop rien, mon amour. J'étais inconscient. Parti.

- Quel soulagement, Waldo. Je trouve ça mieux quand tu es inconscient la nuit. »

Je me pâme de respirer l'odeur de ses cheveux, de son corps au moment où elle se penche vers moi pour son baiser et sa caresse du matin. J'aime quand elle dégrafe son haut pour me montrer ses seins, quand elle remonte lentement sa robe ou quand elle me montre ses pieds en poussant des gémissements suggestifs. C'est ainsi que mes yeux s'ouvrent sur une nouvelle journée. Je préfère ses orteils à tous les levers de soleil. Je souris. Elle aime voir mes yeux danser ; ce sont les seuls organes un tant soit peu enthousiastes sur lesquels je puisse compter.

Ce matin, elle est déjà douchée et habillée. Ses gestes sont précis, elle chantonne tout en m'aidant à m'asseoir.

J'ai très envie de lui demander ce qui la remplit d'une telle énergie : « Tu prends une nouvelle vitamine ?

- Comment as-tu deviné ? »

Avec le filet de voix grave qui me reste, je lui dis des gentillesses - elle a l'air particulièrement fringante, pétillante, séduisante. Alors qu'elle est dans la deuxième moitié de la cinquantaine et qu'elle assiste à mon déclin et à mes souffrances, elle continue d'aller à la piscine, à faire des haltères ; elle s'achète aussi plus de vêtements que d'habitude.

Elle est mince comme une cigarette et elle a installé un tapis de course dans mon bureau, que je n'utilise plus guère maintenant mais où je conserve tout ce qui m'est le plus cher : journaux personnels, carnets, affiches, story-boards, claquoirs, exemplaires rares de livres pornographiques et une photo de la mère de Zee voilée, où elle ressemble à un fantôme venu du Moyen Âge. Elle m'a aidé à comprendre, à l'époque où nous discutions religion et charité, que j'étais un homme de gauche, un dissident, n'importe où que je sois, même tout seul dans ma salle de bains.

Dans ce bureau, je garde des cartes d'anniversaire de Bowie et d'Iman, une photo de moi avec Joe Strummer, une autre avec Dennis Hopper quand on était ensemble au jury de Venise, une autre encore où l'on me voit en costume et maquillage de scène avec ma troupe de travestis pakistanais à la fin des Folles de Karachi. J'y conserve également des lettres de félicitations ou d'insultes envoyées par des collègues. Ainsi que mes masques. Un jour que Zee m'avait emmené au supermarché dans mon fauteuil, j'avais mis le jaune : sa bouche violette édentée avait provoqué la consternation, le tollé même, dans les allées de chez Waitrose.

J'aime quand Zee court sur son tapis en soufflant à côté de moi tandis que je réfléchis à des films que je ne tournerai jamais. J'aurais envie, même dans mon état, de réaliser un ultime projet, quelque chose qui me remplisse d'énergie créatrice. Qui a jamais entendu parler d'un artiste à la retraite ? Avec les années, on éprouve un besoin de plus en plus effréné de s'accomplir.

Pendant que Zee étudie son horoscope et se prépare à aller faire des courses, Maria, la gentille aide à domicile brésilienne, arrive pour m'habiller.

Après la fatigue du petit-déjeuner, je prends un instant pour regarder les photos et les vidéos que j'ai faites récemment, essayant de voir si je pourrais en tirer quelque chose. Puis je passe à l'enregistrement de mon journal sonore. J'aime que le monde soit au courant de ce qui m'occupe. Mes idées fourmillent. Il faut que je laisse échapper un peu de pression si je ne veux pas me mettre à bouillir. Les artistes, nous sommes comme les capitalistes : nous nous approprions tout, nous allons jusqu'à voler la vie des autres.

Au moment de partir pour South Kensington, Zee me remercie pour mes compliments.

« Tu déjeunes à l'extérieur ?

- Pas aujourd'hui.

- J'espère qu'on verra Eddie ce soir. Il doit me rapporter des gulab jamun, et des nouveaux DVD aussi. Il sait que j'aime les surprises.

- Probablement des films que personne ne connaît.

