+ Mourir après le jour des Rois - Manuel de la Escalera
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Mourir après le jour des Rois

"Mourir après le jour des Rois" de Manuel de la Escalera,
traduit de l'espagnol (Mexique) par Marie-Blanche Requejo Carrió

 

 

15 décembre 1944


Cette nuit nous avons enfin dormi entre les murs blanchis du cube que l'on nous réserve pour ultime domicile. De là, dans un petit matin noir d'un jour d'hiver, nous passerons, par la fumée des armes, à une autre géométrie, de terre, cette fois.

La journée a été mouvementée et le contraste avec notre vie monotone de prisonniers, si violent, que nos nerfs, faute d'entraînement, accusent le changement. J'ai ainsi passé la nuit dans un demi-sommeil, ponctué par la sonnerie des heures d'une horloge lointaine et les alertes. Assistant au défilé désordonné d'images diurnes. Le moment que je revois maintenant en esprit avec le plus d'intensité, n'est pas celui où l'on nous a signifié notre sentence de mort, mais celui de notre arrivée dans la petite prison de la localité, après avoir quitté la maison d'arrêt, où nous avons attendu notre tour avant de comparaître devant les juges militaires, et le visage du fonctionnaire qui vint nous recevoir avec des manières rudes, les yeux soupçonneux de chaque côté de son nez fort, mais qui s'avéra ensuite être un brave homme et qui finit par nous raconter une bonne partie de sa vie, la nouba qu'il avait faite la nuit antérieure et les rapports auxquels il dut se plier en raison de l'évasion de prisonniers sous sa surveillance. Ce dernier point explique sa méfiance. Habitué à côtoyer des voleurs à la tire et des vide-goussets, nous sommes, à ses yeux, « dangereux ».

Je me remémore également dans tous ses détails la marche entre des rangées de gardes civils, des dix-huit condamnés, menottés deux par deux, le long des rues d'Alcalá de Henares, pavées de petits cailloux. Et la salle où eut lieu le Conseil de Guerre, avec son atmosphère propre aux pièces inhabitées. Les rangées de bancs sans dossier, pour un public presque inexistant, et puis l'estrade au fond, aux allures de scène, ce qu'elle est en réalité. Là, peu à peu, une théorie de messieurs aux uniformes variés s'est rassemblée, le sabre entre les jambes, prêts à faire la digestion - il devait être quatre heures de l'après-midi - sans perdre leur dignité de juges, chose qu'ils réussirent à l'exception de quelques dodelinements de tête. Il y a plusieurs balcons et le dernier rayon de soleil de l'après-midi, pénétrant par l'un d'eux, éclaire de biais le pied d'un Christ qui se trouve au centre de la table du tribunal. Le Christ du jugement, probablement fait dans un atelier d'Olot, au milieu des jurons et des blasphèmes des fondeurs parce que le moule ne prenait pas l'empreinte ou que la pâte mettait du temps à se solidifier.

Le procureur est souffreteux et nerveux, volontaire pour cette charge parce que son père est tombé à la guerre. L'avocat de la défense est un jeune qui fait ses débuts à la barre avec nous, et qui de temps en temps regarde ses supérieurs hiérarchiques à la recherche de leur assentiment, craignant d'en faire trop. Ni le juge d'instruction ni le président du tribunal ne sont encore arrivés. Ce dernier, un lieutenant-colonel, fait enfin son apparition ; il est pressé et enveloppé dans une magnifique cape bleue. Sans l'enlever, il se met à lire aussitôt quelque chose que l'on ne comprend pas ; mais la lumière s'éteint et il doit terminer sa lecture à la lueur d'une allumette. Il y a des coupures d'électricité. Le soleil a totalement disparu et l'on apporte des bougies. Peu de temps après, la lumière revient.
Le rapporteur est allé parler avec le procureur et l'avocat. J'ai appris par la suite que c'était pour leur proposer de retirer mon dossier de l'affaire parce que j'avais déjà été jugé pour le même délit - et dans la même salle - un mois et demi auparavant, lors d'un jugement très sommaire réglé en urgence, et condamné à quinze ans de prison. Mais le juge d'instruction, le colonel Eymar, entra à ce moment-là et un conciliabule de bottes se tint devant la table du tribunal. La proposition ayant été rejetée, le procureur et l'avocat retournèrent à leurs places respectives. Le juge d'instruction regagna également la sienne et après avoir retiré sa cape, il jeta sa grosse épée sur la table couverte de dossiers et de paperasses, du geste de celui qui jette son atout au jeu de la brisque.

