+ Un peu par amour, un peu par rage - Pino Cacucci
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Pino Cacucci Un peu par amour, un peu par rage

"Un peu par amour, un peu par rage" de Pino Cacucci,
traduit de l'italien par Benito Merlino.

 

Cuba des souvenirs

(novembre 1996)

 

 

« Vous savez ce que c'est, le petit matin à La Havane, avec ses clochards encore endormis le long des murs, avant que les camionnettes des glaciers ne commencent leur tournée des bars... »

C'est ainsi que Hemingway voyait La Havane, des fenêtres de l'hôtel Ambos Mundos, dans la vieille ville, tandis qu'il s'apprêtait à sortir pour prendre un café au San Francisco. Et c'est par ces mots qu'il allait commencer En avoir ou pas, publié en 1937 et situé dans la Cuba qu'il considérait comme sa patrie élective. La Havane allait devenir la demeure de son fantôme, présence vivante qui rôde encore aujourd'hui un peu partout, célébrée sans rhétorique dans les endroits qu'il aimait fréquenter, où il est considéré comme un vieil ami et le compagnon de cuites légendaires. Et les vieilles mais rutilantes berlines des années 1950, conservées pour des raisons économiques et non pas de nostalgie, sont certainement complices de cet immobilisme dans le temps, que nous espérons ne pas avoir à regretter sous peu.

La Havane, qui est l'une des villes les plus fascinantes du monde, d'une beauté décadente et en même temps d'une créativité fervente, est née village de cabanes, constamment menacé par les invasions de pirates - jusqu'au fameux Jacques de Sores qui l'incendia en 1555 -, pour devenir au xviie siècle symbole d'excès et de débauches où tout était permis à condition d'être assez riche pour se le permettre... Une richesse qui avait son prix : des 1674, commencèrent des travaux pour ériger une muraille d'enceinte contre les attaques extérieures, alors qu'à l'intérieur, après le coucher du soleil, personne n'osait plus s'aventurer dans les rues sans escorte. Rebelles et brigands s'en emparaient avec l'obscurité. Mais rester enfermé ne préservait pas des attaques des moustiques les plus faméliques et les plus féroces du Nouveau Monde. En outre, des colonies d'énormes crabes essaimaient sur la voie publique dans un vacarme digne d'un bataillon de soldats et s'unissaient aux chiens sauvages, les perros jíbaros, d'une audace à ignorer les torches et les hallebardes. À l'abri dans leurs palais somptueux, les nobles passaient leurs nuits en fêtes orgiaques où les Anglais, en visite, s'étonnaient de voir les fines porcelaines et l'argenterie dressées sur des tables sous lesquelles picoraient tranquillement des poules ; et le petit peuple s'entassait dans les innombrables bordels et tavernes des bas-fonds où la vie d'un homme valait moins que celle d'un crabe.

Sa réputation de capitale vicieuse, irrévérencieuse et anticonformiste dans tous les aspects de la vie quotidienne, n'allait plus l'abandonner. Cependant c'est pour beaucoup d'autres raisons qu'elle fascina Ernest Hemingway en avril 1928, lorsqu'arrivant de France, il débarqua du bateau à vapeur Orita, apres dix-huit jours de navigation. Il ne s'arrêta que le temps de changer de bateau afin de poursuivre vers la Floride, mais quelque chose de cet air chaud et humide, de cette atmosphère indolente, parcourue de vibrations indéfinissables, l'ensorcela : peut-être la sensation de retrouver l'âme de l'Afrique harmonieusement mêlée au meilleur de l'esprit méditerranéen, un creuset de continent noir, d'Andalousie et d'Amérique latine d'où Cuba émergeait, « laboratoire » unique et inégalable de cultures ethniques, à quelques kilomètres de Key West. Il y retourna en 1932 avec son ami Joe Russell, se consacrant à la pêche au marlin mais aussi à la découverte de l'excellente bière Hatuey. Il en a parlé dans un article pour Esquire. Il décida d'y revenir pour y séjourner plus longtemps. L'hôtel Ambos Mundos, rue Obispo, devint sa résidence : il y écrivit des récits, des chapitres de romans ; de là il admirait la cathédrale, la baie, la mer ; et à quelques pas, son premier bateau, Anita, était amarré au ponton. Il serait suivi de la célèbre Pilar. En 1939, il décida de s'établir à Cuba, loua sa grande maison sur la colline, la Finca Vigia, la « ferme de la vigie, qui devait son nom à la petite tour dominant tout le port et la vieille ville. Mais il passait la plus grande partie de son temps en mer, ou en ville où il choisit en particulier deux bars comme buen retiro alcoolique : El Floridita et La Bodeguita del Medio. Au Floridita, on servait le daiquiri, que « Papa » Ernest élut comme boisson préférée. L'établissement avait été ouvert en 1898 sous le nom de La Pina de Plata et un peu plus tard l'un de ses cavistes, le cantinero Constante Ribalaigua, perfectionna le cocktail qui allait faire le tour du monde. Il en avait emprunté la recette aux mambises, les combattants indépendantistes à cheval, qui portaient une gourde de rhum au miel et au citron à leur ceinture pour se requinquer entre les batailles contre les Espagnols. Ces derniers l'appelaient canchánchara, et lorsque les marines américains envahirent Cuba en 1898, ils y ajoutèrent de la glace pilée. On dit que cela advint pour la première fois sur la plage de Daiquiri, dans la province d'Oriente. Le cantinero Ribalaigua l'améliora et Hemingway l'immortalisa. À tel point que la revue Esquire nomma El Floridita l'un des meilleurs bars du monde en 1943. Hemingway semblait trouver là une meilleure inspiration que dans la petite tour de la Finca Vigia, car il travaillait moins bien dans la solitude que dans le va-et-vient des bars... Mais il n'aimait pas être dérangé.

