+ Débriefing - Susan Sontag
Actualités Presse Nouvelles
Susan Sontag Débriefing

"Débriefing" de Susan Sontag,
traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie-France de Paloméra et Florence Cabaret.

Pèlerinage

Tout ce qui entoure ma rencontre avec lui revêt, dans ma mémoire, les couleurs de la honte.
Décembre 1947. J'avais quatorze ans et j'étais pleine d'impatience, d'admiration pour cette réalité vers laquelle je m'élancerais, une fois délivrée de ce long emprisonnement qu'était l'enfance.
J'en entrevoyais la fin. Déjà aux portes de l'adolescence, je terminais mes études secondaires à quinze ans. Et alors, et alors... tout s'épanouirait. Mais jusque là il fallait attendre, tuer le temps (je n'avais encore que quatorze ans). Récemment transférée du désert de l'Arizona du Sud vers la côte sud de la Californie, un nouveau cadre de vie s'offrait à moi, avec de nouvelles perspectives d'évasion ; ce que j'appréciais énormément. Ma mère, veuve affligée d'une incurable bougeotte, s'était remariée en 1945 avec un as de l'aviation américaine ; il était beau, couvert de décorations et de blessures glorieuses qui avaient nécessité une année d'hospitalisation (il avait été descendu cinq jours avant le jour J), puis un séjour réparateur dans le désert. Grâce à lui, ma mère semblait enfin se fixer quelque part. L'année suivante, notre nouvelle famille ainsi formée - mère, beau-père, petite sœur, chien, gouvernante irlandaise au salaire fantaisiste, reste des jours passés, et enfin moi, la pièce rapportée, étrangère à ce nouveau climat - quittait le bungalow en stuc d'une rue sale des faubourgs de Tucson où nous avait rejoints le capitaine Sontag, pour s'installer dans une jolie villa à volets, entourée de haies de roses et de trois bouleaux, sise à l'entrée de la vallée San Fernando ; là, je faisais habituellement semblant de rester assise tranquillement à contempler le déroulement d'un facsimilé de vie familiale et du reste de ma peu convaincante enfance. Pendant les week-ends, mon beau-père, débarrassé maintenant de son uniforme mais toujours aussi militairement boute-en-train, régnait sur le barbecue du patio où s'entassaient les biftecks et les épis de maïs enduits de beurre, bien entortillés dans leurs cornets d'aluminium. Je mangeais... mangeais ! Comment faire autrement quand on a devant soi une mère osseuse et morose, toujours en train de chipoter sa nourriture ; son apathie était aussi inquiétante que la gaieté du capitaine. Non, vraiment, impossible d'imaginer qu'ils se mettent à jouer maintenant les rôles de membres d'une même famille ! Il était trop tard ! J'étais déjà loin d'eux, je fuyais, même si mon visage ressemblait en tous points à celui de ce bébé grandi trop vite qu'était la fille aînée de la famille et qui s'évertuait à mastiquer avec enthousiasme son quatrième épi de maïs ; en fait, j'étais déjà partie. (Les Français se facilitent la tâche en disant « je suis moralement parti » mais continuent à traîner sur les lieux.) Il fallait juste que passent ces dernières années de mon enfance. Pendant son déroulement (un mot emprunté au vocabulaire de guerre qui m'a permis, pour la première fois de ma vie, d'éprouver une certaine condescendance à l'égard du temps présent, tout en espérant un avenir meilleur), il n'était pas interdit de faire semblant d'apprécier les petites récréations familiales, d'éviter les conflits et de s'empiffrer aux dépens des parents. A vrai dire, je redoutais les conflits plus que tout au monde. Et j'avais toujours faim.
