+ Vie et mort de l'Inca Atahuallpa - Gilbert Vaudey
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Gilbert Vaudey Vie et mort de l'Inca Atahuallpa

"Vie et mort de l'Inca Atahuallpa" de Gilbert Vaudey.

 

Ceux des chroniqueurs qui participèrent à la conquête du Pérou l'appellent Atabaliba, Atabalica, Atabalipa, ou bien encore Tabaliba ; les plus tard venus le nomment Atahuallpa et c'est, dans une transcription vacillante, le nom qui s'est transmis jusqu'à nous. Lorsque le samedi 16 novembre 1532, en fin d'après-midi, entourés de seigneurs et de milliers d'hommes, il se porte dans sa gloire de Fils du Soleil au-devant de la petite troupe des Espagnols qui ont cheminé jusque-là, il nous apparaît comme à eux dans sa toute- puissance, objet d'égards qu'aucun prince européen, malgré les prétentions affichées, ne saurait attendre. Trois heures plus tard, arraché à sa suite, son armée taillée en pièces et dispersée dans la nuit qui est tombée, il n'est plus qu'un prisonnier à la merci des aventuriers qui se sont saisis de lui.

C'est sur cette évocation que s'ouvre le livre qu'Alfred Métraux, voilà plus d'un demi- siècle, a consacré aux Incas. À la vérité, on n'imagine pas de meilleure entrée en matière que ce guet- apens de Cajamarca où, d'emblée, le sort de l'empire fut consommé. On s'apprête en conséquence à égrener les épisodes d'un récit devenu canonique : les sources s'accordent surle déroulement de la journée et en proposent une vision cohérente que William Hicking Prescott, premier historien de la conquête, dans un livre paru en 1847 - History of the Conquest of Peru -, en l'absence de documents nouveaux propres à renouveler notre approche, a fixée comme pour toujours. (Figure attachante que l'on a plaisir à saluer que celle de ce personnage né en 1796 dans une famille bostonienne. Menacé dès son jeune âge par la cécité, il a travaillé entouré de secrétaires que sa position sociale lui permettait de recruter, s'aidant d'une machine à écrire inventée pour les aveugles, le noctographe, et mémorisant aussi bien les documents qu'il se faisait lire que les chapitres qu'il projetait de dicter ou de composer. Avant de se tourner vers les Andes, il avait écrit une History of the Conquest of Mexico.)

 

Ainsi donc, une fois de plus, le récit. C'est la veille, le 15, tard déjà dans la journée, que les Espagnols avaient fait leur entrée dans la ville de Cajamarca, d'abord aperçue depuis les hauteurs. Située par 7° 09´ de latitude sud et 78° 31´ de longitude ouest, à 2 700 mètres d'altitude, au cœur d'un bassin aux cultures soigneusement irriguées et d'apparence prospère, la ville - un agrégat de maisons aux murs d'adobe blanchis et aux toits de chaume d'où émergeaient de plus rares bâtiments de pierre - devait compter tout au plus quelques milliers d'habitants. Elle abritait un temple du Soleil et la demeure des Vierges qui lui étaient consacrées. Deux forteresses la protégeaient. À peu de distance, signalés par des échappées de vapeur, des bains édifiés sur des sources chaudes toujours exploitées aujourd'hui. Atahuallpa s'y est installé tandis que ses soldats dressaient leurs tentes autour. On devine le soulagement que les Espagnols durent éprouver au débouché verdoyant d'une étendue fertile, après des jours à cheminer dans un environnement ingrat, soumis au froid et à l'air raréfié d'altitude, mais aussi que ce sentiment, cette joie peut- être, se trouvèrent sérieusement balancés par le spectacle d'un camp annonçant une armée formidable. Toujours est- il qu'à peine entré dans Cajamarca - le temps calme jusqu'ici a brusquement fait place à une pluie glacée mêlée de grêle -, Pizarro adresse une ambassade à l'Inca. (Pizarro : ils sont cinq, quatre demi-frères et un cousin, à porter ce nom qui, sans davantage de précision, désigne Francisco, le chef de l'expédition.)

Une mission est confiée à Hernando de Soto, accompagné de quinze cavaliers, bientôt suivi par un autre Hernando, l'un des demi- frères précisément, lequel argue de sa crainte qu'une délégation aussi faible n'incite les Indiens à la retenir prisonnière et part avec vingt autres hommes à cheval. La troupe en comptait soixante- deux au total, c'est donc plus de la moitié de la cavalerie qui s'expose et se rend auprès de l'Inca en traversant les rangs de son armée - des soldats au maintien si immobile que Cristobal de Mena écrit qu'ils ressemblaient à des statues.

