+ Tokyo-Montana Express - Richard Brautigan
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Richard Brautigan Tokyo-Montana Express

"Tokyo-Montana Express" de Richard Brautigan,
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin.

Bien que l'express Tokyo-Montana se déplace à grande vitesse, de nombreux arrêts jalonnent son parcours. Ils sont brefs, ils sont ce livre - certains ont confiance, d'autres en sont encore à chercher leur identité. Les gares que relie l'express Tokyo- Montana ont une voix : c'est le « Je » qui parle dans cet écrit.

 

Le périple terrestre de Joseph Francl et le sommeil éternel de son épouse, Antonia, à Crete, Nebraska

 

 

PREMIÈRE PARTIE : SOUVENT, SOUS L'HABIT DE L'ASTUCE OU LE TRAIT NONCHALANT...

 

Trois jours après avoir quitté la Lucky Ford River, nous découvrîmes un cadavre presque entièrement dévoré par les loups (ils sont très nombreux ici et la nuit, hurlent à l'unisson et nous tiennent éveillés) et scalpé par les Indiens... nous l'ensevelîmes et poursuivîmes notre chemin, nos pensées lourdes de chagrin.

Joseph Francl.

 Souvent, sous l'habit de l'astuce ou le trait nonchalant du bavardage philosophique, nous nous interrogeons sur le propos ultime de l'existence humaine et moi, aujourd'hui, je songe à Joseph Francl. L'homme, Dieu sait pourquoi, en l'an 1851, de Tchécoslovaquie transporte son avenir en Amérique et de cet avenir use jusqu'au bout pour mourir allongé, face contre neige, pas trop malheureux, un jour du début décembre 1875, et être enterré à Fort Klamath, Oregon, dans une tombe qui ne sera jamais retrouvée.

J'ai lu les restes du journal qu'il se met à tenir lorsque, en 1854, du Wisconsin il part chercher de l'or en Californie (l'expédition sera longue et infructueuse) et aussi quelques lettres que de cette même Californie il expédie chez lui.

L'œuvre est d'une prose claire comme miroir, - tour à tour innocente et sophistiquée, elle témoigne d'un joli sens de l'humour et de l'ironie. Sur cette terre, c'est un regard bien à lui que Joseph Francl sait poser.

Il m'apparaît que c'est le caractère inhabituel de son existence même qui, inévitablement, telle la comète maladroite, l'amena au journal, et plus tard, à mourir en Amérique.

Au début, Joseph Francl est le fils d'un monsieur qui possède une brasserie et une verrerie en Tchécoslovaquie, le monde où il évolue étant, vraisemblablement, celui de l'abondance et de la stabilité.

Il devient musicien classique, étudie au Conservatoire de Prague et suit un orchestre qui donne des concerts en Tchécoslovaquie, en Autriche et en Allemagne.

Je me pose une question à laquelle il n'est pas de réponse : et d'abord, pourquoi Joseph Francl vint- il en Amérique et y laissa- t-il une existence si différente ? Il est quelque chose en moi qui ne parvient pas à comprendre le pourquoi de sa venue ici.

Bon sang de bonsoir, il y a quand même un sacré fossé entre donner un concert, peut-être du Beethoven ou du Schubert, à Berlin ou à Vienne et le Joseph Francl qui décrit l'Ouest américain... Après le souper, nous reçûmes la visite d'un sauvage, un vrai : Indien, l'homme comptait au nombre des chefs de la tribu des Omaha. Il nous raconta qu'il cherchait sa squaw. Il ne l'avait pas vue depuis deux jours, elle traînait au milieu des émigrants.

On est loin du public de concert qui attend que la musique commence.

Et Joseph Francl laisse son Antonia d'épouse née en Tchécoslovaquie et courtisée en Amérique - il l'appelle Tony -, et son jeune fils Fred derrière lui dans le Wisconsin pour chercher de l'or en Californie.

Je pense à lui en train de laisser Antonia. Je pense à elle qui l'attend. Elle vient d'avoir vingt ans. Elle doit se sentir très seule. Son époux ne reviendra que trois ans plus tard.

 

DEUXIÈME PARTIE : LE SAUTILLANT FILM MUET D'AUTREFOIS (DINDE, CAILLE...)

