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Chris de Stoop Ceci est ma ferme

"Ceci est ma ferme" de Chris de Stoop,
traduit du néerlandais (Belgique) par Micheline Goche.

 

1

Prologue

Nous voici, mon frère et moi, en fin d'après-midi, les pieds profondément enfoncés dans la boue, bleus de froid, à appeler les vaches : « Viens, viens, viens », tandis que, derrière nous, des balles rebondissent soudain sur le toit de l'étable. Instinctivement, nous nous serrons l'un contre l'autre et scrutons les alentours. Les champs et les prés détrempés s'étendent devant nous jusqu'à l'horizon, entourés de fossés pleins à ras bords. Le seul élément inhabituel que nous voyons est un bulldozer, au-delà des pâturages, derrière la clôture.

Les vaches âgées sont faciles à rassembler. Elles prêtent encore l'oreille à des petits noms tels que Trépignette, Piquette ou Blanchette et ont déjà passé un hiver dans la chaleur de l'étable. Indolentes, elles passent la barrière et pataugent vers l'enclos en longeant le long silo rempli de maïs fraîchement coupé, dont l'odeur douce-amère flotte dans l'air comme une vapeur humide. Balançant leurs croupes volumineuses et grognant de plaisir, elles se dandinent à l'aveuglette vers l'étable, tout droit jusqu'au râtelier où le foin les attend.

Quant aux sept jeunes génisses, qui ont les pastilles orange encore brillantes dans les oreilles, il faut pourtant les amener sans aucun coup de bâton à la barrière, qu'elles ont franchie il y a peu, en septembre, afin d'entrer, pour la première fois, dans le pré avec le taureau reproducteur. Nous les stimulons avec de grands mouvements de bras, nous appelons et crions, nous glissons et nous sommes trempés. Chaque fois, au dernier moment, elles se retournent et repartent précipitamment en nous frôlant. Avec de grands mugissements, elles s'égaillent de tous côtés. Et comme, depuis notre enfance, il est établi que je suis le plus rapide et mon frère le plus fort, c'est toujours moi qui dois courir derrière elles.

Le vent se fait plus vif, je saute au-dessus des mottes d'herbe au bord d'une mare, perds l'équilibre et tombe de tout mon long dans la boue. Épuisé, je regarde, pendant une demi-minute, les plaques grises et noires qui glissent les unes sur les autres au-dessus de moi. Combien de fois avons-nous fait cela ensemble ? J'ai toujours trouvé formidable de sortir et de rentrer le troupeau avec mon frère. En échange, je reçois, tous les deux ans, un quartier de viande à emporter chez moi. Non pas de la meilleure vache, qui vaut trop cher, mais de la plus mauvaise. J'ai donc acheté un congélateur et parfois je mange de la viande de vache pendant des mois, jusqu'au dégoût. Qui arrive d'autant plus rapidement que j'ai bien connu la vache en question.

Finalement, nous réussissons à ouvrir complètement le fil de clôture à un autre endroit et à mener ainsi les génisses à l'enclos par une déviation - une tactique de dérivation éprouvée. Mon frère marche devant les bêtes avec une fourche de foin pour les attirer dans l'étable. Dès que la dernière est entrée, nous poussons très vite le verrou. Morts de fatigue, nous nous appuyons au mur, dont le bas est noirci par le fumier. Nous sommes luisants de sueur et de crasse.

Bien que j'aie cessé de fumer il y a vingt ans, je roule une cigarette, pour l'accompagner. Une fine, car il est avare de son tabac et il me tient à l'œil. Nous fumons et nous nous raclons la gorge sans dire un mot.

Maintenant, tout le bétail a quitté le pâturage et seul, le bulldozer reste là, dans la pluie qui se transforme peu à peu en neige fondante. À l'intérieur, nous nous sentons bien entre les corps fumants des vaches. Mais nous ne commentons pas, comme autrefois, toute l'opération avec satisfaction, nous ne répétons pas à l'infini que c'était difficile, qu'elles étaient farouches et quel bonheur nous éprouvons de les avoir ramenées toutes à l'étable, non.

