+ Méjico - Antonio Ortuño
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Antonio Ortuño Méjico

"Méjico" d'Antonio Ortuño,
traduit de l'espagnol (Mexique) par Marta Martínez Valls

 

Guadalajara, 1997

 

À la seconde détonation, il sut qu'il était mort.

Pas directement d'une balle, ce qui était physiquement impossible puisqu'il s'était dissimulé comme un chat sous le lit de la chambre du fond, mais, à l'évidence, parce que s'il était encore en vie, Mariachito allait le massacrer. Et, dans le cas contraire, celui qui s'en occuperait serait Concho, son larbin à la sale gueule.

Ingratitude : plutôt que de s'inquiéter du sort de Catalina, il décida de s'enfuir et, en l'espace de quelques secondes, il se rappela (et retrouva ainsi) le tiroir dans lequel il conservait un harmonica - dont il avait hérité et dont il n'avait jamais joué - ainsi que son passeport espagnol, couverture rouge et pages jaunâtres, vierge et sur le point d'arriver à échéance, parce que le plus urgent était de disparaître aux confins de la Terre ; puis il en vint même à décider depuis quelle cabine téléphonique il appellerait son conseiller financier - il fallait le prévenir de son voyage pour éviter de se faire bloquer son compte bancaire si on le soupçonnait d'avoir pris la fuite, il s'en était inquiété dès le début.

L'argent du compte, il est important de le dire, était à son nom parce que Catalina le dissimulait aux yeux de Mariachito, ou peut-être parce que cette quantité amassée, sans doute excessive, constituait pour elle une sorte de salaire, ou plutôt, pour parler comme un avocat, la compensation qu'elle percevait pour coucher avec ce type et dont une sorte de scrupule l'avait obligée à se délester en cachant l'argent sous l'identité de quelqu'un d'autre.

Comment savoir ? Catalina aimait se moquer de son amant mais elle ne disait jamais rien de plus que ce qui était indispensable sur la nature de leurs relations. Il devait se passer quelque chose de très louche entre eux car toute conversation au sujet de leurs affaires se terminait par des murmures.

La carte bancaire était bleue, brillante, ornée de son propre nom et de sa signature. Mais l'argent était le dernier de ses problèmes. Le plus terrible serait la colère de l'autre larbin : ce salopard, toujours disposé à cracher un caillot de salive, ce bâtard qui allait certainement lui laminer la gueule, lui massacrer les fesses, l'enculer bien profond pour s'être retrouvé à la fois orphelin et exposé à la police.

Car, lorsque les flics découvriraient les corps et fouilleraient dans les dossiers du magasin, Concho devrait se tirer en vitesse. À moins, bien sûr, qu'ils ne trempent aussi dans le business du boycott de trains. Ou qu'ils ne soient complètement incapables d'élucider l'aff aire. Ce qui n'était pas exclu.

 

Le silence se dilatait. Catalina n'appelait pas au secours, chose à laquelle on aurait pu s'attendre si elle respirait encore, pas plus que son assaillant ne se traînait par terre pour le retrouver. Il abandonna enfin sa cachette, tremblotant dans ses vêtements de fortune ; il ne lui avait pas été facile de les enfiler sous le lit, car il était nu comme un ver lorsque l'autre avait fait irruption et que Catalina, effrayée, l'avait supplié de se planquer dans un coin afin d'éviter que son mensonge ne soit découvert.

Et désormais, il le savait, il sentait le cadavre.

Elle s'était produite, l'irruption de Mariachito, à une vitesse qui avait exclu toute résistance. Il récapitula : il s'était levé du lit pour répondre au téléphone. Le client, une voix confuse dans le récepteur, se renseignait sur un paquet et Catalina, le corps appuyé contre l'embrasure de la porte alors qu'il l'interrogeait en chuchotant avec une série de gestes empressés, lui avait dit de répondre qu'ils l'avaient, de passer le chercher au magasin. L'enveloppe en papier kraft, enfermée dans l'emballage transparent de la poste, se trouvait encore sur la table du séjour, près du pot qui hébergeait un mini-cactus ridicule, les clefs du magasin et quelques petites pièces.

Il n'avait pas eu le temps de formuler à voix haute la question sur la nature de son contenu, mais l'idée l'avait effleuré et il avait compris qu'il s'agissait d'une affaire louche, puisque le client appelait deux fois par semaine et toujours à des heures impossibles ; mais, ce qu'il avait fait, c'était s'avancer vers elle, la laisser l'embrasser, et retrouver son lit.

 

S'il n'avait réussi à formuler aucune de ses questions, c'était la faute de Mariachito, s'était- il dit, et il s'était décidé à l'appeler par son surnom, méprisant et codé, par lequel ils l'identifiaient : le Gros Boudin, comme elle l'appelait, et lui renchérissait avec rage, parce que s'il avait débarqué au magasin le jour où il ne fallait pas, c'était de sa faute. À quoi bon appeler et prétexter une réunion du syndicat pour apparaître un peu plus tard, avant minuit, comme il l'avait fait, et défoncer la porte à coups de pied avant de gravir les marches qui conduisaient vers l'appartement de la propriétaire, enflammé et ardent, plus Othello que Roméo, plus ogre enragé qu'amant. Ou alors il avait déjà des soupçons et, par cette ruse, il voulait les démasquer.

Il était évident que ce type n'avait jamais cru les histoires qu'elle lui racontait et qu'il continuait d'avoir des soupçons, comme au premier jour, au sujet du petit merdeux qui aidait Catalina à vendre dans sa brocante ; et puis, elle le traitait avec trop de familiarité pour qu'il soit seulement son cousin, et si elle l'appelait « mon petit chose » ou « mon p'tit lapin », ce n'était pas uniquement à cause de leurs liens de parenté ou parce qu'elle avait vingt ans de plus, c'était aussi par amour : « Pas question, puisque ce n'est qu'un petit gamin et que son père était le cousin de ma mère. » Mais si Mariachito avait gagné le titre de leader des cheminots du coin et s'il avait conservé ce poste, ce n'était pas seulement grâce à l'argent et à de petits services rendus par complaisance.

Par ailleurs, il était indéniable que la cause de son échec lui revenait : si Mariachito s'était montré moins violent et moins maladroit avec Catalina ou, du moins, s'il avait su se conduire avec plus de décence dans la vie, à table et au lit, peut- être n'en serait-elle pas venue à coucher avec son petit neveu.