- J'espère bien qu'il aura Les Trous de serrures, c'est fait pour mater. »

Je lève le bras pour lui toucher le visage. Elle attend que ma main tremblante effleure sa peau. Je me demande si elle va se reculer. En effet, elle s'écarte, mais pas brutalement.

« Je trouve agréable, Zee, que nous ayons de la compagnie en fin de journée. Heureusement que Samreen et les enfants arrivent dans quelques semaines : ce sera une bonne occasion de distraction. Il faut qu'on discute de son emploi du temps d'ailleurs. »

Zee donne l'impression de me regarder mais elle semble absente.

« Je m'inquiète à l'idée de te lasser avec mes plaintes et ce que je répète à longueur de journée. Tu t'ennuies ? S'il te plaît, Zee, réponds-moi.

- Il y a quelques mois, je dépérissais complètement : je me suis évanouie trois fois. Souviens-toi, tu me disais que j'avais les « traits tirés », que j'étais « amère ».

- Je m'en excuse.

- Bizarrement, je me sens bien en ce moment. Tu ne t'en rends pas compte ?

- Mais je ne vois que toi, ma Zeena. Je veux que tu sois heureuse.

- Vraiment ? Merci, Waldo. Je vais essayer. »

Je scrute son visage ; elle ne laisse rien transparaître. Si, après toutes ces années, le djinn est revenu semer la colère ou l'euphorie - c'est selon -, il a appris à se cacher.

Depuis plus de trente ans, Eddie est plus qu'une simple connaissance, mais moins qu'un ami. Il fut un temps où l'on se retrouvait deux ou trois fois par an autour d'un verre ou d'un repas, en tête à tête, ou avec de vieux copains. C'était quelqu'un de bonne compagnie, malicieux, avec un côté voyou, profiteur, pique-assiette, toujours prêt pour de nouvelles aventures. J'ai longtemps été admiratif d'une certaine excentricité, voire d'une certaine folie - chez les autres. Lui adore les gens célèbres et c'est un raconteur à l'esprit particulièrement salace tandis que je raffole de la moindre histoire graveleuse de bite, de chatte ou de cul - de tout ce qui implique secrets et faiblesses. Mais, au cours de ces cinq dernières années, je ne le voyais plus que de manière intermittente - jusqu'à récemment. Il y en a beaucoup des comme lui à Londres, qui passent leur vie à lanterner, qui sont tout le temps sur la corde raide.

Eddie est toujours resté très vague, très allusif, voire franchement mystérieux dès qu'il était question de ce qu'il faisait. Je ne crois jamais complètement ce qu'il me raconte. Apparemment, il est toujours critique de cinéma et il fréquente avant-premières et conférences de presse. Je peux lui parler de n'importe quel film, il aura un avis éclairant. Si j'ai envie de voir une comédie, ce dont j'ai souvent besoin, il ne manquera pas de me soumettre un titre. J'aime regarder un film par jour, parfois deux.

Il suffit de faire un compliment à quelqu'un pour l'avoir à son service pour toujours. Malheureusement, je crois que j'ai flatté Eddie par erreur. Je devais être dans de bonnes dispositions. Il a commencé à me rendre visite régulièrement il y a six mois. Il est peut-être un peu idiot mais ce n'est pas quelqu'un de stupide. Il s'était autoproclamé expert de mon travail et venait nous voir pour préparer une rétrospective et une conférence que le National Film Theatre lui avait commandées. Une opportunité pour l'un et l'autre. J'aimais l'idée que ce soit lui qui mette en route cette entreprise de mémoire.

Jusqu'ici, je n'ai pas d'assurance concrète que la rétrospective aura lieu. À la fois brillant et incompétent, Eddie avait été chargé d'exhumer mes premiers films pour la télévision, la plupart ayant été diffusés une fois sans que personne ait jamais pu les revoir. J'avais envie qu'il retrouve un film que j'avais réalisé dans les années soixante-dix sur des écoles d'art et la culture pop ; un autre également sur des marathons de danse dans le nord de l'Angleterre, et sur les groupes de mods dans le sud de Londres ; enfin, quelques films un peu rudimentaires mais pleins de vitalité que j'avais tournés dans les années quatre-vingt. Je serais content s'ils étaient remis en circulation mais je ne me sens pas non plus tenu de le faire. J'ai eu mon heure de gloire et il est trop tard pour que je songe à ranimer durablement l'estime que je me porte. Je vis sans doute mes dernières heures mais, jusqu'à hier soir, j'étais raisonnablement joyeux ; je n'ai plus besoin que le monde me renvoie constamment mon image. Quel soulagement de pouvoir renoncer ainsi.

