+ Les Petites Mains - Andrés Barba
Actualités Presse Nouvelles
Andrés Barba Les Petites Mains

"Les Petites Mains" d'Andrés Barba,
traduit de l'espagnol par François Gaudry.

Son père mourut sur le coup, sa mère à l'hôpital. « Ton père est mort sur le coup, ta mère est dans le coma », telle fut la phrase exacte, la première qu'entendit Marina. On peut poser la main sur chaque sinuosité de cette phrase, sur cette phrase dense et incompréhensible : « Ton père est mort sur le coup, ta mère est dans le coma. »

Les lèvres la prononcent sans s'interrompre. C'est aussi une phrase brève et sèche. Elle vient de mille formes distinctes et imprévisibles, rien ne l'anticipait. Elle tombe brusquement, elle s'abat sur le paysage. Marina a appris à la prononcer sans tristesse, tel un nom devant des étrangers, comme si elle disait, je m'appelle Marina et j'ai sept ans, « Mon père est mort sur le coup, ma mère à l'hôpital ».

Ses lèvres ont à peine remué, après le dernier mot elles sont restées impassibles, la lèvre supérieure légèrement en avant. Mais ce n'est pas une mimique. D'autres fois, la phrase est lente, elle vient de très loin. On dirait qu'elle a choisi Marina et non pas le contraire. C'est un retour étrange à la maison et aux objets qui la meublaient. Aux odeurs. La phrase se projette vers le haut, partout, saturant l'air de sa densité. Elle devient chose. Mais une chose à jamais voilée, alors il faut dire : « Mon père est mort sur le coup, et ma mère ensuite à l'hôpital », et revenir à travers ces mots à l'autre pensée, la véritable, revenir à la lenteur de l'accident. Rien de plus fragile que cette surface. Rien de plus lent ni de plus fragile. D'abord le bruit de la route sous les pneus, le bruit sourd et maritime de la route, le contact du siège arrière, un contact où la menace était au début quasiment imperceptible.

Une seconde après, c'était brisé. Mais quoi ? La logique. Comme une pastèque tombée par terre, d'un seul coup. Elle eut d'abord l'impression d'une fissure dans le siège où elle était assise, ce n'était plus la même sensation, la ceinture de sécurité était devenue rêche. Avant, bien avant la collision, c'était la douceur du siège qu'elle avait si souvent sentie, le tissu à fines raies blanches, dans lesquelles quelque chose s'était soudain modifié. La voix de sa mère à son père : « Ne double pas. »

Et à partir de là, cette fissure du siège s'imposait au bruit assourdi de la route sous les pneus pendant l'accélération.

Le choc fut brutal.

La voiture passa par- dessus la glissière de sécurité et retomba sur l'autre voie pour s'écraser contre des rochers qui se dressaient sur le bas-côté. Et toute la scène, que Marina ne put se rappeler avec exactitude que quatre mois après l'accident, provenait de la vitesse, était pure vitesse. Elle ne révélait rien parce qu'il n'y avait rien à comprendre.

C'était aussi un son. Un son violent, mais décalé de l'événement qui le produisait. Un son vide et discontinu, qui éclatait pour être aussitôt comme assourdi, distant, incapable de se maintenir ou de se prolonger, mais solidaire pourtant de la masse de la voiture qui franchissait la glissière avant de s'écraser de l'autre côté.

La voiture tombait, se transfigurait en tombant. La voiture devenait un espace. Il était alors plus que jamais nécessaire de revenir à la phrase. Comme si cette phrase parmi toutes celles susceptibles de décrire l'accident avait le pouvoir de fixer ce qui ne pouvait l'être, et mieux encore, comme si cette phrase et celle- là seulement se détachait de toutes les autres, accessible, compréhensible, pour rendre présent ce qui ne pouvait être discerné d'aucune façon.

