+ Beren et Lúthien - J.R.R. Tolkien
Actualités Presse Nouvelles
J.R.R. Tolkien Beren et Lúthien

"Beren et Lúthien" de J.R.R. Tolkien,
traduit de l'anglais par Daniel Lauzon, Elen Riot et Adam Tolkien.

 

 

Tinwelint avait alors deux enfants, Dairon et Tinúviel, et Tinúviel était une damoiselle, et la plus belle de toutes les damoiselles parmi les Elfes cachés, et en vérité elles sont rares à avoir jamais été si belles, car sa mère était une fée, une fille des Dieux ; mais Dairon était alors un garçon vigoureux et joyeux, et plus que toute autre chose il aimait à jouer sur une flûte de roseau ou d'autres instruments des bois, et il est maintenant cité parmi les trois joueurs les plus magiques de tous les Elfes, et les autres sont Tinfang Warble et Ivárë qui joue au bord de la mer. Mais le bonheur de Tinúviel se trouvait plutôt dans la danse, et aucun nom ne rivalise auprès du sien pour la beauté et la subtilité de ses pieds virevoltants.
Or c'était le délice de Dairon et de Tinúviel que de s'éloigner du palais caverneux de Tinwelint leur père et ensemble de passer de longs instants parmi les arbres. Là, souvent, Dairon s'asseyait sur une motte ou la racine d'un arbre et faisait de la musique sur laquelle Tinúviel dansait, et quand elle dansait sur la musique de Dairon plus souple était-elle que Gwendeling, plus magique que Tinfang Warble sous la lune, et nul ne verra jamais une telle cadence sinon dans les roseraies de Valinor où danse Nessa sur les pelouses d'un vert impérissable.
Même la nuit lorsque la lune brillait pâle, jouaient et dansaient-ils encore, et ils n'étaient pas effrayés comme je le serais, car le règne de Tinwelint et de Gwendeling écartait les maléfices des bois et Melko ne les troublait pas encore, et les Hommes étaient retenus par-delà des collines.
Or le lieu qu'ils aimaient le plus était un endroit ombragé, et des ormes y poussaient, et des hêtres aussi, mais ceux-ci n'étaient pas très grands, et quelques châtaigniers y avait-il, aux fleurs blanches, mais le sol était humide et une vaste poussée brumeuse de ciguë s'élevait sous les arbres. En un temps du mois de juin ils jouaient là, et les ombelles blanches de la ciguë étaient comme un nuage autour des fûts des arbres, et là Tinúviel dansa jusqu'à ce que le soir s'évanouît sur le tard, et que de nombreuses phalènes blanches fussent sorties. Tinúviel étant une fée, elle ne s'en préoccupa pas comme tant d'enfants des Hommes le font, bien qu'elle n'aimât point les bêtes rampantes, et aucun des Eldar ne touchera une araignée à cause d'Ungweliantë - mais maintenant les phalènes blanches voletaient autour de sa tête et Dairon trillait sur un air envoûtant, lorsque soudain cette chose étrange advint.
Jamais n'ai-je entendu la manière dont Beren arriva en ce lieu par-delà les collines ; pourtant était-il plus courageux que la plupart, comme tu l'entendras, et seul l'amour de l'errance peut-être l'avait hâté au travers des terreurs des Montagnes de Fer jusqu'à ce qu'il atteignît les Terres Au-delà.
Or Beren était un Gnome, fils d'Egnor le forestier qui chassait dans les endroits plus sombres dans le nord du Hisilómë. La terreur et le soupçon planaient entre les Eldar et ceux de leur peuple qui avaient goûté de l'esclavage de Melko, et en cela les actes mauvais des Gnomes au Havre des Cygnes trouvèrent leur revanche. Or les mensonges de Melko couraient parmi les gens de Beren et ils croyaient ainsi de mauvaises choses au sujet des Elfes secrets, or toujours est-il que Beren vit Tinúviel qui dansait dans le crépuscule, et Tinúviel était vêtue d'une robe d'argent perle, et ses pieds nus et blancs étincelaient parmi les tiges de ciguë. Alors Beren ne se soucia point qu'elle fût Vala ou Elfe ou enfant des Hommes et s'approcha furtivement pour la regarder ; et il s'appuya contre un jeune orme qui poussait sur un monticule de sorte qu'il put contempler la petite clairière où elle dansait, car il défaillait d'enchantement. Si mince était-elle et si douce qu'à la fin il se tint hardiment à découvert pour pouvoir mieux la contempler, et à ce moment la lune pleine surgit brillamment à travers les branchages et Dairon entrevit le visage de Beren. Il s'aperçut tout de suite qu'il ne s'agissait pas de l'un des leurs, et tous les Elfes des bois regardaient les Gnomes du Dor-lómin comme des créatures pleines de traîtrise, cruelles et infidèles, aussi Dairon lâcha son instrument et, s'écriant « Fuis, fuis, ô Tinúviel, un ennemi marche dans ce bois », il disparut en vitesse parmi les arbres. Alors Tinúviel dans sa surprise ne le suivit pas immédiatement, car elle ne comprit pas ses mots tout d'abord, et sachant qu'elle ne pouvait courir et bondir aussi vigoureusement que son frère elle se glissa soudainement à terre parmi les ciguës et se cacha sous une très haute fleur aux nombreuses feuilles étalées ; et là elle semblait dans son habit blanc comme une gerbe de clair de lune qui miroitait parmi les feuilles sur le sol.
Alors Beren fut triste, car il était esseulé et fut chagriné de leur effroi, et il chercha Tinúviel partout alentour, ne le croyant pas partie. Ainsi mit-il subitement la main sur son mince bras sous les feuilles, et avec un cri elle s'écarta de lui et voleta aussi vite qu'elle put dans la lumière pâle, filant et tremblotant sous les rayons de lune comme seuls les Eldar le peuvent, autour des troncs d'arbre et des tiges de ciguë. Le doux toucher de son bras donna à Beren encore plus d'ardeur qu'auparavant pour la trouver, et il la suivit vélocement, et pourtant pas assez, car enfin elle lui échappa, et rejoignit les lieux de la demeure de son père dans l'effroi ; après quoi elle ne dansa plus seule dans les bois durant bien des jours.
Beren en conçut un grand chagrin, et il ne voulut pas quitter ces lieux, espérant voir cette douce damoiselle elfique danser une fois de plus, et il erra dans la forêt durant bien des jours, devenant farouche et solitaire et cherchant Tinúviel. À l'aube et au crépuscule il la chercha, mais toujours avec plus d'espoir lorsque la lune brillait claire. Enfin une nuit il entrevit un scintillement au loin, et voici, elle était là qui dansait seule sur un petit monticule sans arbres et Dairon n'y était pas. Souventefois elle y vint ensuite et dansa et chanta toute seule, et parfois Dairon était auprès, alors Beren regardait depuis l'extrémité du bois au loin, et parfois il était absent et Beren se glissait alors plus près. Il y avait longtemps en vérité que Tinúviel savait qu'il venait, feignant le contraire, et longtemps que sa peur l'avait quittée en raison du désir plein de langueur sur le visage de Beren éclairé par la lune ; et elle vit qu'il était bon et plein d'amour pour sa danse magnifique.
Alors Beren se mit à suivre Tinúviel en secret à travers les bois, jusqu'à l'entrée même de la grotte et la tête du pont, et quand elle disparaissait il l'appelait de l'autre côté du ruisseau, prononçant doucement « Tinúviel », car il avait entendu le nom sur les lèvres de Dairon ; et bien qu'il ne le sût pas, Tinúviel souvent prêtait l'oreille depuis les portes caverneuses et riait doucement ou bien souriait. Enfin un jour alors qu'elle dansait seule, il sortit avec plus de bravoure et lui dit : « Tinúviel, apprends-moi à danser. » « Qui es-tu ? » dit elle. « Beren. Je viens d'au-delà des Collines Amères. » « Alors si tu veux danser, suis-moi », dit la damoiselle, et elle dansa devant Beren en s'éloignant, loin dans les bois, avec agilité mais non pas si vite qu'il ne pût la suivre, et encore et toujours elle regardait en arrière et riait de le voir trébucher à sa suite, disant : « Danse, Beren, danse ! comme ils dansent au-delà des Collines Amères ! » C'est ainsi qu'ils vinrent par des chemins tortueux à la demeure de Tinwelint, et Tinúviel fit signe à Beren de passer le ruisseau, et il la suivit en s'émerveillant et descendit dans la caverne et les profondes salles de sa demeure.