J'essaie de ne pas perdre le fil de mes idées mais j'ai tendance à me laisser distraire. Cette trahison, ce cambriolage nocturne, cet épisode avec Eddie - s'il s'avère que c'est vrai mais, jusque-là, je n'ai pas de certitude : a-t-on jamais envie de reconnaître ce que l'on sait déjà par ailleurs ? -, tout ça m'a réveillé et m'oblige à me ressaisir.

Il faut que je reste concentré.

Aujourd'hui, je dors autant que je peux afin de pouvoir garder les yeux ouverts en fin de journée. J'ai l'intention de poursuivre mon enquête. Si hier soir leur a plu, il y a des chances que ça leur plaise davantage la fois prochaine. Le désir charnel, n'est-ce pas une faim insatiable qui se nourrit d'elle-même ? Au fur et à mesure que leur plaisir ira crescendo, ils seront moins discrets. Est-ce que nous n'attendons pas tous ce moment avec impatience ? La souffrance perd de son horreur quand la victime trouve le moyen d'en jouir.

C'est un petit univers ici. Je reste des jours entiers dans l'appartement sans sortir. De fait, nous avons une maison de campagne où nous allons très rarement. Un soir, alors que j'avais encore des béquilles et que j'étais parti me promener dans le jardin, je suis tombé. Je pèse un certain poids. Alourdi comme je suis par les huîtres, les tourtes copieuses, les charlottes aux fruits rouges, les fromages de chèvre et les pistaches - le tout arrosé de Bloody Mary, vin, bière brune et whisky -, Zee n'a pas pu me relever. Nous avons dû attendre quatre heures avant qu'une ambulance arrive. Je pense souvent à ma mort, à la manière dont elle se déroulera. Mais je n'étais pas enchanté à la perspective de mourir là, par terre : ce n'est pas le meilleur endroit pour se faire entendre. Et j'espère bien que les anthologies n'omettront pas de citer mes derniers mots.

La sonnerie de la porte retentit. Il est huit heures.

Enfin, voilà l'ange exterminateur. La soirée peut commencer. Eddie arrive, tout sourire, les bras chargés de films, fromage, chocolat. Et une orchidée pour Zee.

« Attendez un peu. Laissez-moi le temps de me changer, annonce-t-elle. »

Eddie et moi regardons du football. Je le soupçonne d'une certaine condescendance vis-à-vis de moi. Il n'aime pas vraiment le sport : il pense que c'est bon pour les sots. Mais c'est difficile d'être sûr de quoi que ce soit avec lui. Il a toujours envie de vous faire plaisir.

Je suis là, les yeux mi-clos mais, quand je me réveille au bout d'une demi-heure, j'aperçois Zee qui sort tout doucement de sa chambre où elle vient d'enfiler sa kurta en soie. Bientôt, ils trinquent gaiement, et moi avec eux. Il se passe quelque chose. Ils sont assis à chaque extrémité du canapé mais ils s'amusent avec leur téléphone comme des adolescents.

Je remets mon fez en place et vide le verre que j'avais posé sur mon tabouret en peau de zèbre. Ils sont en train de s'envoyer des textos. Je la vois qui sourit et qui agite la tête chaque fois qu'elle regarde son téléphone. Elle croise et décroise les jambes jusqu'au moment où une pantoufle tombe par terre et reste là, tel un serpent tapi dans la forêt. Avec Eddie, nous regardons ce pied qui en dit long. Je soupçonne qu'il a très envie de ramasser la pantoufle.

Le narcissisme est notre religion. La canne à selfie est notre croix et nous devons la porter partout où nous allons. Sans un bruit, je saisis la mienne.

