+ Un peu par amour, un peu par rage - Pino Cacucci
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Pino Cacucci Un peu par amour, un peu par rage

"Un peu par amour, un peu par rage" de Pino Cacucci,
traduit de l'italien par Benito Merlino.

 

L'Asinara, l'île libérée

(juillet 2007)

 

 

 

La légende raconte qu'Hercule saisit l'extrémité septentrionale de la Sardaigne et la détacha de la péninsule de la Nurra. Il la serra si fort dans sa main qu'il en amincit la partie centrale, y laissant l'empreinte de trois larges baies à l'endroit où ses doigts puissants l'avaient étranglée. C'est la raison pour laquelle les Romains l'avaient d'abord appelée Herculis Insula, puis Sinuaria à cause de la sinuosité de ses côtes. Il paraît que le nom Asinara serait le résultat de déformations successives du nom romain, même si les célèbres petits ânes albinos, qui ont proliféré sur l'île plus récemment, en sont devenus le symbole.

L'histoire de cette île splendide, devenue une réserve naturelle âpre et sauvage, est ancienne et compliquée. Elle fut habitée dès l'âge de pierre. La présence humaine est attestée par les domus de janas, les « maisons des fées », lieux de culte funéraire creusés dans la roche calcaire trouvés dans la région de Campu Perdu, où a également été retrouvée une statuette datant de l'époque nuragique. Connue pour sa position stratégique par les Phéniciens et les Grecs qui venaient s'y ravitailler en eau potable durant leurs navigations commerciales, elle fut colonisée par les Romains et prospéra, entretenant des rapports étroits avec sa voisine Turris Lybissonis, l'actuel Porto Torres. Le perpétuel va-et-vient des navires militaires et marchands a laissé une trace étonnante : un événement millénaire sûrement dramatique, sans doute un naufrage, nous permet aujourd'hui d'admirer devant le mole de Cala Reale, à quelques mètres de profondeur sur une prairie de posidonies, l'épave d'un grand navire de transport chargé d'amphores qui contenaient une sauce de poisson d'un goût exquis pour l'époque. Il a été décidé de tout laisser en l'état et de réglementer les plongées sur le site, ou les « survols » à bord d'une barque à fond de verre, sur autorisation de la Surintendance Archéologique de Sassari.

À partir de l'an 700, les corsaires arabes commencèrent leurs incursions sanglantes contre les Sardes, les obligeant à se replier de plus en plus à l'intérieur des terres. Se livrant à la chasse aux « Maures », les Républiques maritimes de Gênes et de Pise en profitèrent pour prendre le contrôle de cette mer et la famille Malaspina, seigneurs de la Lunigiana, s'installa à l'Asinara, fit construire le Castellaccio, une forteresse sur le pic granitique dont les ruines surmontent encore la localité de Fornelli. Mais comme tant d'autres aspects de l'histoire de l'Asinara, cette présence reste vague et mystérieuse car on n'est pas encore parvenu à en établir précisément l'époque ni si elle appartenait vraiment aux Malaspina ou aux Doria. En revanche il est avéré qu'au milieu du xiie siècle arrivèrent les « pionniers » de l'abbaye pisane de San Michele in Borgo, des moines de l'ordre des Camaldules voués à la pauvreté et à la méditation qui s'évertuèrent à construire des demeures en pierre : il reste à peine quelques ruines éparses de ces maisons qui formaient la communauté de Sant' Andrea, utilisées plus tard par les bergers sardes.