Cependant lorsque Beren se trouva devant le roi il fut décontenancé, et grandement intimidé par la majesté de la Reine Gwendeling, et voici, lorsque le roi dit : « Qui es-tu, toi qui surviens dans mes palais sans y être invité ? », il ne trouva rien à dire. Tinúviel répondit donc pour lui, disant : « Celui-ci, mon père, est Beren, un voyageur qui erre depuis l’autre côté des collines, et il voudrait apprendre à danser comme peuvent danser les elfes d’Artanor », et elle rit, mais le roi fronça les sourcils lorsqu’il entendit d’où venait Beren, et il dit : « Oublie tes paroles légères, mon enfant, et dis-moi si cet Elfe sauvage des ombres a cherché à te faire quelque mal ? »

« Non point, père, dit-elle, et je pense qu’il n’y a aucun mal en son cœur, et ne sois pas sévère avec lui, à moins que tu ne désires voir ta fille Tinúviel pleurer, car il s’émerveille plus de ma danse qu’aucun que j’aie connu. » Alors Tinwelint dit : « Ô Beren, fils des Noldoli, que désires-tu des Elfes du bois avant de retourner par où tu es venu ? »
Si grande fut la joie étonnée du cœur de Beren lorsque Tinúviel parla ainsi à son père en sa faveur que le courage monta en lui, et l’esprit aventureux qui l’avait mené hors du Hisilómë et par-dessus les Montagnes de Fer s’éveilla à nouveau, et regardant Tinwelint avec témérité, il dit : « Eh bien, ô Roi, je désire votre fille Tinúviel, car elle est la plus belle et la plus douce de toutes les damoiselles que j’aie vues ou dont j’aie rêvé. »
Alors il y eut un silence dans la salle, bien que Dairon rît, et tous ceux qui entendirent ses paroles furent stupéfaits, mais Tinúviel baissa les yeux, et le roi, jetant un regard à l’aspect sauvage et rude de Beren éclata de rire à son tour, ce à quoi Beren rougit de honte, et le cœur de Tinúviel fut blessé pour lui. « Bien ! épouser ma Tinúviel, la plus belle de toutes les damoiselles du monde, et devenir un prince des Elfes des bois – ce n’est là qu’une petite faveur à réclamer pour un étranger, fit Tinwelint. D’aventure puis-je de bon droit demander quelque chose en retour. Ce ne sera rien d’important, un gage seulement de ton estime. Apporte-moi un Silmaril de la Couronne de Melko, et ce jour-là Tinúviel t’épousera, si elle le désire. »