+ Le Serpent de l'Essex - Sarah Perry
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Sarah Perry Le Serpent de l'Essex

"Le Serpent de l'Essex" de Sarah Perry,
traduit de l'anglais par Christine Laferrière.


La veille du nouvel an


Un jeune homme descend près des rives du Blackwater sous la lune froide et pleine. Il a bu au vieil an jusqu'à la lie, jusqu'à ce que ses yeux lui fassent mal et qu'il ait l'estomac retourné, et puis il était las des lumières éclatantes et de l'agitation. « Je vais juste descendre au fleuve », a-t-il dit, puis il a baisé la joue la plus proche : « Je serai de retour avant le carillon. » Maintenant, il regarde vers l'est la marée qui s'inverse, l'estuaire bas et sombre, et les mouettes blanches qui luisent sur les vagues.
Il fait froid ; il devrait le sentir, mais il est gorgé de bière et il porte son manteau bien épais. Le col lui gratte la nuque : il se sent un peu ivre, oppressé, et il a la langue sèche. Je vais me baigner rapidement, se dit-il, ça me dégrisera, puis il descend du sentier et s'arrête sur le rivage, où, profondes dans la boue sombre, toutes les criques attendent la marée.
« Je prendrai une coupe de gentillesse »[1], chante-t-il de sa douce voix de ténor d'église, puis il rit et quelqu'un rit en retour. Il déboutonne son manteau, il le tient ouvert, mais cela ne suffit pas : il veut sentir le fil du vent s'aiguiser sur sa peau. Il se rapproche de l'eau et tire la langue dans l'air salé : Oui, je vais me baigner rapidement, se dit-il en laissant tomber son manteau dans le marais. Il l'a déjà fait, après tout, quand il était enfant et en bonne compagnie : la vaillante incartade d'un rapide bain de minuit au moment où le vieil an meurt dans les bras de l'an nouveau. La marée est basse - le vent est retombé - et le Blackwater ne présente aucun risque ; donnez-lui un verre et il le boira d'un trait, sel, coquillages, huîtres et autres inclus.
Mais quelque chose se transforme dans un mouvement de la marée ou un changement de l'air : la surface de l'estuaire remue, elle semble (il s'avance) battre et palpiter, puis devenir glissante et immobile ; puis, peu après, se convulser, comme si elle tressaillait au moindre toucher. Il se rapproche, non encore apeuré ; les mouettes se soulèvent une par une et la dernière lance un cri de désarroi.
L'hiver arrive comme un coup porté à sa nuque : il le sent traverser sa chemise et pénétrer dans ses os. La solide gaîté conférée par la boisson a disparu et il n'a nul réconfort, là, dans le noir ; il cherche son manteau, mais les nuages cachent la lune et il est aveugle. Sa respiration est lente, l'air est plein d'aiguilles, le marais à ses pieds est soudain humide, comme si quelque chose, là-bas, avait déplacé l'eau. Rien, ce n'est rien, se dit-il, cherchant son courage à tâtons, mais le revoici ; curieux instant figé, comme s'il regardait une photographie, suivi d'un mouvement effréné et inégal qui ne saurait résulter de la simple attraction de la lune sur les marées. Il croit voir - il est certain de voir - le lent mouvement de quelque chose d'énorme, de voûté, sinistrement recouvert d'écailles grossières qui se chevauchent ; ensuite, cette chose disparaît.
Dans les ténèbres, il prend peur. Il y a là-bas quelque chose, il le sent, qui attend son heure : une chose implacable, monstrueuse, née dans l'eau, l'œil toujours orienté dans sa direction. Elle somnolait, immergée au fond de l'abîme, et enfin elle a surgi : il l'imagine qui affronte la vague, hume l'air avec avidité. Il est saisi d'effroi, son cœur en cesse de battre : en l'espace d'un instant, il a été accusé, condamné et châtié : ah, quel pécheur il fait, quelle tache noire il y a au plus profond de son être ! Il se sent pillé, vidé de toute bonté : il n'a rien à faire valoir pour sa défense. Il regarde le noir Blackwater et la revoici, cette chose qui fend la surface, puis retombe... Oui, elle est là depuis le début, à attendre, et enfin elle l'a trouvé. Il éprouve un calme étrange : justice doit être faite, après tout, et il plaide volontiers coupable. Tout n'est que remords et absence de rédemption, et pas moins que ce qu'il mérite.
Mais alors le vent se lève, il entraîne légèrement la couverture nuageuse et la timide lune montre son visage. C'est une chiche lumière, pour sûr, mais un réconfort ; et voici son manteau, après tout, à moins d'un mètre, l'ourlet couvert de boue ; les mouettes regagnent l'eau et il se sent complètement ridicule. Du sentier qui domine lui parvient le bruit de rires : une fille et son bon ami dans leurs habits de fête ; il agite la main et crie : « Je suis là ! Je suis là ! » Et je suis là, se dit-il : là, dans le marais qu'il connaît mieux que son propre logis, avec la marée qui change lentement et sans rien avoir à craindre. Monstrueux ! se dit-il en riant de lui-même, grisé par la commutation de sa peine : comme s'il y avait eu là-bas quoi que ce soit d'autre que des harengs et des maquereaux !
Rien à craindre dans le Blackwater, rien dont se repentir : juste un instant de confusion dans le noir et beaucoup trop de boisson. L'eau vient à sa rencontre et redevient sa vieille compagne ; afin de le prouver, il se rapproche, mouille ses bottes, tend les bras : « Me voici ! » hurle-t-il, et toutes les mouettes répondent. Juste un petit bain rapide, se dit-il, en souvenir du bon vieux temps, et, tout en riant, il se débarrasse de sa chemise.
Le pendule oscille d'une année sur l'autre et il y a des ténèbres à la surface de l'abîme [2].


[1] Paroles du chant traditionnel Auld Lang Syne (« Ce n'est qu'un au revoir »). De même, le « bon vieux temps » évoqué plus bas et qui est la traduction littérale de son titre. (Toutes les notes en bas de page sont de la traductrice.)


[2] Genèse 1, 2.