+ La Générosité de la sirène - Johnson Denis
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La Générosité de la sirène

"La Générosité de la sirène" de Denis Johnson,
traduit de l'anglais par Brice Matthieussent.

Tu sautes dans une voiture, tu fonces sans savoir où et bam, tu percutes un poteau électrique. Ensuite tu files en prison. Je me rappelle un monstrueux méli-mélo de bras, de jambes et de poings, moi tout au fond arrachant des yeux et faisant de mon mieux pour déchiqueter des gorges, mais je suis arrivé au poste sans une égratignure ni le moindre bobo. Sans doute que j’ai été facile à maîtriser. Le lundi suivant j’ai plaidé coupable quand on m’a accusé de trouble à l’ordre public et d’actes malveillants, chefs d’accusation réduits à vol de véhicule et refus d’obtempérer lors de mon arrestation parce que – eh bien, simplement parce que tout ça se passe sur une autre planète, la planète de Thanksgiving 1967. J’avais dix-huit ans, mon casier était vierge. J’ai écopé de quarante et un jours derrière les barreaux.

C’était une taule de comté, le rez-de-chaussée dédié à l’accueil et aux bureaux, et au- dessus deux étages de cellules. Ils m’ont mis au premier avec les durs à cuire et les voyous. « Ici, m’a promis l’adjoint, faut te réveiller tôt si tu veux pas te faire piquer ton petit- déjeuner. » Ça sentait le désinfectant et puis autre chose que le désinfectant devait supprimer. Les cellules restaient ouvertes, on était libres d’aller et venir à notre guise, de nous rassembler dans la zone centrale ou de nous balader sur la passerelle qui entourait tout l’étage. Moyennant quoi on déambulait beaucoup, jusqu’à une vingtaine de types en jean, chemise de travail bleue, mocassins en toile à semelle crêpe, qui marchaient et s’arrêtaient, se penchaient et s’asseyaient, se relevaient et reprenaient leur promenade. La plupart d’entre nous auraient été parfaitement à leur place dans un hôpital psychiatrique. Bon nombre y avaient déjà été. Moi compris.

Mon compagnon de cellule était un type plus âgé, frisant la cinquantaine, chauve et doté d’un bide aussi gros qu’une boule de bowling, qui attendait son jugement. Quand je lui ai demandé ce qu’il avait fait, il m’a répondu, « Un truc juteux ». Lors de ma deuxième nuit en taule, je l’ai entendu parler avec Donald Dundun, un jeune de mon âge qui avait l’habitude de se balader sur la passerelle après l’extinction des feux, de grimper le long des barreaux pour bloquer l’entrée des cellules, bras et jambes bien écartés, calés contre les montants de la porte, lui- même suspendu en l’air pour entamer des conversations idiotes.

« Mon avocat a déjà réglé l’affaire, ai-je entendu mon compagnon de cellule dire à Dundun. J’attends une date pour aller au tribunal et plaider une peine de vingt-cinq ans. Je serai libéré le jour où je commencerai à toucher ma retraite.

– Si je peux me permettre de te poser la question, dit Dundun, t’es ici pour quoi ?

– Un malentendu avec ma femme.

– Ho ho ! Peut- être que tu pourrais causer à la mienne ! » Dundun s’éloigna en dansant comme un singe et nous laissa seuls. Il s’était fait alpaguer alors qu’il sortait par la fenêtre d’un appartement situé au deuxième étage. Il tenait à rester en forme pour ses futurs boulots en altitude.

Les bruits ont diminué dans les cellules : dernières paroles de la journée, ultimes déambulations et quintes de toux. En dessous de moi, mon compagnon a dit :

« T’es bien le type qu’on appelle Dink ?

– J’ai un autre nom », j’ai répondu. Allongé sur la paillasse du haut, je m’adressais au mur métallique situé à quelques centimètres de mes lèvres.

« Sûrement pas ici.

– Et toi, t’es qui ?

– Bob l’Étrangleur. »

Au bout d’un moment, je me suis penché pardessus le bord de la paillasse pour examiner le visage situé dessous, mais maintenant ce n’était plus qu’un ovale noir, comme un masque d’escrimeur, et parce que j’ai regardé trop longtemps dans le noir, ce visage s’est mis à bouillir et à se tordre.

Le résident le plus remarquable de l’étage inférieur était un jeune géant aux cheveux blonds coiffés en banane et au visage enfantin : joues rebondies, grand front, yeux bleus au regard joyeux. Les gardiens l’appelaient Michael, mais lui- même se présentait sous le nom de Jocko et les autres prisonniers l’appelaient ainsi. Toute la sainte journée, Jocko essayait de trouver quelqu’un à qui exposer ses opinions ou, encore mieux, avec qui faire un bras de fer. Il prétendait totaliser dix-huit séjours dans des taules de comté, ici ou là, jamais pour moins de trente jours. Il n’avait pas encore vingt et un ans. Cette fois- ci, on l’avait arrêté après qu’il eut flanqué une correction bien méritée à un homme dans la zone restaurant du Howard Johnson, un établissement qui selon lui ne convenait pas à ce genre de baston. Jocko connaissait tous les adjoints et les membres du personnel de la prison. Il m’a chuchoté que l’épouse du shérif, qui travaillait en bas dans un bureau de l’administration, lui avait souvent fait du gringue. Il manquait d’ambition ou d’une stratégie valable pour s’autoproclamer roi du bloc, mais c’était malgré tout une star, et les étoiles de moindre intensité s’agglutinaient autour de lui. Il les traitait de « connards boutonneux ».

Le premier matin que j’ai passé à l’étage, j’ai roupillé jusqu’après le petit déj et quelqu’un m’a volé le mien. Après ça, je n’ai pas eu de problème pour me réveiller avant le premier repas de la journée, car en dehors de la bouffe nous n’avions rien à attendre du matin au soir et la faim que nous ressentions dans cette taule était plus féroce que celle de n’importe quel nourrisson. Corn Flakes au petit déj. Le déjeuner : tranches de mortadelle sur assiette en carton. Pour le dîner, les créations en boîte de Chef Boyardee ou, les jours de chance, Dinty Moore. Les plus merveilleux repas que j’aie jamais mangés.

Après le déjeuner, Jocko organisait presque toujours une partie de poker qui fonctionnait comme suit : on distribuait des mains de cinq cartes, on procédait au tirage, puis le joueur possédant la meilleure main avait le privilège de flanquer un grand coup de poing dans l’épaule des autres joueurs, dont les échos se répercutaient contre les parois métalliques. Une demi- douzaine de prisonniers seulement participaient à ces distractions. Le restant d’entre nous constatait les dégâts. Je me tenais très loin du théâtre des opérations. Je mesurais un mètre soixante- cinq et pesais soixante kilos. Comme je l’ai déjà indiqué, mon surnom semblait être « Dink » (« Crétin »), et je ne l’ai pas choisi.