Je filme ce pied, ainsi que d'autres éléments du décor. Je suis impatient : c'est tout juste si je ne défaille pas de sentir que j'entame ma descente aux enfers d'un masochisme voluptueux. La souffrance est un tel plaisir et le plaisir une telle souffrance. Je fais en sorte de ne pas me trahir. De toute façon, ils ne se soucient pas de moi.

Je demande que l'on me mette au lit. J'avale un cachet que je recrache discrètement. À vrai dire, ils n'ont aucun effet : autant donner de l'aspirine à un éléphant.

Eddie me pousse jusqu'à ma chambre et m'aide à grimper dans mon lit.

Les oreillers me font mal. Il les dispose comme j'aime. Ses gestes sont doux et rapides ; je marmonne : « Pourquoi, dans un film, quand on voit un infirme apparaître, on sait qu'il va se faire tuer ? Parce que c'est déjà un déchet ?

- Je vais y réfléchir, me dit-il en éteignant la lumière. Ça me donnera de quoi m'occuper tout à l'heure. »

Habituellement, elle ne vient pas m'embrasser une fois que je suis couché.

Je suis là, allongé, prêt à écouter. La nuit promet d'être riche en distractions fatales. Mon cerveau peut bien se consumer dans des flammes absolument atroces mais j'imagine que le couple d'amoureux m'a déjà oublié. Je perds de mon importance. Eux se retrouvent sous les feux de la rampe tandis que je disparais progressivement. Je suis un figurant dans mon propre film.

Zee a toujours été quelqu'un de profondément dévoué. Elle est la femme que j'ai toujours eu envie d'avoir. Elle a abandonné son pays, sa famille et son mari pour moi. Un jour, elle m'a confié qu'elle m'aimerait même sans pénis. Est-ce que j'y ai seulement cru ? Qui peut ne pas aimer la bite ?

Elle mène une vie désertée par la vie et n'a pas fait l'amour depuis au moins sept ans. Je ne peux la satisfaire d'aucune manière. Je pense qu'elle devait se masturber devant le poste de télévision en regardant des films romantiques. Du Jane Austen, j'espère. Peut-être que Zee aimerait sentir ma langue entre ses jambes. Je peux la remuer encore un peu. Dans les mauvais jours, le seul fait de devoir lever un bras ressemble au paradoxe de Zeno. Le mouvement impossible : un nombre infini de gestes qui n'arrivent jamais à terme. Je peux tenir un verre, utiliser mon téléphone et faire avancer mon fauteuil mais c'est à peine si j'arrive à fermer les boutons de mon pyjama. Est-ce que ça me donne le droit de devenir convoiteur, ou censeur ?

Je ne peux pas être tout à fait un salaud : ma jeunesse, je l'ai vécue dans les années soixante. Quant aux années soixante-dix, nous étions encore plus débridés et plus décadents probablement. À cette époque imbécile où il était interdit d'interdire, où tout était permis, où l'on croyait que l'orgasme était le remède miracle, j'ai eu plus que ma part, d'autant que j'avais rejoint une communauté en Californie, où je partageais ma vie entre une moto et plusieurs lesbiennes avec lesquelles nous nous régalions des mêmes amours. Séances de baise absolument magiques où rien n'existe plus.

Et, de ce côté-là, j'avais de sérieux atouts : beau mec, pantalon patte d'eph, colliers de perles, larges épaules, longs cheveux bruns, et un cul à tomber pour lequel vous auriez volontiers payé. Si, étant jeune, vous avez été séduisant, désirable, charismatique, avec un physique avantageux, c'est quelque chose que vous n'oubliez pas. L'intelligence et l'effort ne compenseront jamais la laideur. La seule chose qui vaille, c'est la beauté ; ça ne s'achète pas et ceux qui sont beaux ont tous les droits. Peu importe comment vous finissez : toute votre vie, vous ferez partie d'un club très privé. Et vous n'éprouverez que pitié pour ceux qui n'ont pas la grâce. Les pauvres types comme Eddie.