L'entrevue qui suit nous offre l'unique occasion de saisir Atahuallpa encore libre dans son quotidien parmi les siens. Un quotidien certes cérémoniel : à l'évidence, tout anachronisme assumé, son existence ne différait pas, en matière de protocole, de celle du Roi-Soleil qu'il incarnait avec plus de prétention littérale encore. On pénètre dans des bâtiments aux murs chaulés pour les uns, couverts d'un « bitume rouge très brillant et plus beau que la rubrique » pour les autres. À l'arrière un jardin arboré ; au devant une cour au centre de laquelle un bassin recueille des eaux si chaudes que la main ne peut en supporter la température et que tempère l'eau acheminée depuis la montagne par une conduite. Atahuallpa siège là, assis sur un tabouret bas, au milieu de ses femmes, des seigneurs de sa suite et de sa garde. Il vient de se baigner et son habit est plus simple que celui de ceux qui l'entourent, mais la mascapaicha, la frange de fils de laine écarlate jaillis de tubes d'or qui lui tombe sur le front, le désigne comme le souverain. Les dignitaires se tiennent debout et, comme leur maître, se distinguent par les larges disques d'or qui élargissent leurs lobes auriculaires et qui leur ont valu en castillan le qualificatif d'orejones, « grandes oreilles » ou oreillards.

Arrivé le premier, Hernando de Soto salue sans descendre de cheval. On ne sait trop ce que le truchement en charge de traduire son bref discours sut rendre de la puissance du grand prince d'outre-mer dont il se présentait comme l'envoyé, moins encore de la révélation de la vraie foi, mais l'adresse s'achevait sur une invitation limpide à rendre visite aux Espagnols dans leur camp. Durant ce temps, deux femmes tendent devant Atahuallpa un voile qui lui permet de voir sans être vu, mais elles finissent par accéder à la demande insistante des visiteurs et y renoncer. Face à un interlocuteur qui ignore l'interdit de croiser son regard, Atahuallpa se tient désormais les yeux baissés et ne dit mot. Un noble de sa suite répond laconiquement en son nom. Une bague que Soto fait glisser de son doigt est acceptée aussi silencieusement et sans signe de réel intérêt. Le dignitaire explique alors que l'Inca achève un jeûne rituel qui implique retrait et mutisme. En dépit de cela, on le voit prendre la parole à l'arrivée d'Hernando Pizarro (peut-être tient-il d'un informateur que l'homme appartient à la famille du chef de la petite troupe aventurée sur son territoire) : des doléances lui sont parvenues concernant le comportement le long de la route des soldats étrangers vis-à-vis de ses sujets. S'ensuit une série d'échanges assez vifs, après quoi la délégation, qui craint un empoisonnement, décline l'invitation à dîner qui lui est faite, mais - si l'on en croit Jerez, les récits sont contradictoires - ne peut refuser de boire la bière de maïs, la chicha, servie dans des coupes qui, au dire des acteurs, évoquaient plutôt des vasques...

Ici se situe l'épisode demeuré le plus fameux de l'entrevue. De Soto, qui a remarqué l'intérêt d'Atahuallpa pour les chevaux et qui possède une monture nerveuse, lui fait enchaîner galops rapides et brusques voltes, puis charger le souverain pour stopper net sa course juste devant lui. À aucun moment l'Inca ne perd son impassibilité. Un peu plus tôt, il n'avait pas davantage bronché lorsque le cheval avait soufflé par les naseaux si près de son visage que sa frange écarlate avait tremblé. Plusieurs soldats ont par contre reculé, effrayés par cet animal inconnu. Les chroniques rapportent qu'ils furent exécutés dans la nuit pour avoir ainsi trahi leur couardise.

Pour les Espagnols, autorisés à prendre leurs quartiers dans les bâtiments qui, sur trois côtés, ferment la place de la ville, et qui ont entendu Atahuallpa leur promettre qu'il se rendrait le lendemain à Cajamarca pour y rencontrer Pizarro, il est temps de rejoindre leurs compatriotes. Ils rentrent assez abattus d'avoir vu tant de soldats et pu mesurer d'aussi près la disproportion des forces. Ceux qu'ils retrouvent partagent les mêmes sentiments à observer la multitude des feux de camp dans la nuit qui est tombée (si près les uns des autres « qu'on aurait dit un ciel étoilé », écrit Miguel de Estete).

Seul Francisco Pizarro paraît ne pas avoir cédé à la crainte qui en cette heure avait gagné chacun. Il est le chef et il se peut qu'il se soit borné à ne rien laisser filtrer de ses sentiments, mais on le découvre pareillement déterminé en maintes occasions. Prescott voit probablement juste quand il analyse son attitude comme une conjugaison de l'audace chevaleresque et de la confiance en la Providence divine. S'y adjoint à coup sûr le talent militaire : il sait que l'initiative ne décide pas de tout mais qu'elle assure un avantage. Son plan, il l'expose à ses officiers : il ne s'agit de rien moins que de s'emparer de l'Inca sans attenter à sa vie. Ne reste plus dans l'immédiat qu'à répartir les tours de garde pour la nuit et prendre du repos.