+ La Générosité de la sirène - Johnson Denis
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Johnson Denis La Générosité de la sirène

"La Générosité de la sirène" de Denis Johnson,
traduit de l'anglais par Brice Matthieussent.

Le Starlight sur Idaho

 

 

Chère Jennifer Johnston,

Bon, pour te mettre au jus, ces quatre dernières années m’ont vraiment foutu par terre. J’essaie de retourner vers le jour où, en CM2, tu m’as transmis un mot avec un cœur dessus, disant « Cher Mark, tu me plais vraiment », j’ai retourné le bout de papier et écrit au dos, « Je te plais ou tu m’aimes ? » et tu m’as écrit un autre mot avec vingt cœurs dessus, tu me l’as fait parvenir au fond de la classe, il disait « Je t’aime ! Je t’aime ! Je t’aime ! Je t’aime ! » Je compte à peu près quinze ou seize hameçons dans mon ventre, reliés à des lignes qui aboutissent aux mains de gens que je n’ai pas vus depuis une éternité, et il y en a un qui mène jusqu’à toi. C’est simplement pour te mettre au jus. Ces cinq dernières années, j’ai été arrêté à peu près huit fois, on m’a tiré dessus deux fois, pas deux fois le même jour, non, une fois et puis une autre un autre jour, etc., etc., je crois que je me suis fait renverser par une voiture, mais je m’en souviens même pas. J’ai aimé environ deux mille femmes, mais pour moi tu figures tout en haut de ma liste. C’est tout. Terminé.

Cass (en CM2 tu m’appelais Mark – mon nom est Mark Cassandra)

 

PS : Où, me demanderas-tu, suis-je ? Marrant que tu poses la question. Après toutes ces aventures je me trouve dans un endroit secret, de retour ici une fois encore à Ukiah, dans l’Aisselle de la Californie du Nord.

Cass

 

*

 

Cher vieux pote et bien-aimé sponsor Bob,

Voici les dernières nouvelles du Centre de Désintoxication Starlight sur Idaho Avenue, mieux connu durant sa période faste sous le nom de Starlight Motel. À mon avis, tu as dû te planquer ici une fois ou deux. Oui, je te vois très bien allongé et pété dans la chambre 8, celle-là même où assis à la table j’écris à présent cette lettre, l’une des rares que je posterai vraiment, car j’ai besoin de quelques trucs qui sont dans le carton rangé dans ton placard, en tout cas j’espère qu’ils y sont toujours. Je crois qu’il contient un jean, je crois aussi qu’il y a quelques paires de chaussettes, en fait j’aimerais bien que tu m’apportes ce carton. J’ai plus qu’un seul exemplaire de chaque vêtement, sauf deux chaussettes, toutes les deux blanches mais pas de la même marque. Mes bonnes vieilles bottes m’ont lâché, mais on m’a donné ici une excellente paire de chaussures d’occasion, des pompes de course. J’écris surtout pour te dire ceci : je ne cours plus nulle part, je fais du sur-place, j’ai l’intention de remplir mon contrat et je vais te dire pourquoi. Parce que ces quatre dernières années m’ont vraiment foutu par terre. On m’a tiré dessus, mis en prison, déclaré cinglé, etc… j’ai beau avoir trente-deux ans je suis la seule personne de ma connaissance à avoir été dans le coma. Des médecins, qui savent sans doute de quoi ils parlent, m’ont demandé plein de fois : « Pourquoi n’êtes-vous pas mort ? »

 

Ouah, je crois que je viens de roupiller. Ici, ils nous gavent d’Antabuse et parfois, boum, tu t’endors et tu rêves. Il paraît que ça passe au bout de quelques jours.

 

Ils refusent que je t’appelle, mais ma main à couper qu’ils te laisseront venir aux Concertations Familiales, qui ont lieu le dimanche de deux à quatre. Avant de poster cette lettre, je vais vérifier qu’ils sont d’accord pour que tu viennes. J’aimerais bien voir un visage amical dans le cercle des gens qui participent à ces réunions.

Je suis pas du genre à traîner les pieds. Je suis plutôt du genre à jaillir des starting-blocks, mettre vingt mètres dans la vue à tout le monde avant de m’écrouler sur le bord de la piste avec un poumon déglingué. Et j’entends bientôt les autres, les voilà qui rappliquent à pas feutrés et réguliers sur la Route du Bonheur.

Faut absolument que quelqu’un me rappelle de bien rester dans mon couloir et d’y aller mollo, c’est là qu’intervient mon pote Bob C, mon sponsor aux AA, mais le problème avec les sponsors c’est qu’il faut leur téléphoner. J’aime pas lui téléphoner. Il a toujours un truc raisonnable et plein de sagesse à dire.

Alors s’il se pointait avec mon carton d’affaires et un minimum de bonne volonté à la réunion de Concertation Familiale, ce serait vraiment cool.

Cass

 

*

 

Cher vieux papa et chère grand-mère,

Assis à une table dans ma chambre du Centre de Désintoxication Starlight, j’écris des lettres à tous les gens que je connais. J’ai une douzaine d’hameçons dans le cœur, je suis les lignes jusqu’aux endroits où elles me mènent. J’espère que quelqu’un tout là-haut sait que ma démarche est sincère, un petit coup de main me ferait du bien, mais autant que j’annonce clairement que je compte pas me mettre à genoux, parce que c’est pas dans ma nature, et si votre pote Jésus attend d’un type comme moi que je fasse une chose comme ça avant qu’il décide de descendre de sa croix, eh ben c’est pas la peine qu’il perde son temps. Que cet endroit et tous les gens qui y vivent aillent se faire foutre, je veux dire j’en ai plus que marre de la désintox. En fait, la thérapie de groupe a seulement réussi à serrer bien fort les nœuds de mon mental. C’est pour l’essentiel une bande de gros connards terrifiés qui lèchent le cul d’un type nommé Jerry. Si t’es en retard à une séance, on te laisse pas entrer, et à ton deuxième retard on te flanque à la rue, je veux dire faudrait qu’on prenne tous un peu de recul pour s’intéresser au fait que j’ai jamais été dans l’armée parce que je supporte pas exactement ce genre de discipline. Oh yeah ! Ça me met en rogne, point final. Tous les soirs faut que je passe deux heures assis à cette table dans ma piaule, pour réfléchir aux hameçons plantés dans mon cœur et rédiger ma biographie, après quoi chacun de nous doit se pointer à la réunion de bilan des deux semaines et lire devant tout le monde, lire pour tous les autres, se caler dans un fauteuil et balancer son récit de la chute de son moi pitoyable devant un cercle de fantômes. Peut-être que je vais me résoudre à le faire, mais peut-être pas. En ce moment, je remplis un calepin avec du baratin en attendant que ma calligraphie s’améliore. Pourtant, comme je dis, je suis suis suis sincère. Je suis sincère.