+ Jusqu'à ce que les pierres deviennent plus douces que l'eau - António Lobo Antunes
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António Lobo Antunes Jusqu'ŕ ce que les pierres deviennent plus douces que l'eau

"Jusqu'à ce que les pierres deviennent plus douces que l'eau" d'António Lobo Antunes,
traduit du portugais par Dominique Nédellec.

 

Ma mère était leur cousine germaine, je veux dire la cousine germaine du père, pas de son fils nègre qui n'a jamais été son fils même s'il le traitait comme son fils et que le nègre le traitait comme son père, le cousin de ma mère l'a ramené de la guerre en Angola, il avait cinq ou six ans, moi je n'étais pas encore née, je suis arrivée plus tard et je me rappelle que mon beau-père m'a répondu, quand je lui ai demandé pour quelle raison le cousin était revenu avec un enfant peut-être plus heureux là-bas dans la cambrousse où il l'avait trouvé, que pour ainsi dire tous les soldats rapportaient des souvenirs, un masque, une statuette en bois, une oreille dans un bocal de formol, un gamin, un moignon, des silences au milieu des conversations pendant lesquels ils partaient très loin tout en restant là et au loin j'avais comme dans l'idée qu'on entendait presque des tirs et des cris, mon beau-père n'a pas été envoyé en Afrique à cause de son pied bot mais des voisins du village ici y sont allés eux et ils étaient bien différents de lui, fuyants, brutaux, quasiment tous bizarres à en croire leurs femmes que j'entendais se plaindre, assis sur une pierre, au milieu du potager, à regarder je ne sais quoi ou à écouter les feuillages d'arbres dont j'ignorais le nom, une fois l'un d'entre eux au lieu d'éloigner son chien avec son soulier lui a tranché la tête d'un coup de sarcloir

- Fous-moi la paix

et il est resté là à côté du cadavre de la bestiole sans plus s'en soucier, à fumer, arrivé au bout de sa cigarette il m'a donné l'impression de fumer ses doigts pendant une éternité, sa nièce a posé de quoi déjeuner à côté de lui mais il n'a pas touché à la gamelle, c'étaient des gens de sa famille, la nuit, qui venaient travailler ses terres en cachette pendant que le type chez lui à s'imbiber ou dans une rage muette contre je ne sais quel ennemi, certains ont fini au fond du puits ou pendus à la poutre du poulailler à se balancer doucement, un pied chaussé, l'autre déchaussé et les volailles attaquant la godasse à grands coups de bec, depuis que ma mère est décédée c'est moi qui prends soin du caveau de son cousin dans le petit cimetière niché au pied de la colline qui annonce la montagne, avec tous ces pins qui chuchotent sur la pente et des oiseaux et des arbustes au soleil, si paisibles, si doux qu'on en arrive à envier les défunts, c'est là qu'ils sont l'un et l'autre, le père blanc et le fils nègre, en plus de deux ou trois parents plus anciens dont j'ignore qui ils pouvaient bien être

(j'espère qu'ils entendent les pins et les arbustes eux aussi ou au moins le vent la nuit qui ratisse et ratisse)

de ceux qui ne sont plus que des photos pas très nettes

(à quelle époque ont-ils vécu ?)

dans des cadres cassés, suspendus à un clou, de guingois sur les murs, de vieilles créatures à qui plus personne ne prête attention

(si ça se trouve c'est eux que j'entends la nuit se plaignant de ne pouvoir devenir terre)

de la même manière que plus personne ne se rappelle ce qui s'est passé il y a dix ans au moment de la tue-cochon, quand le fils nègre a assassiné son père blanc avec le couteau encore couvert du sang de l'animal, pas un autre couteau, le même couteau et le même couteau il m'a semblé que pour lui un autre couteau très ancien, j'aurais juré que dans sa tête un autre couteau très ancien, le fils nègre criant à son père blanc

- Vous vous rappelez ce que vous avez fait vous vous rappelez ce que vous avez fait ?

essayant de lui ligoter les jambes avec la corde qui avait servi à ligoter le cochon jusqu'à ce que les hommes, dans un tourbillon de bourrades et de coups de pieds, le repoussent, le saisissent, l'allongent à terre, lui brisent les os, lui écrasent la nuque avec la hache, lui transpercent le cou, la poitrine, la bouche, le ventre, le laissent à côté de son père blanc sous le porc, presque vidé de son sang, qui aura gémi jusqu'à ce que la dernière goutte tombe dans le baquet, tous les trois alors se retrouvant seuls dans le cellier tandis que mars tout à coup faisait claquer la fenêtre ouverte.