+ La Douce Indifférence du monde - Peter Stamm
Actualités Presse Nouvelles
Peter Stamm La Douce Indifférence du monde

"La Douce Indifférence du monde" de Peter Stamm,
traduit de l'allemand par Pierre Deshusses.

 

1

Elle me rend souvent visite, en général elle vient la nuit. Elle reste ensuite debout à côté de mon lit, me regarde d'en haut et dit, tu as vieilli. Elle ne dit pas ça méchamment, sa voix est joyeuse, affectueuse. Elle s'assied sur le bord de mon lit. Mais tu as toujours autant de cheveux, me dit-elle en les ébouriffant d'une main. Ils sont devenus blancs. Il n'y a que toi qui ne vieillis pas, dis-je. Je ne sais pas si ça me rend heureux ou triste. On ne parle jamais beaucoup, qu'aurions-nous à nous dire ? Le temps passe. Nous nous regardons en souriant.

Elle vient presque chaque nuit, parfois simplement à l'aube. Elle n'a jamais été très ponctuelle, mais ça ne me fait rien, moins il me reste de temps, plus je me laisse de temps. Je ne fais plus qu'attendre, et plus elle vient tard, plus j'ai de temps pour me réjouir de sa venue.

Aujourd'hui je me suis réveillé tôt et me suis tout de suite levé. Pour une fois je ne voulais pas l'attendre dans mon lit. J'ai enfilé mon beau pantalon, ma veste, mes chaussures noires et je me suis assis à la table près de la fenêtre. Je suis prêt.

Depuis quelques jours il fait froid, la neige recouvre les toits et les prairies, et des filets de fumée s'échappent des cheminées des maisons du village. Je prends dans le tiroir le petit cadre avec la photo de Magdalena, je l'ai découpée dans le journal il y a une éternité et c'est à peine si l'on peut reconnaître son visage. Le papier est déjà tout jauni, mais c'est la seule photo que j'ai d'elle, et il ne se passe pratiquement pas une journée sans que j'y jette au moins un coup d'œil. Je fais doucement glisser mon doigt sur le cadre en bois pas très large et j'ai alors l'impression que c'est elle que je touche, sa peau, ses cheveux, la forme de son corps.

Au moment où je regarde de nouveau par la fenêtre, je la vois debout dehors. Son souffle fait un halo de vapeur, elle sourit et m'adresse un signe. Je la vois dire quelque chose et je devine qu'elle m'appelle. Viens ! répète-t-elle en articulant bien pour que je puisse lire sur ses lèvres. Allons faire un tour. J'arrive, lancé-je en guise de réponse, attends-moi ! La voix criarde et éraillée m'effraie, c'est celle d'un vieil homme, une voix qui m'est aussi étrangère que le corps branlant dont je suis prisonnier. Je fais aussi vite que je peux, mets mon manteau et mon écharpe. Je me dépêche de descendre l'escalier et manque de tomber sur les marches de pierre usées. Quand je sors enfin de la maison de retraite, Magdalena est déjà en chemin. Je la suis en direction de la rivière et du petit pont qui mène au village de mon enfance, je passe devant l'étang où nous donnions à manger aux canards quand nous étions enfants, l'endroit où je me suis fait une fois très mal en tombant de vélo, et aussi celui où nous nous retrouvions, adolescents, et faisions du feu. J'ai l'impression d'être devenu une part de ce paysage qui n'a presque pas changé durant tout ce temps.

Magdalena est déjà presque arrivée au pont. Sa démarche est si légère qu'on dirait qu'elle flotte au-dessus des chemins couverts de neige. Dans la précipitation j'ai oublié ma canne et je suis tiraillé entre la peur de tomber en glissant sur une plaque de verglas et celle de perdre des yeux Magdalena. Attends ! lancé-je encore une fois, je ne suis plus aussi rapide.

Des images surgissent : elle me précédant dans les montagnes, nous deux cherchant notre chemin dans la ville, nous promenant dans Stockholm bras dessus, bras dessous durant cette fameuse nuit où je lui ai raconté mon histoire, où je lui ai raconté son histoire, cette fameuse nuit où elle m'a embrassé. Elle se retourne et me sourit. Allez viens ! m'appelle-t-elle. Viens, rejoins-moi !

 

2

Magdalena a dû être étonnée de mon message. Je n'avais donné ni numéro de téléphone ni adresse, juste l'heure et le lieu ainsi que mon prénom : S'il vous plaît, venez demain à 14 heures au Skogskyrkogården. Je voudrais vous raconter une histoire.

Je l'attendais à la sortie du métro aérien. À deux heures et quart elle n'était toujours pas là, et soudain je me dis qu'elle avait peut-être pris un taxi. Mais son retard ne portait pas à conséquence, elle n'avait jamais été ponctuelle, non pas de cette façon agressive qui signifie à celui qui attend que son temps à elle est plus précieux, mais plutôt par une sorte de distraction qui imprégnait toute sa vie. J'étais sûr qu'elle viendrait, que sa curiosité serait plus forte que sa méfiance.

