+ Willard et ses trophées de bowling - Richard Brautigan
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Richard Brautigan Willard et ses trophées de bowling

"Willard et ses trophées de bowling" de Richard Brautigan,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin.

L'anthologie

 Constance se retourna maladroitement sur le lit. Elle voulait voir comment Bob allait quitter la pièce.

- J'ai pas cessé de penser à ça toute la journée, lança-t-il. Et j'avais envie... (mais il était déjà parti ; et sa voix aussi s'en allait en traînant)... que tu le saches (il descendait le couloir, passait dans une autre pièce).

Elle était là, allongée, gauche, à attendre qu'il revienne. Elle pensait qu'il n'en aurait que pour quelques instants, mais il mit presque dix minutes à réapparaître.

Dans la chambre, l'air était chaud et immobile. D'une chaleur inhabituelle pour un soir de septembre à San Francisco, mais la fenêtre était fermée et les stores baissés.

Il le fallait.

Il n'arrive pas à retrouver le livre, pensa-t-elle.

Il n'arrêtait pas de perdre des trucs. Ça faisait des mois et des mois qu'il avait toutes les peines du monde à ne pas faire tout de travers. Ca la rendait triste parce qu'elle l'aimait.

Elle poussa un soupir, qui, léger déjà, s'étouffa à cause du mouchoir qu'elle avait dans la bouche où il était vaguement enfoncé. Elle n'aurait eu aucun mal à l'en rejeter d'un coup de langue si elle l'avait voulu.

Il était vraiment incapable de faire quoi que ce soit comme il faut.

Il était même incapable de la bâillonner correctement.

Mais bien sûr, il lui avait attaché les mains trop serré et les pieds trop lâche, et elle poussa un deuxième soupir étouffé en attendant qu'il retrouve le livre qu'il avait perdu. Rien que d'habituel pour tout ce qu'il faisait maintenant.

Ce n'avait pas toujours été le cas et la faisait culpabiliser, surtout lorsqu'elle songeait que c'était un peu de sa faute s'il avait des verrues parce que c'était elle qui les lui avait refilées et que tous ces machins n'avaient commencé qu'après qu'il les avait attrapées.

L'ampoule qui pendait au plafond aurait dû faire cent watts, et en faisait deux cents. Encore une de ses œuvres. Elle n'aimait pas autant de lumière. Lui, si.

Il fut enfin de retour dans la chambre avec son livre, elle rejeta le bâillon et dit :

- J'ai les mains trop serrées.

- Oh ! fit-il en la regardant par-dessus le volume qu'il tenait entre les mains et avait ouvert à la page qu'il s'apprêtait à lui lire à haute voix.

Il posa le livre sur le lit, toujours ouvert à la page qu'il entendait lui lire. Puis il s'assit à côté d'elle, qui, gauchement roula sur le ventre pour qu'il puisse atteindre le nœud dans la corde. Elle n'avait pas de vêtements. Et un corps magnifique.

Il renoua la corde pour qu'elle n'ait pas les mains aussi serrées, mais elles le restèrent assez pour qu'elle ne puisse pas les desserrer.

- Rattache-moi les pieds, demanda-t-elle. Ils sont trop desserrés.

Tant qu'à faire de jouer les sadiques amateurs, pensa-t-elle, mieux vaudrait que je l'oblige à s'y prendre comme il faut.

Il la décevait beaucoup. C'était une perfectionniste en tout et ça l'agaçait beaucoup de le trouver brusquement si incapable.

Cela faisait maintenant des mois, soit depuis qu'il s'était embarqué dans son trip maso, qu'elle se disait : ficeler et bâillonner quelqu'un est à la portée de n'importe qui,  alors, pourquoi n'y arrive-t-il pas ?

Pourquoi faut-il donc qu'il soit incapable de s'y prendre autrement que comme un manche, d'arroser les plantes sans que ça déborde, pourquoi faut-il que tout lui échappe des mains, pourquoi faut-il qu'il trébuche sur tout et rien, qu'il casse tout, qu'une fois sur deux, à peine est-il arrivé au milieu de sa phrase qu'il a déjà oublié de quoi il parle, sauf qu'à mon avis ça n'a vraiment pas tellement d'importance vu qu'il n'a rien de si intéressant à dire de toute façon, et que ça fait des mois que ça dure, que ça a commencé le jour où elle lui a refilé les verrues mais qu'après tout, elle aussi, elle a souffert, à aller tout le temps chez le médecin se les faire brûler dans le vagin avec une aiguille électrique et après, à revenir en bus en retenant ses larmes dans un truc cahotant, plein de solitude et d'inconnus silencieux, non ? ... Oh ! Nom de Dieu !... Oh ! Après tout... on pourrait aussi être mort. Et mieux vaut ça que d'être mort, peut-être, non ? Je ne sais pas

Il avait fini de lui rattacher les pieds, il se mit en devoir de ramasser le livre dont il allait lui lire un passage. Mais il remarqua que le bâillon lui était sorti de la bouche. Il reposa donc le volume pour se pencher au-dessus d'elle. Elle savait ce qu'il voulait et n'allait pas manquer de faire.

Elle ouvrit la bouche aussi grand que possible.