Un soir de 1950, malgré sa timidité, l'écrivain cubain Lisandro Otero, qui n'avait alors que dix-huit ans, s'approcha d'Hemingway accoudé au comptoir qui remplissait des pages et des pages de cahier au crayon. Otero voulait lui exprimer toute son admiration. Le gringo géant réagit en s'emportant : « Le seul fait que tu me trouves dans un lieu public ne t'autorise pas à me casser les couilles ! », et il leva le poing comme pour le lui écraser sur la figure. Le jeune Lisandro recula, le visage en feu, abasourdi, partagé entre la honte et la rage. Il alla se cacher au fond du bistrot, buvant daiquiri sur daiquiri pour noyer son humiliation. Plus tard, quand il se présenta à la caisse, il s'entendit répondre que l'addition avait déjà été payée par « el señor ». Et on lui désigna Hemingway qui lui sourit, embarrassé, balbutia une excuse et expliqua : « Tu sais, j'étais en train de finir un paragraphe qui ne voulait pas venir, j'étais concentré, et alors... Bref, je suis désolé », et pour se faire pardonner, il invita Lisandro chez lui. Ils allaient se revoir plusieurs fois, même après le voyage en Afrique où Hemingway fut donné pour mort dans un accident d'avion. Il rentra à Cuba avec quarante malles, et raconta à Otero que lire et collectionner sa propre nécrologie parue dans le monde entier était devenu pour lui une véritable manie. Cette fois-là, pour prouver qu'il était encore en vie, il se fit photographier avec le boxeur Turnero tandis qu'ils échangeaient quelques coups de poing « amicaux ».

El Floridita est toujours là, avec sa foule d'anecdotes sur le « daiquiri Hemingway », modifié d'après les suggestions de l'écrivain. La Bodeguita del Medio, où il allait boire le mojito, plus léger et plus rafraîchissant, toujours à base de rhum mais avec davantage d'eau que d'alcool, est restée à peu près identique. Aujourd'hui, on vend des t-shirts avec la reproduction calligraphique de Papa Ernest, « My daiquiri in the Floridita, my mojito in the Bodeguita » aux touristes de passage.

Beaucoup de Cubains, qui étaient jeunes à l'époque, se souviennent de lui. Le plus vieux d'entre eux inspira Le Vieil Homme et la mer. La mer n'a pas changé, poissonneuse et amie, parfois infidèle et traîtresse par simple caprice. Le vieux non plus, obstinément présent dans un lieu devenu légendaire. Selon les accords passés par Mary Welsh, la dernière épouse de l'écrivain, avec Fidel, Gregorio Fuentes vient tous les jours, le pas assuré et l'air austère, déjeuner au restaurant La Terrasse à Cojimar, où il a table ouverte pour le restant de ses jours. Il s'appuie sur une canne, c'est la seule concession qu'il a faite au temps qui passe ; dans deux ans, il aura cent ans. Sous son éternelle casquette de base-ball, l'esprit de Gregorio est envahi de souvenirs, certains se superposent, d'autres restent nets et limpides. Un jour, il sauva la vie d'Ernest, surpris par un cyclone à Cayo de las Tortugas. Plus tard, il devint le capitaine de la Pilar, à bord duquel il affronta trois autres ouragans et ramena beaucoup de marlins au rivage après d'épiques batailles. Jusqu'au jour où John Sturges décida de tourner un film tiré du roman, avec Spencer Tracy dans le rôle de Santiago, c'est-à-dire de Gregorio. Et ce fut l'unique fois où le pêcheur expérimenté, curieux caprice de la mer, ne put rien attraper : pendant plus de deux semaines, il rentra à terre les mains vides, pas l'ombre d'un marlin, et le tournage finit par s'en aller au Pérou. Tout Cojimar, impliqué dans l'aventure cinématographique, pleura de dépit. Gregorio Fuentes, au contraire, comprit le message de la mer et retourna caresser l'eau comme il l'avait toujours fait, passant des heures à la contempler, parce qu'il a un rapport d'amour total, indissoluble, presque sensuel avec l'eau de la mer. La bien-aimée lui a laissé son signe sur les mains, l'arthrite, qui malgré tout ne l'empêche pas de pointer un doigt ferme sur l'horizon pour montrer les lieux de tant d'aventures dans lesquelles lui seul se retrouve. Gregorio n'aime pas les gringos à cause de ce qu'ils représentent à Cuba et ailleurs ; embargos, obstruction politique, privilèges intolérables et manque de respect pour les coutumes des autres. Pourtant, il admet avec une stupeur voilée que son plus grand ami a été un yanqui, et il ajoute : « Un Américain qui n'était pas d'accord avec ce que faisaient les Américains. Ernest était quelqu'un de vraiment extraordinaire... Je lui ai survécu, mais au fond, il est toujours resté ici. Je m'assieds à la même table depuis maintenant quarante ans, et chaque fois, j'ai l'impression de l'avoir à côté de moi... Dommage, tout ce silence. Sa voix nous manque. Ernest parlait bien l'espagnol, il ne demandait pas aux autres de s'exprimer dans sa langue. Même en cela, c'était un Américain différent des Américains... »