+ Au bout de la route - Antoine Hardy
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Antoine Hardy Au bout de la route
Au bout de la route
d'Antoine Hardy

Lorsqu'il fut trois heures – il le devina puisque l'unique café de l'autre rive venait d'éteindre ses dernières lumières, son patron avait clôt les volets de sa chambre –, il se décida à repartir, soulagé de ne pas déroger à ses habitudes. Trois heures, et pas avant, même quand cela lui était possible.

Il quitta le quai de ce port, aux deux rivages étroits et proches, mais dont l'embouchure s'ouvrait grande sur la mer. Ici, ils la surnommaient la Ténébreuse, maîtresse cruelle de tant de maris qui quittaient leurs lits et les douceurs de leurs femmes pour la rejoindre. Certains ne revenaient pas. On les disait prisonniers, condamnés chez la Ténébreuse; mais ainsi, disaient les anciens à mots couverts, ces marins-là ne souffriraient plus.

Elle régulait à sa manière, inchangée et violente, le destin et le quotidien. Souvent, elle rugissait dans la nuit, montagnes de flots noirs, parsemés d'éclats de lunes, et le village, uni, songeait à ceux qui glissaient de sommets d'eau en creux sans fin, ballottés loin des rivages, soucieux de rentrer pour vivre mais de continuer pour survivre. Leur seule protection concernait la bénédiction que leur adressait tous les dimanches un prêtre, aussi vieux que le plus ancien des bateaux. Quelques paroles, regards de réconfort, protection dérisoire mais indispensable. Si la mort voussurprend, vous n'aurez pas le temps d'y songer que vous serez déjà près de Dieu, leur avait-il confié. Dans les gouffres nocturnes, lorsque des volets mal fermés claquaient, lorsque le vent se ruait entre les ruelles, ils le comprenaient; en s'approchant de la Ténébreuse, ils côtoyaient un enfer.

Après une marche rapide, comme pour lutter contre le froid et les signes avant-coureurs d'une fatigue, le jeune homme parvint au seuil de la maison dans laquelle il passait ses nuits. Il louait à un prix dérisoire une chambre crasseuse, envahie de poussière, blottie sous un grenier, le froid de l'hiver y pénétrait, et ni la cheminée, ni les couvertures n'étaient suffisantes. Au début du mois, il trembla un peu dans son sommeil, puis il s'adapta. Il acceptait, il se débrouillait; puisque les choses ne changeaient pas, lui, il le devait.

Une petite lucarne lui indiquait juste la couleur du jour et du temps. La propriétaire, une femme âgée qu'il appelait simplement la vieille, était veuve. Elle souhaitait un peu de compagnie, mais ils se rencontraient à peine le matin, avant qu'elle ne déjeune; lui mangeait souvent seul, au Café ou dans sa chambre sur son lit, et la vieille restait dans une cuisine sordide de solitude, avec pour compagnon de repas les tic-tac amers de sa grosse horloge.

 

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