+ Nos conversations du mercredi - Arrigo Lessana
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Arrigo Lessana Nos conversations du mercredi

"Nos conversations du mercredi" d'Arrigo Lessana.

 

« Et toi, qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? » m'a-t-il répondu quand je me suis laissé aller à lui poser cette question peu pertinente, et largement en avance sur le déroulement de sa vie. « Qu'est-ce que tu voudrais faire plus tard ? »

Angelo s'assied sur le dossier du canapé et se laisse glisser en arrière, le dos contre le siège, la tête dans le vide et les jambes en l'air. La question de l'avenir de quelqu'un qui a un passé, comme moi, son grand-père, ne le concerne visiblement pas. Il n'attend pas ma réponse :

- Qu'est-ce que tu préfères ? dit-il tout à trac, dans un large sourire déformé par l'inversion de la pesanteur. Que je devienne docteur, avocat ou architecte ?

- Tu te souviens, tu devais avoir six ou sept ans, tu m'avais demandé si, à mon avis, tu avais les qualités pour devenir chirurgien comme moi. « Oui, évidemment », t'avais-je répondu.

Tu avais pourtant eu l'air d'en douter, je l'ai vu dans tes yeux. Tu n'osais croire, semblait-il, que ce fût possible.

Curieusement, je me suis senti bien embarrassé pour te décrire lesdites aptitudes nécessaires pour devenir chirurgien. En un instant, j'ai eu la sensation de voir se dérouler le fil de ma vie... Mais dans une tonalité obscure. J'ai dû faire un effort pour effacer, pour toi, le poids de ce métier, les ennuis, les échecs... Pour ne t'en montrer que le côté merveilleux.

J'avais éclairci ma voix : « Tu es très adroit, avais-je ajouté, ça aide bien pour faire ce métier, mais ce n'est pas l'essentiel. Tu es vraiment malin et tu as un bon sens du discernement, tu es capable d'être à la fois prudent et courageux : plus qu'un métier d'adresse, je dirais que la chirurgie est un métier de stratégie. Dans une bataille... »

Contractant ses abdominaux, Angelo relève la tête et le torse ; il me voit de bas en haut et écarquille les yeux comme s'il se réveillait d'un rêve.

- Quelle bataille ?

- « Demain, dans la bataille, pense à moi », lui dis-je en riant. Le mot « bataille » me rappelle cette réplique étonnante de la pièce de Shakespeare, Richard III. Imagine une copine qui dirait au collège : « Demain, en plein contrôle de français, tu penseras à moi, n'est-ce pas ? Tu me donneras cette preuve d'amour impossible... »

- Shakespeare, c'est trop.

- Tu as raison, ça n'a rien à voir... Je disais, qu'est-ce que je disais, déjà ? Oui... On parlait de stratégie... À la veille d'une bataille... Si tu es le général en chef, tu évalues d'abord tes propres faiblesses, et d'une certaine façon, tu t'installes... Tu pars de... là où tu as de bonnes raisons de douter. Et tu imagines l'affrontement du point de vue de ton éventuelle infériorité. Secondairement, tu considères ce que d'ordinaire tu sais déjà : tes points forts... Et tu n'oublies pas de t'en méfier. Vis-à-vis de l'ennemi - pour un chirurgien : la maladie et tous les inconvénients qui l'entourent - tu mesures d'abord la menace que ton opération pourrait représenter pour le patient, avant de considérer avec quelle facilité tu comptes enfoncer les lignes de sa maladie.

Oui, je crois que tu serais un bon stratège... J'ajouterai que tu es plutôt accrocheur. Ça vaut mieux.

- Je ne pense plus à la médecine, me dit doucement Angelo en regardant dans le vague, c'est trop pour moi et ce n'est pas drôle.

- C'est vrai. On pense au bon docteur, il a l'air content, et il a affaire à des gens parfois très malades et très inquiets.

- Les docteurs font ce qu'ils peuvent ; moi, je veux faire ce que je fais déjà maintenant. Apprendre à coder, et devenir codeur, voilà ce que je veux faire.

- Codeur ? Que veux-tu dire ? Je ne vois pas bien... Tu peux m'expliquer ?

Assis derrière le canapé, je m'adresse aux pieds d'Angelo. Il a treize ans et il chausse du quarante et un, j'ai l'impression qu'il pourrait marcher sur l'eau.

- Je code le jour, je ne dépends de personne, je vois mes copains le soir et j'ai la paix.

- Mais le codage... Je ne vois pas bien en quoi ça consiste.

Angelo s'étire, sa tête touche le sol, ses pieds montent vers le plafond, il bâille.