À présent mes yeux sont allés se poser - on n'éteint pas la lumière dans le couloir de la mort - sur la cravate accrochée à un clou rouillé du mur. Je me souviens que ce n'est pas la mienne et que je dois la rendre. C'est celle que j'ai portée devant le conseil de guerre. Le costume et le manteau, empruntés également, je les ai déjà rendus. Nos juges, eux, sont revêtus de leurs uniformes militaires flamboyants et nous, les détenus, pour ne pas être en reste, de nos habits civils les plus somptueux. Hélas, comme beaucoup, nous n'avons rien d'autre que les vêtements que nous portions sur le dos lorsqu'on nous a arrêtés, avec lesquels nous avons dormi sur le sol des cachots, avec lesquels nous avons subi les interrogatoires au troisième degré, et si ces vêtements ne sont pas tachés de sang ou déchirés et recousus, ils sont sales et peu présentables. Nous ne voulons pas nous montrer devant eux comme des victimes pitoyables et, par un esprit de dignité collective, ceux qui ont des vêtements en bon état les prêtent à ceux qui n'en ont pas. Certaines cravates ont comparu une douzaine de fois devant le conseil de guerre et des manteaux sont revenus après avoir écopé de plusieurs peines capitales. Nombre de ceux qu'ils ont enveloppés, se trouvent à présent sous une couche de terre.
Comme en réalité il s'agit d'une comédie, il faut s'habiller ou se déguiser pour la jouer. Eux et nous. Peut-être serait-il plus juste de la qualifier de farce tragique. À Madrid, malgré la terreur, nous aurions eu un public plus nombreux. C'est pour cela que le tribunal spécial des délits contre le régime a été déplacé à cet endroit. Ici, nous n'avons eu d'autres spectateurs que quelques parents - une douzaine - au fond de la salle, mais ils représentaient tout un peuple, une nation peut-être, à l'exception du corps judiciaire.
C'est lorsque la cour se retira pour délibérer, que commença en réalité le jugement. Quoiqu'il ne faille pas s'attendre à beaucoup de réductions sur les condamnations décidées d'avance.

Lorsque nous sommes retournés à la prison, après le Conseil, le colonel Eymar nous a signifié les sentences. Ce juge d'instruction spécial, bras droit du caudillo, est un homme mutilé pour la patrie. C'est-à-dire qu'il a une balle logée dans son cerveau qui entretient sa haine du « rouge » vivant. Ou plutôt du « rouge » mort.
De retour du premier Conseil, il y a un mois et demi, il m'avait dit :
- Signe.
Il tutoie tout le monde.
- Cette fois-ci tu t'en tires pour quinze ans. Mais je t'attends au tournant la prochaine fois.
- La prochaine fois ?
Je l'interrogeai sans comprendre. Je n'obtins aucune réponse.
La prochaine fois, c'est celle d'aujourd'hui. Ce qu'en termes juridiques on appelle la peine capitale ou la peine de mort, mais que les condamnés ont baptisé d'un nom propre et féminin : la Pepa. Ce surnom donné à la parque franquiste a été inventé par les prisonniers des premières années de la répression, tout de suite après la fin de la guerre, lorsqu'ils étaient plusieurs milliers à être condamnés à la Pepa. Nous, nous utilisons moins ce nom. C'est comme pour tout. Avec le temps, il est passé de mode. Aujourd'hui la Pepa est un personnage historique.