Trois siècles plus tard, l'Asinara relégua l'existence paisible des frères au passé lointain et devint un champ de bataille où Génois et Aragonais se disputaient férocement le contrôle de toute la Sardaigne. En juin 1409, dans ces eaux si chères à Hercule, la flotte aragonaise basée à Alghero attaqua la flotte génoise basée à l'Asinara. L'entreprise était hardie car les Aragonais et les Catalans étaient moins nombreux : en revanche, ils pouvaient compter sur le « progrès technologique » : pour la première fois dans l'histoire des guerres en Méditerranée, les terribles bombardes furent utilisées à bord des bateaux, armes dont les Génois ne disposaient pas encore, aussi, six de leurs galères hérissées d'arbalètes et pleines de fantassins prêts à bondir, épée au poing, coulèrent à pic sous les balles de fer et la mitraille. Ensuite, ce fut l'épopée du funeste Barberousse, un amiral ottoman expérimenté qui s'appelait en réalité Khayr al-Din. Après avoir mis les côtes de l'ex Mare Nostrum à feu et à sang, de Lipari à l'Andalousie, de l'île d'Elbe à la Sardaigne, il s'installa au Castellaccio de l'Asinara, d'ou il s'embarquait pour ses razzias dans la Tyrrhénienne, devenant la bête noire des chrétiens, le héros patriotique des Turcs qui l'enterrèrent près de Constantinople lorsqu'il fut vaincu par une misérable dysenterie, lui, l'invincible au sabre et a l'arquebuse. Sic transit gloria mundi...

Après la parenthèse du xviiie siècle qui vit les pêcheurs liguriens et les bergers sardes apporter un peu de paix dans cette île si convoitée, les Savoyards affectèrent l'Asinara aux usages les plus tristes : en 1885, par décret royal, les habitants furent déportés avec tout leur bétail, opération certes pas indolore car les Sardes et les Liguriens résistèrent y compris parfois par la force - au point de nécessiter l'intervention de troupes et de navires de guerre -, puis ils se résignèrent à s'installer à Stintino, aujourd'hui joli village de la péninsule de la Nurra aux plages dignes des tropiques. Ce fut le début de la Cayenne sarde. D'abord destinée à la quarantaine pour les équipages des navires suspectés d'épidémies a bord, et donc dotée d'un lazaret, l'Asinara devint en 1915 une prison pour des dizaines de milliers de soldats austro-hongrois, puis une colonie pénale agricole. Entre 1937 et 1939, on y transféra des centaines de prisonniers éthiopiens - c'était l'époque de la « place au soleil » conquise à force de massacres et de gaz sur la population civile -, et la fille du négus Hailé Sélassié, qui était enceinte, figurait parmi ces malchanceux : elle perdit le bébé à l'Asinara et mourut peu après. Parmi les nombreuses hontes de la période fasciste, c'est l'une des plus méconnues. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l'Asinara refit tristement parler d'elle comme zone de tragédies navales. Le 9 septembre 1943, au lendemain de l'armistice, le puissant cuirasse Roma, vaisseau amiral de la marine militaire, fut touché par les bombardiers de la Luftwaffe - devenus ennemis depuis seulement vingt-quatre heures - et coula devant Punta dello Scorno. Des fusées radiocommandées avaient été utilisées : c'était le début des « bombes intelligentes » mais en attendant, les 1 264 hommes d'équipage et les 88 officiers d'état- major avaient péri.

Après la Seconde Guerre, l'Asinara est devenue une île-prison, célèbre malgré elle dans les années 1970 pour sa « spécialité », la détention des fondateurs des Brigades Rouges - avec la révolte sanglante du 2 octobre 1977. Temporairement abandonnée dans les années 1980, elle redevint quartier de haute sécurité en 1992 pour les chefs mafieux détenus en vertu de l'art. 41 bis 1. Entre-temps, les Sardes, maires et adjoints en tête, organisaient de retentissantes protestations et manifestations pour se réapproprier l'île. La promesse, maintes fois renvoyée, d'en faire un parc naturel fut finalement exaucée en 1997, bien qu'il ait fallu attendre 1999 pour la voir enfin « libérée ». Depuis lors, l'Asinara est l'un des endroits les mieux préservés de la Méditerranée - justement grâce à l'absence de présence humaine pendant environ un siècle -, où l'on tente de maintenir l'équilibre de la nature, des paysages admirables et une faune qui, ailleurs, est menacée d'extinction.