« Le métier de fermier, c'est presque terminé, dit mon frère pour la millième fois, les traits marqués, à la fois, par la peur et le dépit. Ils veulent que nous partions.

- Ce n'est pas encore fait », dis-je.

Nous nous taisons à nouveau et regardons, autour de nous, l'étable dont la dégradation se remarque peu à peu aux tuyaux tordus et aux abreuvoirs rouillés. Les vaches se sont déjà couchées, serrées les unes contre les autres, leur lourde tête posée sur le ventre de leur voisine. Leurs yeux brillants répondent à notre regard. Leur haleine apparaît dans un nuage vaporeux. Les génisses sont encore très agitées. Parfois, n'en pouvant plus de la grattelle, elles se frottent contre les murs. Parfois aussi, elles courbent le dos et lèvent la queue pour pisser et chier abondamment. Cela gicle jusqu'à nos visages.

« Braves bêtes, dis-je en me forçant, pour l'amadouer. Une belle exploitation de vaches allaitantes, autonome et florissante. Pour un paysan, que demander de plus ?

- Elles ont la chiasse, dit-il. La ferme ne tourne plus rond. »

L'exploitation a besoin d'un nouveau permis écologique et il craint que l'ancien tas de fumier qui est à l'air libre ne pose problème. Qu'ils disent que le purin se répand dans le sol, que l'amas de fumier n'est pas recouvert, que les voisins sont incommodés par l'odeur. Et quid de l'émission d'ammoniac et du dépôt d'azote ?

Je sors pour pisser. Rien n'est plus relaxant qu'uriner contre un arbre ou un buisson, le gland au vent, en communion avec la nature, libre comme un oiseau. « Les fleurs vont mourir, gamins ! », criait maman autrefois. Mais nous, morveux au visage plein de boutons, nous récidivions, pour délimiter notre territoire. J'avais quatre ou cinq ans lorsque mon frère m'a demandé en ricanant de pisser sur un fil de fer barbelé. Un petit jeu classique d'enfants de paysans, pour ce que j'en savais. Un choc électrique a traversé mon zizi. Comme si la foudre était tombée à côté de moi.

Maintenant, mon frère est assis sur le muret, près de l'ancienne porcherie ; c'est son coin favori, duquel on peut facilement surveiller les vaches, qu'elles soient dans l'étable ouverte ou dans le pré situé derrière le verger. Ainsi, il peut voir si elles sont en chaleur, si elles sont pleines ou si elles ont un veau en dessous d'elles. Je vais m'asseoir à côté de lui. Ensemble, nous regardons les bêtes. Là, je me sens à nouveau envahi par cette mélancolie qui, parfois, me colle tellement au corps. Nostalgie non seulement de la famille, mais aussi de la ferme, des champs et des ruisseaux, nostalgie de la vie en pleine terre et en plein air, nostalgie de toutes les choses anciennes et familières qui ont toujours existé.

Je me dis qu'il est beau de vivre au milieu de ces grands et doux animaux, comme cela se passe ici de mémoire d'homme, et je me demande si un jour viendra où, soit parce que tout le monde sera végétarien, soit parce que la viande sera fabriquée dans des laboratoires, soit parce que le dernier fermier aura disparu, nous ne pourrons plus nous imaginer avoir eu comme animaux de compagnie des vaches de mille kilos. Serait-ce dommage ?

Derrière nous, le cri rauque d'un faisan jaillit des buissons. Une nuée d'oiseaux nous survole, des vanneaux ? Non, des pigeons.

Puis, plusieurs coups de feu puissants se succèdent à nouveau. Je sursaute et j'entends une décharge de petites balles sur la tôle ondulée. Un bruit aigu de roulement de tambour, semblable à celui que ferait un seau de billes que l'on verse sur le toit. À gauche et à droite, je vois tomber des pigeons blessés, les uns piaillant encore, les autres en lambeaux, stoppés dans leur fuite par un large jet de grenaille.