Cinq minutes plus tard, la rame suivante arriva, et au moment où je me disais qu'elle n'était pas non plus dans celle-ci, voilà que je la vis descendre les escaliers d'un pas sautillant. Je voulus tout de suite dire qui j'étais, mais à peine l'avais-je aperçue que j'en eus le souffle coupé, comme la veille, au moment où je l'avais guettée devant son hôtel et ne lui avais pourtant pas adressé la parole. Elle devait aller sur ses trente ans, vingt ans de moins que moi, mais elle ressemblait à une toute jeune fille, et si quelqu'un nous avait rencontrés, il aurait pu croire que j'étais le père et elle ma fille. Je la laissai passer devant moi, sans lui adresser la parole, et la suivis en direction du Cimetière boisé.

Elle ne donnait pas l'impression d'être quelqu'un à qui l'on avait donné rendez-vous. Elle descendit la rue à pas rapides, comme si elle avait déjà fait ce trajet des centaines de fois. Je me disais qu'elle allait s'arrêter à l'entrée, mais elle continua sans la moindre hésitation et gravit une petite colline couronnée de quelques vieux arbres. Au pied de la colline se dressait une gigantesque croix en pierre, pourtant l'endroit avait quelque chose de païen, le paysage et la nature faisaient une impression plus forte que les constructions religieuses et tous ces symboles chrétiens.

Une fois arrivée en haut de la colline, Magdalena s'était assise sous l'un des arbres défeuillés, et elle me regardait comme si nous avions fait une course et qu'elle avait gagné. Je la rejoignis hors d'haleine, et bien qu'elle ne m'ait encore jamais vu, elle parut tout de suite savoir que j'étais celui qui lui avait demandé de venir. Lena, dit-elle en me tendant la main. Christoph, dis-je en lui serrant la main, un peu déconcerté. Pas Magdalena ? Personne ne m'appelle comme ça, dit-elle avec un sourire. Drôle d'endroit pour une rencontre. Je voulais que nous puissions parler sans être dérangés, dis-je.

Je m'assis à côté d'elle et nos regards se portèrent sur les édifices en pierre jaune qui devaient dater des années 30. À côté de quelques constructions cubiques il y avait un toit monumental supporté par des colonnes à section carrée avec, devant, un grand étang gelé. Les pelouses de ce paysage doucement vallonné étaient ponctuées de plaques de neige. Des gens vêtus de manteaux sombres passèrent l'entrée, certains seuls, d'autres par deux, d'autres en petits groupes. Ils s'arrêtèrent devant l'une des constructions, rassemblement un peu diffus qui ne semblait pas vraiment avoir d'unité.

J'aime les cimetières, dit Lena. Je sais, dis-je. Il fait froid, dit-elle. On bouge un peu ?

Nous descendîmes la colline. Les personnes venues pour l'enterrement avaient maintenant disparu sous l'avancée du toit de la chapelle et l'endroit était de nouveau désert. À côté du bâtiment se trouvait un lampadaire avec une horloge. Étrange, dit Lena, on se croirait sur un quai de gare. Elle se plaça juste sous l'horloge, leva les yeux et vérifia l'heure à sa montre, comme une voyageuse qui s'impatiente avant le départ de son train. Terminus, dis-je. Elle me sourit mais continua à jouer son rôle jusqu'à ce que je tape discrètement plusieurs fois dans mes mains, sur quoi elle s'inclina en une révérence maladroite.

Nous pénétrâmes plus avant dans le cimetière, passâmes devant des parcelles aux formes géométriques avec des alignements de tombes et nous dirigeâmes vers un bosquet de pins. Nous marchions si près l'un de l'autre que nos épaules se frôlaient parfois. Lena se taisait maintenant, mais ce n'était pas un silence impatient, nous aurions pu marcher encore longtemps ainsi, sans parler, simplement occupés par nos pensées. Finalement - nous étions maintenant arrivés au milieu des premiers arbres -, je m'arrêtai et lui dis : Je voudrais vous raconter mon histoire. Elle ne répondit pas mais, se tournant vers moi, m'adressa un regard qui était moins curieux, semblait-il, que pleinement réceptif.

Je suis écrivain, dis-je, ou plutôt j'étais écrivain. Je n'ai publié qu'un seul livre, il y a quinze ans de cela. Mon ami est écrivain, dit-elle, enfin il aimerait bien le devenir. Je sais, dis-je, c'est pour ça que je veux vous raconter mon histoire.

Nous marchions lentement sur le chemin gravillonné qui traversait en ligne droite la forêt, et je racontai à Lena mon étrange rencontre qui remontait à quatorze ans et qui avait fait que j'avais arrêté d'écrire.