Depuis quelques années, l'accès des visiteurs à l'Asinara est strictement limité et sous contrôle étroit de la Garde Forestière. S'il est rigoureusement interdit aux embarcations à moteur d'approcher des côtes, les voiliers peuvent s'y amarrer avec une autorisation préalable. On peut aussi s'y rendre à bord de quelques grosses barques qui, le matin, lèvent l'ancre de Porto Torres ou de Stintino. L'excursion la plus longue et la plus complète - grâce aux guides qui nous accompagnent - est celle du « petit train écologique » (c'est une locomotive Diesel mais au moins il s'agit d'un seul moteur pour cinquante visiteurs). Il part de Fornelli avec une première étape à la super-prison, actuellement fermée mais qui fait l'objet d'un projet de musée - ce sera l'Alcatraz de Sardaigne -, et l'on se retrouve aussitôt environné de ces petits ânes albinos, toujours partagés entre l'envie d'accepter une caresse ou de braire contre l'intrusion. Puis on grimpe sur une route qui parcourt le centre de l'île, ou les chèvres sauvages sautent d'un éperon rocheux à l'autre, et avec un peu de chance, on peut même apercevoir des mouflons se détacher sur le granit sculpté par le vent, comme s'ils posaient pour une photo souvenir. Il est plus facile de rencontrer des familles de perdrix, quelque faucon pèlerin ou plus rarement pêcheur, les élégantes échasses blanches aux longues pattes rouges et au bec pointu, tandis que les mouettes corses luttent pour leur survie, cette fois pas à cause de l'homme mais de leurs cousines, les mouettes royales qui nidifient un mois auparavant et accaparent les meilleurs endroits dont elles écartent ensuite les Corses ou détruisent carrément leurs œufs. Parmi les haltes du parcours, certains paysages sont inoubliables, comme ceux du versant ouest, avec ses imposantes falaises à pic sur la mer, ses nombreuses criques, ses plages de rêve, Cala Reale et ses bâtiments réaménagés pour l'accueil de groupes d'étude ou d'écoliers, où une pause est prévue pour se restaurer : aussitôt, d'entre les buissons touffus surgissent des sangliers de tous âges, souvent des marcassins, mais aussi certains suffisamment gros pour faire peur. Ils n'ont plus aucune crainte des humains, au contraire, ils demandent avec insistance une part du goûter, mais il est interdit de leur donner à manger (après, s'ils vous arrachent un sandwich des mains, c'est une autre affaire). Ils ne sont pas agressifs, plutôt malins comme des singes.

Les arbustes, parmi lesquels des euphorbes arborescentes qui prennent l'aspect d'énormes coraux rougeoyants en période de sécheresse, recouvrent entièrement l'île. Autrefois, l'Asinara était très boisée : le guide explique que, malheureusement, depuis le début du siècle l'administration pénitentiaire a coupé et brûlé aveuglement les arbres pour mieux surveiller les détenus au travail et empêcher d'éventuels fugitifs de se cacher dans les bois. Il ne reste que quelques rares genévriers phéniciens, qui poussent lentement et donnent un bois résistant et parfumé très apprécié et, dans le passé, recherché pour la construction des maisons de l'île. L'excursion se termine à Cala d'Oliva, autre structure carcérale appelée Diramazione Centrale et transformée en Centre d'éducation environnementale : les anciennes cellules forment un carré autour d'une vaste cour, le tout blanchi à la chaux, éblouissant sous le soleil l'après-midi - un décor rappelant le film Papillon -, où ceux qui suivent les cours d'étude et de recherche peuvent faire la singulière expérience de dormir dans les lits superposés autrefois occupés par les condamnés à de longues peines. À la grande différence que, maintenant, les lourdes portes à judas se ferment - et surtout se rouvrent - de l'intérieur et qu'aucun gardien ne vous réveille à l'aube pour l'appel. Œuvre des nombreux prisonniers qui se découvrirent une âme d'artiste, quelques sculptures en pierre et surtout en bois sont exposées, finement gravées avec toute la patience de qui avait un temps illimité à sa disposition.