 

Dans l'Ouest de Joseph Francl - on est en 1854 -, l'oiseau est aussi innombrable et sautillant que les films muets d'autrefois (dindes, cailles, canards, oies, bécassines, faisans). Innombrables eux aussi, les quadrupèdes (bisons, élans, loups) en sont comme les acteurs cependant que le poisson (brochet, poisson-chat, perche) y joue à l'intertitre muet, mais qui ondule. Et il y a aussi les vastes zones de solitude qui ne ressemblent pas à des films ; personne n'y vit et la route y est étroite, facile à perdre : Nous comprîmes que nous étions en train d'errer. La route sur laquelle nous nous trouvons a l'air incertaine, personne ne l'a empruntée depuis plus d'un an. Il n'y est point de traces humaines, mais nombre de signes montrent que le loup et d'autres gros animaux y passent. Nous sommes oppressés par un calme écrasant.

La terre est habitée par des Indiens rusés qui volent les chiens et savent tirer le meilleur de vous, même lorsque vous poussez jusqu'à leur campement avec une petite armée, exigez qu'on vous rende le chien, menacez de faire la GUERRE si l'on ne vous remet pas l'animal (et là, on est vraiment loin de Prague, Tchécoslovaquie, et d'une brève carrière de musicien !) sauf que les Indiens savent s'y prendre pour piquer les chiens et vous offrir un cheval en échange, et se débrouiller pour qu'en fait jamais le cheval ne change de mains et qu'au bout du compte, c'est tout un chacun (Joseph Francl y compris) qui s'en retourne au camp sans chien et sans le cheval promis, et en sachant qu'on s'est fait avoir. Le chien est perdu et les Indiens bien trop malins, nom de Dieu !

Les gens que Joseph Francl rencontre sur la route de l'Ouest louchent de la cervelle et sont archétypalement funky. Je ne pense pas que c'est la partie la plus équilibrée de la société qui choisit de s'établir à la frontière. C'est toujours un mélange de gens bizarres et à demi- fous qui vont établir leur vie là où personne ne l'a jamais fait.

Joseph Francl démarre tout de suite, il ne traînasse pas et part avec trois frères allemands fous et un quatrième qui ne rêve que de gloires militaires et suprématie allemandes.

Et l'on est en 1854 !

Et, bien sûr, le premier jour on se saoule et tout le monde a une magnifique gueule de bois, Joseph Francl y compris, qui ne déteste ni la bière ni les autres alcools.

Dans la description qu'il nous donne de l'Ouest ainsi traversé vont et viennent un propriétaire terrien qui triche au jeu, un charlatan de médecin, un fermier cynique et nombre de chasseurs et de trappeurs sans foi ni loi qui, Joseph Francl le pense, feraient plutôt bizarre dans une ville d'Europe : Leur accoutrement parle pour eux. Ils ne sauraient se montrer dans les rues d'aucune ville d'Europe (on ne le leur permettrait pas) sans rassembler les foules autour d'eux, foules dont les membres se demanderaient de quel genre de comédiens il peut bien s'agir.

Il rencontre une femme adultère astucieuse et son gentil cocu de mari, un juge qui part dans l'Utah faire régner la justice, et nettoyer 25 000 dollars de produits secs qu'il va vendre aux Mormons, en qui Joseph Francl ne voit qu'une masse d'humains sans chasteté, un chef indien affamé qui ne le remercie pas de lui avoir offert à dîner, un pasteur licencieux et sa jolie cuisinière de maîtresse, un gang d'Indiens Sioux qui font dans l'extorsion et reviennent d'une guerre contre les Pawnees avec vingt et un de leurs scalps pour lesquels ils font montre d'une grande affection, et l'aimable propriétaire d'un convoi de chariots bâchés qui lui donne à manger et lui avance quelque farine parce qu'il avait faim.

Dans la Californie aurifère de Placerville il tombe sur deux lascars qui lui refilent une concession sans valeur, se retrouve aux prises avec des marchands qui acceptent de lui faire crédit alors qu'ayant repris la cahute d'un Chinois, sans relâche il cherche son or, - avant d'un jour se voir contraint de travailler pour un employeur guère mieux loti que lui.

La Californie qu'il qualifie de terre belle, mais infortunée ne marche vraiment pas pour lui.

Et de tout ce temps qu'il est parti, là- bas, dans le Wisconsin, Antonia son épouse attend son retour. Elle aussi est en mauvaise santé. Trois ans se passent. C'est long pour une jeune femme qui ne se sent pas très bien.