Et après le bruit, le silence. Non pas l'absence de bruit, mais le silence. Un silence qui n'était pas un manque ni une négation, mais une forme positive solidifiant ce qui, quelques instants plus tôt, avait été souple et agile, le goût de métal dans la gorge, la soif.

Marina se rappelle avoir eu soif dès que tout s'est figé. Une soif implacable qui faisait partie du silence et de l'immobilité mais ne put même pas être étanchée lorsqu'elle sentit des mains détacher sa ceinture de sécurité, le visage d'une femme corpulente, teinte en blond, et une voix masculine.

« Ne lui touche pas la tête, laisse-la comme elle est, ne lui touche pas la tête.

- De l'eau », dit Marina.

Elle avait dit « de l'eau » comme on pense à l'eau quand on apprend que le corps humain est presque exclusivement composé de cette substance, une eau abstraite muée en corps solide.

« Tu te sens bien, petite ? Tu m'entends ? »

La femme corpulente aux cheveux teints se penchait plus près avec la bouteille à la main. Marina pouvait voir chacune des racines noires de ses cheveux, mais rien ne s'enracinait en elle, ni le liquide qu'on lui faisait boire, ni le goût métallique du sang sur les gencives, ni les racines des cheveux de la femme corpulente, elle avait l'impression qu'en elle tout n'était que boue, tout était devenu mou, informe, glissant.

« Elle est touchée au bras, on dirait qu'elle n'a rien à la tête. »

La conversation lui parvenait assourdie. Elle sentit une main lui palper la nuque et descendre lentement dans le dos, c'était un autre homme, il avait une main énorme, une main qui aurait pu la briser s'il l'avait voulu, mais qui était délicate.

« Elle n'a pas les voies respiratoires obstruées.

- Comment tu t'appelles ?

- Marina.

- Tu peux bouger, Marina ?

- Oui.

- Essaie de t'allonger sur la civière. »

Des bras la soulevèrent et elle sentit la douleur pour la première fois. Une décharge électrique qui parcourut tout son tronc et cessa aussitôt, pour stagner, comme la soif. Elle ne pouvait pas remuer le bras gauche.

« Qu'est-ce que c'est ce blanc, là ?

- Les côtes. »

Quand elle se pencha, elle découvrit la blessure ; le bras paralysé, la plaie ouverte, la chair entaillée, la peau qui tombait comme un voile, les côtes. Il fallait arriver intimement à la phrase qui allait tout refermer, la phrase sur le point de disparaître :

« Marina, ton père est mort dans l'accident, ta mère vient de mourir. »

Près d'elle, tout était prêt pour une crise de panique, mais elle ne se produisit pas. Marina observait encore la phrase comme s'il s'agissait d'un réacteur ; d'un bout à l'autre de la chambre d'hôpital elle avait suivi le sillage blanc de la phrase. Elle ne s'épanchait pas, ne pleurait pas, ne réagissait pas. Il y avait trois personnes, deux femmes et un homme, en blouse blanche et souliers noirs, trois personnes avec des jambes, des bras et cette aura fantastique, presque magique, que les adultes avaient toujours eue aux yeux de Marina, mais chez ceux- là, quelque chose avait définitivement fermé la porte à la magie. On attendait d'elle qu'elle comprenne cette phrase. Mais la fillette ne pleurait pas, ne s'épanchait pas, ne réagissait pas. La fillette vivait encore dans les faubourgs de la phrase. Ou peut- être l'intelligence imaginative maintenait-elle encore séparée ce qui ne pouvait s'unir d'aucune façon. La phrase était encore lustrée, nette, superficielle, comme les chaussures noires des adultes.

« Tu comprends ce qu'on t'a dit ?

- Oui.

- On t'a dit que tes parents étaient morts.

- Oui.

- Tous les deux.

- Oui.

Il fallait dire « oui », toujours « oui ». Un « oui » aussi superficiel et lustré que les chaussures. Nombre et mot : « Oui ». Silence et son : « Oui ». Un mot détaché du langage, préalable au langage, seul, pur, limpide.