+ Sables mouvants - Sybille Bedford
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Sybille Bedford Sables mouvants
Sybille Bedford - Sables mouvants
Traduit de l'anglais par Aliette Martin

Sables mouvants ,
de Sybille Bedford

À l’époque italienne dont je parle, Constantine et Theodora – un premier mariage pour chacun d’eux –, tout en s’adorant, étaient célèbres pour la fréquence et la férocité de leurs querelles publiques. Oh, le vin renversé, les insultes, les verres cassés, les cris, les sorties explosives des restaurants et des bars... Ils étaient aussi cruels l’un envers l’autre que des bêtes sauvages ; quand on les rencontrait la fois suivante, c’était le paradis. Ou peut-être l’extrême inverse. Quelque temps après mon retour de France, j’ai découvert qu’ils vivaient à Rome depuis plusieurs mois. Et qu’ils n’en pouvaient plus, disaient-ils, ils voulaient partir le plus vite possible. Ils habitaient un appartement dont le bail courait encore quelques mois. La propriétaire – âgée, hostile, dure – refusait de les libérer à moins qu’ils ne trouvent quelqu’un de confiance et de calme pour leur succéder et payer le loyer. Qui était bon marché. Peut-être que moi-même... ? C’est très possible, ai-je dit.
— Ce n’est pas tout à fait un appartement, ont-ils dit, plutôt une sorte de cabane au sommet d’un immeuble de bureaux place d’Espagne.
— Place d’Espagne, ai-je dit.
— Rien n’est en très bon état, mais la baignoire est en marbre.
Ils m’ont emmenée le visiter. L’immeuble, de cinq étages, situé presque en face des célèbres marches, ne contenait apparemment que des bureaux commerciaux, autrement dit, comme je l’ai découvert par la suite, il n’y avait pas une âme la nuit. Nous avons gravi l’escalier de pierre dure, passant devant d’impeccables portes de bureaux, jusqu’au cinquième et de là, après quelques marches de bois poussiéreuses nous avons émergé sur un toit. Un toit vaste, avec une profusion de végétation enchevêtrée qui s’extirpait tant bien que mal d’une variété d’urnes et de baquets à moitié cassés. La vue était stupéfiante : nous étions debout face à face – à pouvoir presque la toucher – avec la tête plus grande que nature de sainte Marie Immaculée au sommet de sa haute colonne sur la place.
C’était le toit même, a expliqué Constantine, sur lequel avait été tourné le premier grand film italien de l’après-guerre, Rome, ville ouverte, de Rossellini.
Où donc, ai-je demandé une fois mon ébahissement passé, est l’appartement ? De fait, à demi dissimulé sous les plantes rampantes et grimpantes et les urnes, se trouvait une sorte de long hangar, apparemment un assemblage de papier goudronné et de contreplaqué. Il avait des fenêtres et une fragile porte d’entrée. L’intérieur constituait une surprise agréable (à condition d’ignorer les traces tangibles de la tenue de maison de Theodora) : un studio de bonne taille en forme de L, avec des murs blancs, un mobilier de jardin d’excellente qualité – bambou et toiles rayées, une petite cuisine italienne (potentiellement) soignée et la baignoire en marbre.
Le jour de l’emménagement semble avoir été presque immédiat. Les FitzGibbon avaient hâte de partir, la mégère m’avait acceptée comme remplaçante, j’avais ajouté mon nom sur le bail, vaguement parcouru un paragraphe consacré au paiement des dommages et réparations, remis un mois de loyer. La journée ne s’est pas révélée facile. D’une part il se trouvait que c’était un jour de vacances, non religieuses mais publiques, ces jours de congé dont l’Italie regorge : j’ai oublié si c’était la commémoration de la victoire sur les Autrichiens en 1918 ou la reddition aux Alliés en 1943 – en tout cas les travailleurs romains semblaient avoir fermé boutique. Cela n’a pas paru très grave au début, Theodora s’attardant encore dans les premières heures de l’après-midi sur les séquelles d’un déjeuner de spaghetti. (Constantine s’était déjà évaporé, selon le terme employé par Norman Douglas pour tout départ à point nommé.) Un valet de l’Inghilterra avait fourni une carriole pour ma pile de livres et le reste de mes possessions, avec un gamin pour la pousser et hisser le tout jusqu’au seuil de ma nouvelle demeure. Quand nous avons été enfin admis, le spectacle n’était guère encourageant. Cela allait bien au-delà du désordre. Rien ne semblait propre, aucun siège ne semblait sûr, le lit encore moins. J’étais et suis encline à un ordre et une propreté spartiates : comment pouvais-je emménager ici, comment pouvais-je dormir ici ? Je ne voyais aucun moyen de venir à bout de l’apparent fatras et je me suis affolée. Il y avait un téléphone. J’ai appelé tous les gens auxquels j’ai pu penser, même si certains n’étaient que des amis très récents. La moitié d’entre eux étaient allés au bord de la mer par cette belle et chaude journée ; à ceux qui étaient chez eux, je pleurais mes malheurs : c’était sans espoir. Non, non, ont-ils dit, ils allaient venir, ils allaient amener leur beau-frère, leur bonne, trouver le jardinier, dénicher un tapissier, un menuisier, peu importait que leurs échoppes soient fermées. À peine une heure plus tard, il y avait foule. D’élégantes Italiennes (équipées de tabliers), des ouvriers avec leurs seaux, leurs bêches et leurs outils prêts pour la comédie. Le nettoyage, rapide et efficace, a rapidement commencé à l’intérieur ; le plus spectaculaire était l’atelier improvisé sur un coin du toit historique : ils avaient arraché quelques-unes des plantes les plus envahissantes et monté un étal sur lequel un matelas était vidé et entièrement refait, des oreillers retournés ; un autre ouvrier attaquait les pieds de chaises à coups de marteau, tandis que je vacillais, perchée sur le bord d’une chaise longue, débitant des inanités d’une voix plaintive : « Comment pourrais-je jamais vous remercier... ? » « Croyez-vous qu’on puisse vraiment réparer ça ? » Tous étaient rassurants et d’excellente humeur ; mon Dieu, comme les Italiens peuvent être efficaces (pour les choses de la maison), serviables, généreux. Quelqu’un a redescendu les cinq étages jusqu’à la place pour rapporter une large cruche de limonade mousseuse glacée. Et peu après le coucher du soleil, j’avais un espace impeccable, propre, habitable – studio ? refuge ? cabane ? – sous le ciel romain. Les femmes accrochaient mes vêtements dans des placards, qui avaient acquis crochets et portemanteaux, quelqu’un d’autre m’aidait à caser mes livres dans une bibliothèque assemblée par un menuisier... Voilà, c’est fait, se sont-ils écriés : tu peux emménager, tu as emménagé, mais auparavant allons tous dîner et fêter l’événement. À cet instant j’ai levé les yeux et vu que les Gendel étaient arrivés parmi nous. Milton et Evelyn.
Le soir tombait et avant que j’aie pu les saluer (je suppose que l’hôtel les avait envoyés ici), quelqu’un a appuyé sur un interrupteur, provoquant étincelles et crépitements ; d’autres interrupteurs ont été essayés : nouveaux éclairs, un ou deux claquements sourds, puis quelques ampoules ici et là ont clignoté et donné une vague lumière. Ça a l’air de marcher, ont-ils dit, quand une voix américaine sonore s’est élevée :
— Il n’est pas question qu’elle emménage ici, pas ce soir ! Cette installation est une plaisanterie... Illégale...
C’était Milton. Ce n’était que notre deuxième rencontre, dire que je l’avais pris pour quelqu’un de calme, mesuré, détaché. Il avait l’air perturbé, résolu et peiné.
— ...Nous parlons é-l-e-c-t-r-i-c-i-t-é... Aucun règlement municipal n’autoriserait...
Je me suis rendu compte que le moment était venu pour moi de participer de nouveau à l’action.
— Nous ne sommes pas, dis-je, à New York.
Nos amis italiens, pépiant de plus belle, m’approuvèrent. Milton, sévère, ne fut pas si aisément dissuadé : les périls pour moi... il fallait faire quelque chose. Non, pas ce soir. Nous étions foule, nous avons fini par l’emporter. Triomphants, pleins d’entrain, nous sommes descendus tous ensemble dans la Rome du soir, nous avons dîné, beaucoup ri, beaucoup bu, mais raisonnablement : nous n’étions pas à New York, N.Y. Le souvenir que je garde ensuite de cette longue journée, c’est de m’être couchée, seule, ragaillardie par le vin, et de m’être endormie doucement dans des draps propres, lisses et frais – en coton sûrement ? du coton égyptien ? un cadeau d’installation ? un prêt ? – en me demandant vaguement si ce qu’avaient dit les Gendel au sujet de la réfection de mon installation électrique était vrai, vaguement perturbée à l’idée de remonter seule l’escalier, les prochaines nuits, dans cet immeuble vide et silencieux, et de longer toutes ces plaques en cuivre bien astiquées des compagnies internationales Ltd. sur les portes de bureaux désertés, et enfin la dernière image flottant dans mon esprit : un gros morceau de marbre déchiqueté dans cette baignoire.

