+ L'été où il faillit mourir - Jim Harrison
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Jim Harrison L'été où il faillit mourir
Jim Harrison - L'été où il faillit mourir
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent

« L'été où il faillit mourir »,
de Jim Harrison

Je crois que j'ai peut-être tué quelqu'un, mon amant, mais laissez-moi m'expliquer. D'abord, je suis à Mérida, au Mexique, presque par accident. À l'aube j'ai pris ma voiture pour rejoindre l'aéroport de Houston et j'ai brusquement compris que je ne voulais pas rentrer à la maison, à Bloomfield Hills; j'ai donc appelé Jack, mon mari, dont je suis séparée même si nous habitons deux angles diamétralement opposés de la même maison beaucoup trop grande pour nous, et je lui ai dit d'aller chercher les skis de Dolly chez le réparateur sur Woodward à Birmingham, car cet après-midi Dolly prend l'avion pour Vail avec sa classe de Cranbrook pour aller faire du ski de printemps. Jack s'est inquiété des conditions d'hébergement à Vail – étaient-elles aptes à éviter aux enfants toute promiscuité sexuelle? – et plutôt que d'entendre ses jérémiades tatillonnes, j'ai écarté le combiné et regardé les hommes d'affaires traverser le terminal D au pas de course. Ces dernières années, la taille de leurs pieds comparée à celle de leur corps semble avoir diminué.
Au début de notre mariage, Jack appliqua à la lettre le «Il suffit de dire non» de Nancy Reagan, compromettant encore un peu plus son ardeur déjà imperceptible; mais en contraste avec son propre désintérêt pour la chose, il croit mordicus que tous les adolescents s'évertuent jour et nuit à faire la bête à deux dos. Un matin, au petit déjeuner, en pleine enquête sur les rapports entre Monica et Bill, Jack dit réellement à Dolly : «Je crois que toute cette histoire entre Clinton et Lewinsky est très dommageable pour nos enfants.»
À cette époque, Dolly exprimait partiellement sa révolte en militant chez les Jeunes démocrates. Alors âgée de treize ans, elle regarda son papa dans le blanc des yeux et lui répondit : «Le Président a légalement le droit de se faire tailler une pipe.»
Jack bondit sur ses pieds en me hurlant : «Dorénavant, lave-lui la bouche au savon!» Et il fila travailler.
Dolly et moi avons ri jusqu'à ce que les larmes nous jaillissent des yeux.
Me voici donc pour quelques jours à Mérida, dans le Yucatán, afin de réfléchir, à une heure et quarante minutes seulement de Houston, mais à un monde de l'Amérique quand on entend les marimbas en bois qui jouent dans le petit parc situé en contrebas de ma fenêtre. Moi qui ai toujours cru détester les marimbas, je les trouve maintenant très agréables quand je les écoute par la fenêtre ouverte et dans l'intimité de ma chambre.
L'employé de la réception m'a dit que Fidel Castro avait habité cet hôtel quand il était étudiant à Mérida. Si Jack était avec moi, il serait devenu hystérique et il serait parti au plus vite, mais Jack n'aurait jamais l'idée d'aller au Mexique. Il trouve Bush «un peu mou sur l'immigration», et puis dans les années quatre-vingt il a perdu de l'argent sur le marché des obligations mexicaines, quand le peso a été dévalué. D'habitude je ne me mêle pas de ce genre de choses, mais à l'époque nous étions en visite chez mes parents à Rancho Mirage et Jack a passé toute la journée dans une chambre aux rideaux tirés en pleurant de colère. Mon père a réussi à l'en extraire à l'heure du dîner, en lui décrivant certaines de ses propres pertes vertigineuses avec Studebaker et Nash. Nous avons toujours une Rambler Nash couleur menthe dans le garage de notre maison de vacances familiale à Harbor Springs.
Tandis que j'écris ces mots, je suis assise au bord de mon lit et je transpire abondamment. Des raisons familiales m'empêchent de mettre la climatisation. Quand j'étais à l'école primaire, le meilleur ami de mon père est mort de la légionellose, une maladie pulmonaire qu'il aurait attrapée à cause d'un climatiseur sale, et ce drame a marqué la fin de la climatisation dans ma famille, même si je n'ai aucune objection à formuler quand j'entre dans une pièce où la climatisation fonctionne déjà. Me vient soudain à l'esprit cette pensée : si jamais je suis condamnée pour meurtre au Texas, j'ai toutes les chances d'être exécutée et je peux donc mettre en marche la climatisation. Je le fais avant de me rasseoir lourdement en sentant les ventilateurs du plafond brasser l'air frais de la chambre, ce qui ajoute un bourdonnement d'insectes aux marimbas.