J'avais aussi l'impression d'avoir la vie dure car je m'étais fixé pour tâche d'éviter l'imbécillité (il me semblait que je me noyais dedans), les stupidités des copains de classe et des professeurs, les platitudes affolantes que j'entendais à la maison. Les spectacles comiques hebdomadaires agrémentés de rires pré-enregistrés, le sirupeux hit-parade, les comptes rendus hystériques des jeux de base-ball et des combats de professionnels à la radio, dont la tapage emplissait le living-room tous les soirs de la semaine et plus encore ceux des week-ends, me tourmentaient infiniment. Je grimaçais des dents, je tortillais les mèches de mes cheveux, je me rongeais les ongles, mais je restais polie. Bien que peu attirée par les plaisirs nouveaux des petites faubouriens du voisinage dont ma sœur avait vite fait ses délices, je ne m'estimais pas inadaptée ; je pensais qu'on acceptait, sur ma bonne mine, cette enveloppe d'affabilité dont je m'affublais (j'étais bien un fille !). Ce que les autres pensaient de mo m'étais complètement égal ; à mes yeux ils étaient tous étonnamment aveugles et peu curieux ; moi qui mourais d'envie de tout apprendre, de tout connaître et de découvrir enfin la raison de cette différence exaspérante qui existait entre moi et ceux que j'avais rencontrés jusqu'à présent, j'étais sûre qu'il y avait ailleurs des tas de gens qui me ressemblaient. Il ne me vint jamais à l'idée qu'il pu y avoir un obstacle sur ma route.
Je ne broyais pas du noir, je ne boudais pas, non parce que j'estimais que se plaindre ne servait à rien mais plutôt parce qu'il y avait un revers à la médaille : d'un côté mon insatisfaction, de l'autre, une sorte de ravissement qui m'avait en fait terriblement contrariée pendant toute mon enfance parce que je ne pouvais le partager avec personne et que son poids s'accentuait de jour en jour. Depuis notre dernier déménagement, j'avais des accès de jubilation presque toutes les nuits ; car dans les huit maisons ou appartements où nous avions vécu avant de venir ici, je n'avais jamais eu de chambre personnelle. Une porte bien à moi, quel rêve ! Je l'avais maintenant et je pouvais lire pendant des heures à la lumière d'une lampe de poche, non pas caché sous les couvertures, mais à l'air libre.
J'avais eu dès ma plus tendre enfance un appétit démesuré de lecture (lire, c'était couper à même dans la chair de mes parents) ; je lisais n'importe quoi : les contes de fées, les bandes dessinées (j'en avais une importante collection), l'Encyclopédie Compton, les Bobbsey Twins et autres séries Stratemeyer, des livres sur l'astronomie, la chimie, la Chine, des biographie de savants, tous les récits de voyage de Richard Halliburton, et bon nombre de classiques de l'époque victorienne. Après quoi, trainant dans l'arrière-boutique d'un magasin d'articles de bureau et de cartes de vœux découvert, dans les années quarante, dans la ville basse de Tucson, je me noyais avec délices dans les profondeurs de la Bibliothèque moderne. J'y trouvais tous les ouvrages de base et, au dos de chacun d'eux, des titres de livres qui allaient figurer sur ma première liste. Je n'avais plus qu'à les acheter (quatre-vingt dix cents les petits formats, un dollar vingt-cinq les grands). Chaque œuvre me faisait découvrir de nouveaux horizons qui se déroulaient devant moi comme un mètre de menuisier. Un mois après mon arrivée à Los Angeles, je repérais une vraie librairie, la première de toutes celles dont je deviendrais la cliente assidue au cours de ma vie : la librairie Pickwick, sur Hollywood Boulevard, où je me rendais presque chaque jour en sortant de l'école pour lire, debout, quelques-uns des ouvrages de la littérature mondiale, les achetant quand je le pouvais, les volant quand je l'osais. Chacun de ces vols me plongeait dans un abîme de remords pendant des semaines, mais comment faire autrement avec si peu d'argent de poche ? Il me paraît curieux aujourd'hui de n'avoir jamais songé à aller dans une bibliothèque. C'est qu'il me fallait posséder mes livres, les voir bien alignés sur les étagères le long des murs de ma minuscule chambre, comme des divinités tutélaires, des vaisseaux spatiaux qui m'appartenaient.
