+ Quelques uns - Claude Eveno
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Claude Eveno Quelques uns

"Quelques uns" de Claude Eveno.

Le vieil homme est allongé sur une sorte de lit de camp dans un coin du hangar où il passe l'essentiel de son temps, ne regagnant sa maison, tout à côté, que tard le soir, pour y dîner rapidement avant de rejoindre sa chambre. Cela fait plus de dix ans qu'il s'est retiré ainsi, dans ce lieu perdu à l'écart d'un bourg disgracieux des Cévennes, loin de la mode touristique qui donne une dernière chance à la région. Thomas n'a rien vécu d'important dans sa vie, né trop tard pour la guerre et trop tôt pour faire partie des « soixante-huitards ». Son exil n'est pas celui de ceux qui firent « retour à la terre » dans les années soixante-dix, ni celui d'une mise à la retraite sur les lieux d'une origine rurale après l'épuisement d'une vie en ville. Non, c'est un ras-le-bol tardif qui l'a conduit là, avec la conscience finale d'un ratage dont il n'est pas responsable, ce ratage des rendez- vous de l'Histoire qui marque les gens de son âge, dont l'existence semble avoir glissé dans une faille du temps, au bord des événements qui emportaient les autres, plus vieux ou plus jeunes, vers des rêves intenses et des destins plus consistants. La lettre d'Ana l'a saisi en plein bricolage, cette activité unique et quotidienne avec laquelle il occupe ses journées au milieu du hangar, réparant des meubles et des objets anciens pour le compte des brocanteurs locaux. La brocante était son métier, mais il ne veut plus chiner, lassé depuis longtemps par cette chasse au trésor qui lui imposerait trop de contacts avec la population, trop de paroles dont il est devenu avare. Il vit maintenant comme un simple artisan, un peu ébéniste, un peu serrurier, entouré du capharnaüm des choses brisées, en attente d'un nouvel usage, et des matériaux qui s'entassent avec les déchets de son activité. L'entassement le rassure, le hangar est une caverne un peu magique aux yeux des visiteurs, pour lui c'est une épaisseur matricielle qui le protège du monde extérieur et surtout du souvenir d'avoir si peu pesé sur lui, si peu agi malgré son désir de s'inscrire dans ce qui semblait devoir faire bouger ce monde. Thomas est un existentialiste déçu et un militant communiste amer.

La lettre d'Ana exaspère Thomas, malgré sa nécessité. C'est bien à lui de prévenir le fils de Madeleine de la fin de Paul, cette couche supplémentaire de malheur dans une histoire à laquelle lui, Thomas, voudrait ne pas appartenir, mais ce fils est aussi le sien. Il n'arrive pourtant pas à s'y résoudre et depuis des jours, il se sent paralysé devant le téléphone, ne sachant pas comment s'y prendre pour annoncer pareille nouvelle, incapable d'en imaginer les effets. Le père et le fils n'ont pratiquement jamais parlé de Paul. Thomas se l'est toujours interdit pour ne pas alourdir la vie de Madeleine. Il a détesté Paul et le déteste encore avec cette mort en trop qui n'achève rien, qui renforce même la noirceur du passé pour qu'elle pèse définitivement sur les vivants, sur lui et sur son fils, sur Ana et sur d'autres sans doute, qu'il ne connaît pas ou qu'il a oublié dans sa retraite au fond d'un hangar. Ce que Thomas n'a pas oublié, c'est toute sa colère rentrée contre Paul et ses amis, un différend radical qu'il a ressenti dès la première rencontre arrangée par Madeleine pour construire un lien, une complicité entre les pères, car elle avait décidé d'emblée de faire de Paul un autre père, un père de substitution qui s'est effectivement substitué à lui, Thomas, écarté symboliquement à défaut de l'être concrètement. Sous l'apparence d'une simple conversation, il s'était senti examiné, par un jeune homme qui le questionnait visiblement pour le juger, pour s'autoriser à le juger malgré leur différence d'âge et la présence de l'enfant, à le juger politiquement, comme si toute sa vie d'homme se résumait à cela, les erreurs politiques que Paul relevait dans son parcours, si sûr que lui ne les aurait pas faites s'il était né plus tôt. Il n'y avait pourtant pas de quoi surprendre Thomas. La fin de la guerre d'Algérie l'avait déjà mis en contact, bien avant, avec cette génération, au sein des « comités antifascistes ». Il avait vu naître leur arrogance avant même qu'ils se détachent des aînés comme lui, pour s'inventer des révoltes à leurs yeux inédites, ne voulant rien savoir de la complexité des espoirs qui avaient cours dans les années cinquante, croyant leur jeunesse plus folle, plus aventureuse et plus intelligente que la sienne. Paul en était la caricature, toujours prêt à exprimer son mépris pour ceux qui n'avaient pas su, comme Thomas, rompre avec « le Parti » en prenant connaissance des procès de Moscou ou en voyant les chars russes écraser les insurgés de Budapest. Pour lui, c'était une faute impardonnable de n'avoir pu abandonner les « staliniens » qu'après Mai 68, quand le retour des chars à Prague et l'horreur enfin publique du goulag rendaient la conscience facile. Facile ! Quelle injustice dans ce jugement, se dit encore Thomas après tant d'années.