J'ai appris qu'il était sage de se méfier de la normalité et que la vertu est une chimère. Je me suis battu pour refuser les pratiques communes de fidélité ou les chaînes imposées par les conventions. L'éthique est une forme de violence pathologique et le bien une entrave. J'ai toujours été, et j'espère le rester, un sensualiste doté d'un penchant affirmé pour le Marquis de Sade comme guide moral. Je veux être fidèle à cette philosophie, malgré la tentation de poser des interdits.

Mais j'ai aussi compris que la transgression elle-même définit les règles qu'elle cherche à contourner. Il n'y a rien qui renforce autant la norme que les conduites déviantes.

Je voudrais pouvoir me dire : c'est juste sexuel. Ou encore : ne le prends pas pour toi. Sois tolérant, laisse les autres en profiter. Le progrès, c'est surmonter les tabous. Mais, on a beau l'aborder sous n'importe quel angle, personne n'arrive à se défaire de l'idée que la sexualité a un sens. Aujourd'hui encore, les femmes sont plus souvent amoureuses que les hommes. En définitive, mon problème, ce n'est pas la sexualité, c'est l'amour. Et je me rends compte que je suis ce genre d'imbécile qui veut qu'on n'aime personne d'autre que lui.

Ce ne fut pas toujours le cas. Je me suis égaré à une époque, en suivant des idéaux de masculinité frelatée - piochés dans les nombreux westerns que j'ai pu regarder ? - qui m'ont fait croire que je devais toutes les sauter, même celles dont je n'avais pas envie, au point de m'accabler de reproches quand je n'y arrivais pas. Je n'éprouvais que mépris pour celles qui ne me désiraient pas. J'avais l'idée aussi que toutes les femmes étaient interchangeables et qu'on pouvait toujours passer à une autre. Et, quand j'étais malheureux, je me raccrochais à cette conviction que le sexe me sauverait.

J'ai toujours cette sensibilité des années soixante. Nous étions alors persuadés que tout ce qu'il y avait de bien - l'égalité, le féminisme, l'antiracisme, la liberté pour les minorités sexuelles - se généraliserait. Nous pensions être éclairés. Les bonnes choses se révéleraient bonnes pour tout le monde. Mais les gens n'en ont pas voulu. Car nous étions élitistes, un point c'est tout.

Maintenant, alors que je me tiens prêt à passer à l'inaction, un peu de bave collée à la barbe, je reste allongé, je fais semblant d'être fatigué, voire je ronfle exprès, pour eux. Le spectacle vaut le détour. Après tout, j'ai été acteur en Hollande, en Allemagne, dans des troupes alternatives assez déjantées - souvent nu, parfois drogué, le regard perdu dans la voûte céleste du théâtre - tout au début de ce que certains appellent ma « carrière ».

J'entends du bruit. Ils ont commencé ? Je me concentre. Les sens en alerte ; toute ouïe, selon l'expression consacrée.

Je repense aux voyages que j'ai faits avec elle, cet être que j'aimais le plus au monde. Les repas, le vin, les promenades à Capri, à Paris, à la Villa Borghèse, à Murree au Pakistan, les siestes pendant qu'elle lisait. Je songe à sa gentillesse, à ses caresses. Je la revois quand elle va me chercher un pull parce que j'ai froid, quand elle m'essuie les fesses.

Bientôt, je suis endormi.

Mort ? Non, pire : vivant.

Quand je me réveille, j'entends les oiseaux qui chantent ; il fait noir.

J'ai les yeux grands ouverts dans l'obscurité. Le silence règne ; et le silence est un bruit qui résonne énormément. Je gémis, je souffle. Les amants eux-mêmes ont abandonné la partie. Nuit de sommeil informe où je n'aurai rien appris. Tout en continuant à soupirer, j'essaie de m'allonger sur le côté.

Le matin, les oiseaux sifflent à tue-tête, l'ascenseur grince ; Eddie a filé après avoir avalé mes harengs, mes tartines et mon café qui le réchauffe. Retour à la normale. J'ai fermé les yeux et j'ai tout raté. C'est fini. Cette occasion ne se représentera plus.

« Waldo, on dirait que tu es agacé, irrité. Tout va bien ?

- J'ai passé une mauvaise nuit.

- J'espère que la prochaine sera meilleure. »

Assurément.