L'après-midi, je partais à la chasse aux trésors. J'avais toujours détesté rentrer à la maison tout de suite après la classe. A Tucson, à part mes visites au magasin d'articles de bureau, la plus exaltante façon de repousser au plus tard le retour au foyer était une promenade le long de Old Spanish Trail jusqu'au pied des collines de Tanque de Verde où je pouvais examiner de près les terribles cactus géants et les figuiers de Barbarie, fouiller le sol à la recherche de marantes, de serpents, de jolies petites pierres à collectionner dont j'emplissais mes poches, imaginer que j'étais perdue ou seule au monde à survivre, souhaiter être un Indien ou encore le « Cowboy Solitaire ». La plupart du temps, après l'école, je grimpais dans le trolley sur Chandler Avenue et me hâtais de gagner, non pas les faubourgs de la ville, mais son centre même. A quelques blocs du merveilleux carrefour de Hollywood Boulevard et de Highland Avenue, se trouvait mon agora, composée de bâtiments à un ou deux étages, du Pickwick Building et d'un magasin de disques dont les propriétaires me permettaient de passer des heures chaque semaine dans les cabines d'écoute où je me gorgeais de musique ; il y avait aussi un kiosque de journaux internationaux où je pouvais lire sans les acheter Partisan Review, Kenyon Review, Sewanee Review, Politics, Accebt, Tiger's Eye, Horizon. Devant l'entrée principale du magasin, se trouvait une porte toujours ouverte que je franchis un jour sans la moindre gêne, à la suite de deux jeunes gens si beaux qu'il me semblait n'avoir jamais rien vu de pareil ; je cru entrer dans une salle de gym, mais m'aperçus très vite que j'avais pénétré dans l'un des studios de répétition de la compagnie de ballet de Lester Horton et de Bella Levitzky. Oh l'âge d'or ! J'étais consciente de le vivre. Je m'abreuvais à mille sources avec des pailles multicolores. Dans ma chambre, je faisais des pastiches des histoires que j'avais lues et je tenais mon journal. J'écrivais des listes de mots pour enrichir mon vocabulaire, et d'autres, de toutes sortes ; je jouais au chef d'orchestre en écoutant mes disques et lisais tous les soirs jusqu'à en avoir mal aux yeux.
Bientôt j'eus aussi des amis, à peine plus âgés que moi, à mon grand étonnement. Des amis avec lesquels je pouvais parler de ce qui me préoccupait, et cela m'enchantait. Je ne m'attendais pas à ce qu'ils aient lu autant que moi ; il me suffisait de les voir disposés à lire les livres que je leur prêtais. En musique, c'était mieux encore : j'étais novice. Quelle bénédiction ! Mon désir d'en savoir davantage plus encore que mon désir de partager ce que je savais déjà me procura mes premiers amis : deux élèves de terminale auxquels je m'attachais peu après mon entrée en deuxième année, dont les connaissances musicales étaient très supérieures aux miennes : non seulement ils étaient tous les deux des instrumentalistes compétents - Elaine jouait de la flûte et Mel du piano - mais avaient grandi ici, en Californie du Sud où tant de virtuoses étrangers avaient trouvé refuge et travaillaient dans les grands orchestres symphoniques financés par les principaux studios de cinéma : on pouvait les entendre le soir jouer de la musique religieuse ou de la musique de chambre contemporaine devant les petits auditoires de connaisseurs disséminés à travers la région, sur des centaines de kilomètres. Elaine et Mel assistaient souvent à ces concerts et leur goût raffiné était fortement influencé par une nette tendance, prédominante à Los Angeles dans les années quarante, à s'imprégner d'une haute culture musicale : il y avait la musique de chambre... et le reste. (L'opéra était placé si bas sur l‘échelle des valeurs musicales à l'époque qu'il ne méritait même pas d'être mentionné).