- Je veux travailler dans l'algorithme !

- Ah... Je... Ah...

- C'est un machin que tu inventes et qui te permet de résoudre le problème. Je sais... Mon prof de maths, il dit que... Il nous l'a fait écrire. « C'est tout simplement une façon de décrire dans ses moindres détails comment procéder pour faire quelque chose. » Après, ça marche tout seul, plus besoin de réfléchir.

- Tu as de la mémoire... La tête en bas.

J'aime bien quand tu dis : « Tout simplement... » pour quelque chose de très compliqué.

- La tête en bas, je me sens à l'abri, a poursuivi Angelo. Et si je pense au codage, je me sens protégé. Je code le jour, dans ma chambre au chaud, je n'ai personne sur le dos, je code quand je veux, je me lève quand je me réveille et je code sans penser à autre chose. Tranquillos.

- Tu t'imagines...

- Je m'imagine dans une chambre confortable, avec un lit pas trop étroit, sur la table, une tasse de café fumant et un Mac Pro, grand écran avec une bonne souris, rapide et précise. Ou bien un PC, plus puissant et moins cher, faut voir. Ou les deux.

- C'est ça, les deux !

- Tu m'as déjà vu boire du café ?

- Non.

- Alors pourquoi j'imaginais... comme tu dis, j'imaginais... une tasse de café fumant, je dis bien fumant ! sur la table, à ton avis ?

- Tu auras pris goût au café... Peut-être même, pendant que tu y es, au poisson et aux tomates...

- Ce n'est pas ça du tout ! Le langage Java... ça te dit quelque chose ? Bon. Java, en argot américain, ça veut dire café. Les programmateurs boivent beaucoup de café, tu t'en doutes. Avant, le langage informatique en question s'appelait Oak, comme le chêne qui bouchait la vue devant la fenêtre du bureau de l'ingénieur qui a inventé le système. Mais ils ont dû changer le nom, parce que Oak, était déjà pris par un fabricant de cartes vidéo. Alors ils ont choisi Java, parce qu'ils buvaient du java. Et le logo de Java, si tu regardes, c'est une tasse de café fumant.

- Tu m'épates !

- Ah, un fauteuil à roulettes, pour glisser vers les étagères et attraper les manuels indispensables aux codeurs, avec tout sur l'informatique et les jeux vidéo, Minecraft en tête. C'est le meilleur.

- Tu m'as montré ton jeu Minecraft. Une chose m'a frappé : la voix qui t'accompagne dans les dédales du jeu. Je l'ai entendue une fois ou deux, il y a longtemps déjà, et je l'ai encore dans l'oreille. Elle me fait penser à la voix d'un bon copain sur qui tu peux compter, semble-t-il, un grand frère, peut-être. Un ton léger, précis et léger, avec des petites blagues qui te rendent euphorique. Je pense au bon copain que tu retrouves après ta journée de codage. Je me suis demandé si cette voix hypnotique n'était pas en train de t'embarquer dans une affaire de somnambule.

Tu ne serais pas du genre à te méfier ?

Angelo : Je m'intéresse aux mécanismes.

Moi, qui ne saurai pas si tu es du genre à te méfier : Tu ne t'en souviens pas, mais quand tu étais très petit, tu m'avais dit (c'était ton anniversaire) : « Offre-moi un mécanisme. » J'imaginais une machine avec des pignons dentés, des courroies, des élastiques et des poulies - le tout, destiné à transformer... je ne sais pas, moi, le mouvement ?

Angelo : Je me demande toujours comment ça marche. Après, ne me demande pas comment quoi marche !

etoile

Angelo et moi, nous nous voyons tous les mercredis. Il arrive dans l'après-midi - souvent il s'installe la tête en bas pour engager la conversation -, et repart le jeudi matin à la première heure. Il habite avec son père à trois stations de métro de chez moi, ou vingt minutes en trottinette. Quand nous allons à la montagne pour les vacances, son chat Muffin nous accompagne toujours.

Il avait onze ans quand sa mère a disparu, envahie par une sale maladie. Il en a treize aujourd'hui. Depuis l'âge de six ans, il la savait malade, et plusieurs fois nous avons cru, comme lui, elle et moi, qu'elle allait guérir.

Il est arrivé qu'au collège des imbéciles se moquent de lui parce que sa mère allait mourir. Le besoin avait surgi de partager sauvagement l'inquiétude qui tourmentait leur camarade.

Il est arrivé qu'Angelo cherche la bagarre et qu'il la trouve.

Il est arrivé qu'il s'évertue à parler le plus mal possible et qu'il y parvienne.