Les Gendel sont bel et bien venus le lendemain. Dotés de rouleaux, d’interrupteurs, de fil, et pour Milton d’une assez grande dextérité manuelle, Evelyn jouant le rôle de l’apprentie dégourdie. En moins d’une semaine ils avaient réussi à créer dans la maison un système électrique simple, sans danger et efficace. Ils se sont alors attelés à l’invention d’un éclairage charmant et discret sur le toit lui-même qui a redonné une vie nocturne à la végétation, illuminant les dîners que je pouvais maintenant commencer à prendre dehors.
Il avait évidemment fallu un certain temps. Une fois que cela a été terminé, il a semblé que je continuais à voir encore les Gendel pratiquement tous les jours. Evelyn passait à l’heure de la sieste me faire la lecture ou m’apporter des manuels pour apprendre à taper à la machine sans regarder, donc sans fatigue pour les yeux. Milton nous emmenait à des concerts de musique de chambre. Bientôt ils se sont joints à moi dans mes promenades après le dîner, en étant venus à partager ma passion pour Rome la nuit, et ainsi nous allions et venions, nous raccompagnant mutuellement, d’abord dans un sens, puis dans l’autre, puis un nouvel aller et retour, souvent jusqu’à l’aube bien avancée. L’avènement des Gendel en Italie a fait plus que changer l’installation électrique qu’ils avaient trouvée si périlleuse ; il a changé ma vie.