Chacun de mes amis était « mon meilleur ami ». Pour moi, il n'y avait pas d'autre solution. En dehors de mes mentors musicaux - qui s'inscrivirent à U.C.L.A. l'automne suivant - j'avais un camarade de deuxième année qui devint mon romantique chevalier servant pendant mes deux dernières années d'études secondaires et qui devait me suivre au collège qu'à treize ans j'avais déjà choisi comme étant celui auquel j'étais destinée de tout temps : celui de l'Université de Chicago. Peter était orphelin de père et réfugié (moitié français, moitié hongrois). Sa vie avait été encore plus marquée que la mienne par de continuels déplacements. Son père ayant été arrêté par la Gestapo, lui et sa mère avaient fui Paris et gagné le Sud de la France ; de là ils s'étaient embarqués en 1941 pour New York, via Lisbonne. Après un court séjour dans une pension du Connecticut, Peter vivait maintenant de nouveau avec sa mère, la rousse Henya, bronzée à souhait, unique en son genre (aussi jeune sinon aussi belle que ma propre mère). Notre amitié se noua dans la cafétéria de l'école par un échange de vantardises sur les prestigieuses qualités de nos pères défunts. Peter était l'ami avec lequel je discutais du socialisme et de Henry Wallace, celui dont je tenais la main et sur l'épaule duquel je pleurais pendant la projection, au cinéma Laurel, de Rome, ville ouverte, la Symphonie pastorale, les Enfants du paradis, Jeunes Filles en uniforme, la Femme du boulanger, Brève Rencontre et la Belle et la Bête. Nous faisions aussi des promenades à bicyclettes dans les canyons et dans Griffith Park où nous culbutions dans l'herbe en nous embrassant. Si mes souvenirs sont exacts, les trois amours de Peter étaient sa mère, moi et sa bicyclette de course. Il était brun, maigre, nerveux et grand. Et moi, la plus jeune de la classe, j'étais toujours plus grande que la plupart des garçons ; or, malgré ma bizarre indépendance d'esprit pour tout ce qui concernait les athlètes sportifs, j'avais, sur les questions de taille, les idées les plus abjectement conventionnelles ; un ami devait non seulement être le meilleur, mais aussi le plus grand. Peter était le seul à remplir cette dernière condition.
L'autre « meilleur ami » que j'eus - un élève de deuxième année aussi, mais dans un autre lycée - était Merrill ; nous devions rentrer ensemble à l'Université de Chicago. Calme, trapu et blond, il avait tous les signes extérieurs du « petit futé », du « beau gars à faire rêver toutes les filles ». Pourtant, avec mon œil infaillible pour dépister les solitaires (sous n'importe quel déguisement), je m'étais vite aperçu qu'il était intelligent. Vraiment intelligent et dont susceptible d'être rangé dans une catégorie à part. Il parlait d'une voix douce et basse, souriait parfois timidement des yeux, pas de la bouche. Merrill était le seul de mes amis dont j'étais absolument folle. J'adorais le regarder. Je voulais me fondre en lui ou qu'il se fonde en moi : il était de quelques centimètres plus petit que moi. Quant aux autres obstacles, ils étaient redoutables : Merrill était cachottier, calculateur (au sens littéral du mot : sa conversation était émaillée de chiffres !) et souvent je ne le trouvais pas assez ému par ce qui me touchait. J'étais impressionnée par son côté pratique, par con calme dans les situations où je perdais le mien. J'aurais été incapable de dire ce qu'il éprouvait pour la très convaincante famille dont il était nanti, composée de sa mère, de son vrai père, d'un jeune frère (une espèce de génie des mathématiques) et de ses grands-parents. Merrill n'aimait pas parler de sentiments alors que je brûlais du désir d'exprimer les miens en les projetant sur quelque chose ou quelqu'un que j'admirais ou qui m'indignait.
Nous aimions les mêmes choses : d'abord la musique - il avait des années d'étude de piano derrière lui (son frère jouait du violon et j'étais jalouse car, des années auparavant, j'avais supplié ma mère de me faire donner des leçons de piano et finalement abandonné la partie devant son refus). C'est lui qui me permit d'assister gratuitement à des concerts en me faisant engager comme ouvreuse (au Hollywood Bowl en été) ; en échange, je l'amenais régulièrement aux abonnements de musique de chambre du lundi, les fameuses « Soirées sur le toit » qu'Elaine et Mel m'avaient fait découvrir. Nous nous constituions la même collection idéale de disques (en 78 tours, inconscients du proche avènement du disque de longue durée) et unissions nos efforts dans les sombres mais fraîches cabines d'écoute du magasin de disque de Highland. Il venait chez moi, même lorsque mes parents étaient là. J'allais aussi chez lui où je rencontrais souvent sa mère, toujours mal fagotée mais accueillante en diable : elle s'appelait - et je me souviens que ce nom me gênait horriblement - Honey.