Ca le rendit soudain très nerveux. Il y avait des fois où pour la bâillonner il pressait un bout du mouchoir contre sa lèvre inférieure à grands coups de pouce et ça lui faisait mal quand ça entrait et à ces  moments-là, elle se mettait vraiment en colère, et l'insultait, lui jetait plein de « salaud ! » à la tête. Après, elle avait le bâillon dans la bouche et ses insultes devenaient toutes molles, incompréhensibles, mais lui savait ce qu'elle disait et ça le mettait toujours mal à l'aise, même que des fois il rougissait et en avait les oreilles qui lui tintaient d'embarras.

Elle le fusilla de ses beaux yeux verts. Et lui s'en détourna et attendit qu'elle se soit calmée.

Et ce n'était pas qu'il prît plaisir à son incompétence, c'était seulement qu'il n'y pouvait rien. Et que ça dure depuis des mois ne le rendait pas plus heureux pour autant.

Il savait parfaitement, rien qu'à voir jusqu'où elle avait ouvert la bouche, qu'il ferait bien de se dominer et de ne pas la blesser en lui remettant le bâillon dedans.

C'était une bouche délicate, avec une langue rose et joliment sculptée. Et  le bâillon était déjà tout humide de sa salive. Il le lui remit précautionneusement dans la bouche en s'assurant de ne pas la blesser avec son pouce. Il travailla avec l'index et parvint à lui remplir les moindres recoins de la bouche.

Elle restait allongée sur le ventre, mains attachées dans le dos, juste à hauteur de cul.. Elle avait rejeté la tête bien en arrière, lui offrant ainsi un bâillonnement idéal.

Ce n'était pas la première fois qu'ils y jouaient.

L'ampoule qui éclairait la pièce était trop forte.

Elle avait de longs cheveux blonds.

Et juste un petit bout de mouchoir qui dépassait de ses dents. Il le lui rentra dans la bouche avec soin. Avant de lui pousser le bâillon d'un grand coup de doigt jusqu'au fond du gosier. Pour qu'elle ne puisse plus remuer la langue et le rejeter avec.

Il était très nerveux et tenta de se dominer parce que, tout en ne voulant pas lui faire de mal, il entendait quand même lui installer le bâillon bien fermement dans la bouche.

Elle se mit à gémir lorsqu'il commença à le lui remettre en place avec le doigt. Soudain elle remua la tête de droite et de gauche comme pour éviter ce doigt qui lui repoussait le bâillon contre la langue.

Il continua de pousser encore quelques secondes, puis il n'eut plus de doute : tout était en place et elle ne pourrait plus s'en débarrasser en tortillant la langue.

Atteindre à pareille efficacité ne lui arrivait plus qu'une fois sur dix. Il n'avait tout simplement plus ce qu'il y fallait. Il savait que ses échecs l'agaçaient ; mais que pouvait-il faire d'autre ?

Sa vie était un bourbier, pénible et lamentable.

Pendant un moment, il y était allé au ruban adhésif. Question d'efficacité, c'était toujours réussi, mais  elle n'aimait pas ce que ça lui faisait quand il le lui enlevait. Même quand il s'y prenait très doucement, ça lui faisait un mal de chien  et il avait fallu y renoncer.

- Non, avait-elle dit pour conclure.

Et non, c'était non : il l'avait compris tout de suite. Parce qu'elle n'avait jamais dit non avant. Alors, il avait arrêté de s'en servir.

Il retira le doigt qu'il lui avait mis dans la bouche et lui caressa le côté du visage. Elle détendit le cou. Il lui caressa les cheveux. Elle le contempla par en dessous en silence. Elle avait vraiment de très beaux yeux. Personne n'oubliait de lui rappeler. Toujours gauche et lente, elle se rapprocha de lui en rampant. Ce n'était pas facile, mais elle arriva quand même à poser sa tête sur ses genoux et sans cesser de le contempler par en dessous. Ses cheveux se renversèrent sur ses genoux, comme de l'eau blonde.

Elle l'aimait vraiment.

C'était ça qui rendait tout insupportable.

- Tu peux respirer comme il faut ? demanda-t-il.

Elle hocha gentiment la tête : oui, elle pouvait respirer comme il fallait.

- Le bâillon te fait mal ?

Elle hocha gentiment la tête : non, le bâillon ne lui faisait pas mal.

- Tu as envie d'entendre ce que j'ai lu aujourd'hui ?

Elle hocha gentiment la tête : oui, elle avait envie d'entendre ce qu'il avait lu aujourd'hui.

Il ramassa le livre.

C'était un très vieux livre. Il lut :

- « Ô Pauvreté, ô toi, mal cruel auquel l'on ne saurait résister, ô toi qui avec Désespérance, ta sœur, ici subjugues un grand peuple... »

Elle le dévisagea.

- Il s'agit d'Alcée. C'est extrait de l'Anthologie des écrivains de la Grèce antique, ajouta-t-il. Ç'a été écrit il y a plus de deux mille ans.

... « Oh, Dieu ! » pensa-t-elle en essayant très fort de ne pas pleurer parce que s'il y avait une chose qu'elle savait, c'était que si elle se mettait à pleurer, il irait encore plus mal dans sa tête, et comme il s'y sentait déjà mal depuis un bon moment...