Que dois-je faire maintenant? Rester tranquille et ne pas m'affoler. L'employé de la réception m'a également dit que Douglas Fairbanks venait souvent ici, et pas Douglas Fairbanks junior. Ma mère m'a confié qu'un été, quand j'étais petite, mon père avait jeté du haut des rochers de Harbor Point et dans les eaux du lac Michigan la petite photo encadrée d'Errol Flynn qu'elle possédait. Cette photo dédicacée par l'acteur en personne avait constitué l'un des biens les plus précieux de ma mère. Un gamin du voisinage équipé d'un masque et de palmes l'avait repêchée, et jamais mes parents n'ont été aussi près de divorcer. En août dernier seulement, ma mère m'a appris qu'elle n'avait jamais été infidèle à mon père, mais qu'elle avait toujours eu une vie fantasmatique très intense et libre. Qui? lui demandai-je alors. Dans sa jeunesse c'était Randolph Scott, puis elle était passée à Spencer Tracy, James Dean, Yul Brynner, Robert Duvall et Robert De Niro. J'ai levé la main pour qu'elle se taise. Elle a eu soixante-six ans l'été dernier et mon imagination avait besoin d'être fermement tenue en laisse pour ne pas visualiser ce que je venais d'entendre. Il est parfaitement superflu d'imaginer votre chère vieille maman dans les bras de Brad Pitt.
J'ai sans doute mis un terme à la tradition familiale de la fidélité conjugale. La faute en revient probablement à l'art. En 1980, quand Shirley, Frances et moi avons emménagé dans le bâtiment sud de l'université du Michigan pour suivre les cours de première année, nous éprouvions toutes les trois une fascination à peine voilée pour les arts. Dans nos familles respectives, il convenait de s'intéresser aux arts, mais pas de «trop près», si vous voyez ce que je veux dire. Nous étions des filles assez riches, issues de milieux républicains, pas immensément riches comme d'autres, mais vraiment à l'aise financièrement. Nous nous connaissions depuis que nous étions gamines et aucune ne désirait partir vers l'est pour étudier à Wellesley, Smith ou Vassar, car nous venions de la région de Detroit, nous avions étudié à Cranbrook et nos petits amis, tous des sportifs, étaient inscrits à l'université du Michigan. Ma décision irrita ma mère, qui voulait que j'aille à Smith, mais papa avait fait ses études à l'université du Michigan et il se félicita de mon choix. Après avoir participé à une bonne cinquantaine de gueuletons rituels précédant les matches de football, je déteste aujourd'hui Ann Arbor, hormis le traiteur Zingerman's. Voilà donc trois filles qui aimaient les arts et qui étaient aussi de timides féministes, restreignant leurs commentaires les plus virulents à leur chambrette et, plus tard, à leur appartement.
Je viens de remarquer que j'ai utilisé quatre fois le mot «climatisation» dans le même paragraphe, au mépris des consignes apprises lors d'un cours sur l'écriture d'essais. Je suppose que les peurs enfantines marquent pour la vie, car quand on a huit ans, qu'on assiste à un enterrement avec ses parents et qu'on voit le cercueil d'un homme qui a été tué par la climatisation, on a vraiment la trouille.
Je tergiverse encore. Me voilà à tourner autour du pot sans oser dire ce que j'ai fait et ce qui m'est arrivé. J'ai bousillé mon mariage, aussi piteux soit-il, et j'ai essayé de tuer mon amant. Je pourrais téléphoner à la chambre d'hôtel de Houston et demander : «Daryl, est-ce que tu es mort?»
Dans la salle de bains, à l'aube, j'ai écrasé une douzaine de comprimés d'Elavil dans un porte-savon et j'ai mis cette poudre dans sa cafetière. Peut-être est-il simplement plongé dans un coma irréversible? Le mois dernier, quand nous nous sommes retrouvées à Chicago, j'ai annoncé à Shirley et à Frances que j'allais tuer Daryl. Elles n'ont émis aucune objection à mon projet. Il nous a démolies toutes les trois et à l'hôtel Drake nous nous sommes demandé comment réagir. Nous avons perdu le respect de nos époux et de nos enfants. Frances comme Shirley ont deux gosses, alors que j'ai seulement Dolly. Ma Dolly me regarde, secoue la tête, pleure un peu, soupire, me serre dans ses bras. Peut-être que si je n'étais pas fille unique, si j'avais eu un frère, je serais consciente de la duplicité des hommes et je comprendrais qu'ils considèrent leur queue à la fois comme une boussole et comme une arme de conquête. Il y a une éternité, en fac, Daryl m'a dit dans un café que la baise faisait partie de la «lutte des classes».