Bien sûr, c'est le chasseur, ce drôle d'hurluberlu. Caché derrière le petit bois d'aulnes, il tire sur des ramiers. S'il ne les combat pas, il peut être tenu personnellement responsable des dégâts qu'ils occasionnent. Autrefois, maman l'avait appelé à plusieurs reprises parce que les pigeons nichent dans les combles qui surplombent l'étable et se reproduisent comme des rats. Ils chient sur tout ce qui est en dessous, y compris les vaches. Les clôtures et les grillages bruns sont tout blanchis de leurs fientes.

« C'est un scandale, dis-je en râlant. Un bain de sang . »

À grands pas, mon frère entre dans la maison où, sauf l'année de son service militaire, il a passé toute sa vie, qui présente tout à coup un aspect différent et éveille des sentiments nouveaux. C'est la pagaille. Fatras sur la table, assiettes recouvertes de moisi dans l'évier, toiles d'araignée devant les fenêtres. Car maman, qui s'est toujours occupée de lui, est attachée maintenant à un lit d'hôpital, entourée de machines ronflantes et vrombissantes. Maman était toujours là pour parler avec lui du temps, du bétail, de la récolte, de tous les autres sujets de la ferme. Il se retrouve seul, pour la première fois de sa vie. La solitude, pour lui, c'est la fin de tout. Pour maman, c'est pire encore. Pour moi, non, je me sens bien quand je suis seul. Mais il ne se plaint pas, il a encore assez de tabac et le congélateur est plein.

La pluie et le vent fouettent l'ancienne maison paysanne, les gouttières cliquettent, les chevrons ruisselants, devant la fenêtre, se balancent et craquent. Mon frère tapote sur le baromètre, comme papa le faisait toujours autrefois. L'aiguille saute sur « mauvais temps ». Le bulletin météo à la radio prévoit également beaucoup de neige et un gel intense pour les prochains jours. Les abreuvoirs des vaches vont donc peut-être geler et il devra leur donner à boire, toute la journée, à l'aide d'un seau. C'est un sale hiver.

« Il n'y a plus de saison normale, dit-il.

- Le météorologiste se trompe parfois », dis-je d'une voix apaisante.

Nous sommes assis de chaque côté du poêle, selon notre longue habitude. Mon frère est à demi affalé sur son canapé de cuir noir, une main sous son menton, la tête entourée de fumée. J'ai à lui parler.

« Maman est finie, dit-il. Elle ne sera plus jamais bien. Elle ne reviendra jamais.

- Nous n'en savons rien. »

Il écrase son mégot et allume aussitôt une nouvelle cigarette. Puis il prononce une parole difficilement contestable : « Ceci est une exploitation familiale. »

Je le contredis pourtant : « Dis donc, c'est ta ferme ! Depuis des années.

- C'est notre ferme », insiste-t-il, comme s'il s'y était entraîné.

- Oui », concédé-je et je me lève. C'est vrai. C'est une exploitation familiale.

- Dis-moi un peu, demande-t-il alors, les yeux fermés, quand pars-tu ?

- Après-demain, dis-je prudemment. Pour Haïti. Pour le séisme. Pour voir comment les petits fermiers survivent. »

Il n'a jamais supporté d'entendre parler de voyages. Comme si c'était déjà une forme de désertion. La vie n'était donc pas assez intéressante ici ?

Mais maintenant, il n'émet aucune protestation. Il opine, il laisse tomber. Nous ne parlons presque jamais de mon cadre de vie, toujours du sien. Du nôtre.

Je l'abandonne avec sa barbe d'une semaine, ses doigts jaunis par la nicotine et son front creusé de lignes horizontales qui font penser à une portée musicale. Tandis que je monte dans la voiture, quelques oies viennent cacarder bruyamment au-dessus de l'enclos. « Voilà les oies de l'hiver, disait maman jadis. Tenez-vous solidement aux branches des arbres parce qu'il va geler à pierre fendre. »