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Bailly Jean-Christophe Tuiles détachées

Tuiles détachées de Jean-Christophe Bailly

Ces jours de rien, sans rien, sans signes particuliers, et d’ailleurs sans signes du tout, ces jours traînés, oscillants, nuls, si nombreux – peut-être que c’est d’eux qu’il faudrait partir pour saisir le fil rouge, mais d’un rouge pâli, éteint, qui tient tout ensemble : tout, non pas l’édifice (quel édifice ?), mais les feux lointains et les feux rapprochés, les élans et les retombées, le coeur de la fabrique et les copeaux errants, la pensée : là où elle n’a pas d’air ni d’allure, là où elle est stoppée, rongée, négative, incapable de parvenir jusqu’à une aire qui ne serait pas celle des bribes, des commencements et des repentirs mais celle d’une sorte – oui – d’envol, de vol plané…

Le cogito, mais loin de tout souvenir d’école, sans goût de craie ou de papier, comme une pensée neuve et plantée là-dedans, pas même dans le quotidien, qui est encore une catégorie, mais là-dedans, c’est‑à-dire dans le tissu de ces jours éteints où l’on ne sait que l’on survit, que l’on est là, que par le doute qui s’est installé, étrange divan où l’on s’enfonce au long d’après-midi recommencés. Le cogito, mais comme une pensée d’enfance, comme une bouée où l’on s’accroche, quelque chose d’à peine plus dense que la conscience de respirer, quelque chose qui respire et qui dit tout bas que l’on est, que l’on pense, que l’on y pense, que l’on est ce doute qui pense ou se penche, allongé, sur lui-même, dans la pénombre qui augmente et qui tient les bruits de la rue à distance, tout comme s’ils faisaient partie eux aussi de ce magma lent et tournoyant : une mare où la pierre du sujet (« moi ») a été jetée, mais pour aussitôt faire des ondes qui s’en vont et que l’on suit, sans enthousiasme ni fatigue.

Cela ressemble à l’ennui, peut-être même est-ce l’ennui. Mais alors un jour sans un tel ennui est un jour de perdu, parce qu’il y a là un forage. C’est comme une sorte de fond gris sans contours mais malgré tout vivant d’où proviendraient les couleurs, comme un étang d’où, pour finir, lentement puis plus vite, s’échapperaient des bulles. Le plus étrange étant bien que cela se rompe et finisse par laisser venir d’autres voies, ces voies heureuses où l’on ne se voit plus, où l’on cesse d’être accompagné par cet autre encombrant que l’on a en soi et qui semble se tourner dans un sens quand on en cherche justement un autre.

Écrire, il me sembla très tôt, devait être l’une de ces voies et même, dans les plus lointaines conceptions que je m’en fis, la voie royale. Mais qu’est-ce qui était vraiment pressenti ou désiré de la sorte ? Répondre à cette question, je le voudrais bien, et tout autrement qu’en produisant des actes ou des preuves : chaque livre fut une tentative, une voie pour rejoindre cette voie que je vis au sortir de l’adolescence, mais aucun d’entre eux n’a ni ne peut avoir pour moi le statut d’une preuve. D’une part parce qu’il est de l’essence de ce projet – écrire – d’être intransitif (non pas écrire ceci ou cela, mais écrire) et d’être, comme tel, sans fin remis sur le tapis, d’autre part parce que dans ce tapis, les livres déjà écrits ne forment que des figures floues. Jamais devant mes livres, quelle qu’ait pu être la joie à les voir, comme on dit, sortir, c’est‑à-dire devenir vrais, palpables, je n’ai pu véritablement associer cette joie à celle qui me vient devant l’existence des autres livres. Jamais, en d’autres termes, aucun de mes livres n’a eu pour moi ce franc caractère d’objet fini ou cette simplicité magique d’un infini inclus à l’intérieur des pages. C’est parce que d’une certaine façon mes propres livres – je crois que cette expérience est très commune – ne parviennent pas pour moi à s’extraire de façon complètement objective de la phrase qui les porte.

Cette phrase, qui est infinie, ne désigne rien de prétentieux, elle est au contraire le bien le plus commun : chacun a en lui une telle phrase, chacun, même s’il l’oublie, est une telle phrase, son murmure et son émission, son devenir et son silence. Mais tandis que la phrase des autres ne nous apparaît que dans ses phrasés, par fragments, la nôtre est là en permanence et nous la connaissons non seulement lorsqu’elle est proférée, phrasée, mais aussi lorsqu’elle demeure interne, mais aussi dans tout ce qui la constitue et la fabrique, autrement dit dans ses pannes, ses errements, ses ratages, ses éclosions, ses ruptures : à l’ennui que le livre conjure, la phrase n’échappe pas, pas plus qu’elle n’échappe à tout ce qui nous fait et à tout ce qui nous arrive. Le « je pense » du « je suis » contient cette dimension illimitée, et là où nous pensions à un soutien, nous devons le perdre aussitôt : nous sommes les suppôts d’un infini que nous contenons et qui, de l’intérieur de nous, nous déborde. Là où nous cherchions quelque chose comme un sujet, nous ne rencontrons qu’une surface d’inscription, là où nous avions besoin d’un contour, nous sentons que nous ne sommes faits que d’une infinité de franges qui s’enchevêtrent et se dérobent.

Dans la scène optique qui le confirma, le sujet existait comme un point. Un homme tient un bâton, regarde un arc-en-ciel, plonge son bâton dans l’eau. De là procède la magie allégorique des planches qui, dans la Dioptrique, illustrent ces rencontres entre le sujet et ce qu’il voit. Mais il s’agit là d’un monde de l’idée, d’un pur dessin de corps, de lignes et d’angles. Or ce n’est pas ainsi que nous vivons, nous ne tombons pas dans le monde comme un pur regard, mais comme une pensée, ou comme une phrase : une nuée, un désir, une demande, une plainte. Pensée sans langage au commencement, avant l’apprentissage, mais dans le silence et les balbutiements de laquelle s’initie la phrase, d’emblée infinie, qui va nous accompagner jusqu’à la fin. Cette phrase, il ne s’agira pas ici de tenter de la laisser parler en moi, comme si, sondée, elle était libérée et venait à la fois d’elle-même et du tréfonds. Cela, je crois, est l’objet d’abord de la poésie ou celui d’un creusement allant jusqu’au nerf de la diction (c’est ce qu’a fait par exemple Philippe Lacoue-Labarthe dans un livre qui, justement, s’appelle et ne pouvait que s’appeler Phrase et qui est tout entier conduit par une frappe interne proche du silence où la phrase ne désigne pas tant le film verbal typé de chaque individu que l’injonction qu’est ou que serait pour lui la parole – une parole non plus personnelle mais immensément donnée). Non, il s’agirait plutôt cette fois, cette phrase-film, de la décrire, de tenter de comprendre ou tout au moins de suivre sa formation : de quel lexique elle se chauffe, à quelles sources elle a puisé, comment elle est venue. Le mouvement est donc celui de l’autobiographie qui, avant d’être un genre, est un mode – celui du sujet qui se souvient, celui du nageur qui tantôt fait la planche et tantôt plonge dans le flux de ses souvenirs.