+ Docteur Pasavento - Enrique Vila-Matas
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Enrique Vila-Matas Docteur Pasavento
Enrique Vila-Matas - Docteur Pasavento
Traduit de l'espagnol par André Gabastou

« Docteur Pasavento »,
de Enrique Vila-Matas

Tout ce que je sais, c’est que j’ai passé onze jours à Naples et que, hier, comme si je me lançais dans une fuite sans fin, j’ai quitté cette ville. Je suis parti subitement, même si personne ne l’a remarqué, je suis parti sans être vu. Et maintenant, je suis dans cet hôtel de la rue Vaneau de Paris, devenu si familier pour moi ces derniers temps. Il m’a semblé que dans mon cas, pour pouvoir me cacher, c’était l’un des endroits les plus sûrs au monde, car, s’agissant d’un lieu trop évident (je pense que l’attrait que la rue de cet hôtel exerce sur moi est connu), il ne viendrait à l’idée de personne de m’y chercher. Toutefois, depuis que je suis arrivé, je me suis demandé si ce n’était pas le contraire, si je ne m’étais pas caché à l’hôtel de Suède dans l’espoir qu’on m’y retrouve vite. En fait, ne souhaiterais-je pas être retrouvé ?
Hier, après m’être inscrit sur le très court comptoir – presque invraisemblablement court – de la réception, je suis allé dans l’espace Internet, j’ai fait mon adresse électronique et, comme je m’en doutais, il y avait des messages de ma maison d’édition de Barcelone, d’amis, de connaissances et aussi de quelques inconnus qui, parfois, s’étonnaient que je ne leur réponde pas, mais tout prend fin, absolument tout, dans cet étonnement. Après deux ou trois courts messages et quelques plaisanteries insipides, pratiquement aucun n’insiste, tout se passe comme si le courrier les avait avalés en les faisant, eux aussi, disparaître.
Personne, par exemple, ne se demande pourquoi je ne me suis pas présenté à La Chartreuse de Séville. Je crois que j’ai disparu sans que personne ne le remarque. Personne ne s’en soucie. Je pensais qu’on me rechercherait comme, en son temps, on avait recherché Agatha Christie. Mais il est vrai que je ne suis pas l’écrivain anglais. Moi, personne n’est à mes trousses. Peut-être croit-on que je suis parti pour les vacances de Noël. Mais je ne sais pas, j’ai l’impression que personne ne se demande où je suis parce que personne ne pense à moi et encore moins que j’aie pu disparaître. À vrai dire, la vie est toujours pareille. Mais sans moi. Il me semble de plus en plus évident qu’avoir essayé d’imiter la geste d’Agatha Christie (ces onze jours pendant lesquels on l’a recherchée jusqu’à ce qu’on la retrouve) a fini par m’accabler complètement, parce que la vérité la plus essentielle et la plus pathétique a été dévoilée : je ne peux me réclamer de l’affection (affection profonde, la seule qui compte à mes yeux) de personne, je suis l’être le plus dédaigné, le plus superflu de la terre.
Personne ne me recherche et moi, pour me venger, je ne recherche personne. Il se peut, il est vrai, qu’ici, à Paris, où je connais tout juste une douzaine de personnes, je tombe un jour sur l’une d’elles, sur quelqu’un de ma maison d’édition française, par exemple (je n’ai pas trouvé de meilleure idée que de me cacher dans un hôtel que, pour des raisons professionnelles, des personnes de la maison d’édition de Christian Bourgois ont l’habitude de fréquenter), et que toute mon entreprise de dissimulation tombe à l’eau. Hier, sans aller chercher plus loin, à peine arrivé dans cette ville, j’ai découvert qu’il était fort possible que quelqu’un qui travaille dans ma maison d’édition française, aussi bien Christian Bourgois lui-même, passe dans cet hôtel plus tôt que prévu. Aussi suis-je allé faire une petite promenade dans Paris et ai-je vu dans la vitrine de la librairie Compagnie qu’était annoncée, pour le lendemain, une séance de signatures avec Antonio Lobo Antunes. Ce qui voulait dire que l’écrivain portugais, publié, lui aussi, chez Christian Bourgois éditeur, était peut-être logé à l’hôtel de Suède et que je pouvais donc tomber n’importe quand sur lui et sur quelqu’un de la maison d’édition. Pour prévenir toute rencontre fâcheuse, j’ai passé le reste de la journée dans ma chambre, mais en surveillant constamment, bien sûr, de la fenêtre l’entrée de l’hôtel et, à seize heures, j’ai pu voir Lobo Antunes arriver en taxi. Il était seul et je sais qu’il ne me connaît pas, si bien que je me suis dit que je pouvais le croiser dans le hall sans que ma condition de disparu coure le moindre danger.
Au fond, j’éprouve un certain plaisir à être toujours sur le qui-vive, craignant d’être découvert. Ainsi, à part écrire, j’ai d’autres occupations. Il ne faut pas oublier que les jours sont, maintenant, très longs pour moi et que personne ne peut exclusivement et entièrement les remplir en s’adonnant au plaisir de son écriture privée. Tout en étant déjà un autre, je suis toujours un écrivain, mais je suis surtout dorénavant un discret docteur en psychiatrie, le docteur Pasavento. Ayant renoncé temporairement à mon travail, je me suis pris de passion pour l’écriture que je pratique comme une activité strictement personnelle, tout à fait privée.
Je retourne mentalement à Naples pour rappeler que, peu après m’être raconté à moi-même l’histoire de mon voyage en train et la disparition qui a suivi à Séville, je me suis mis en tête – je n’avais pas grand-chose d’autre à faire – de lire La Fuite sans fin, de Joseph Roth, l’un des romans transportés jusqu’ici dans la mallette rouge dont j’avais hérité de ma grand-mère. Le livre de Roth, lors de mon passage à mon appartement de Barcelone, je l’ai trouvé dans la pile de romans que j’avais achetés peu de temps auparavant et que je n’avais pas encore feuilletés. Comme c’était le livre que le passager au costume rayé avait précisément dans sa poche, je n’ai pas hésité à l’inclure parmi ceux que je transporterais dans ma mallette tout au long de mon itinéraire d’occultation. J’ai pensé qu’il ne serait pas superflu de connaître ce que lisait l’homme qui m’avait supplanté. De plus, j’ai toujours aimé Roth.
Toujours est-il que, ce jour-là, à Naples, j’ai lu le livre d’une traite. Et ce qui a le plus retenu mon attention, c’est qu’il raconte l’histoire d’un personnage qui vit, contrairement à moi, sa disparition comme une expérience traumatisante. Pour le héros de ce roman, être un disparu est un véritable drame. Pour moi moins. Après tout, c’est moi-même qui ai cherché à être un disparu. Dans le roman de Roth est racontée l’histoire de Tunda, un jeune officier autrichien qui, après avoir été fait prisonnier, vit sous une fausse identité tout le processus de la révolution russe. Toutefois, quelque chose le pousse à chercher sa personnalité perdue dans son ancienne patrie. Ce sera là, dans sa propre nation, qu’il devra accepter de s’être transformé en ce qu’on appelle en termes bureaucratiques un disparu : la façon dont il est traité, sympathique et respectueuse, rappelle celle qu’on adopte avec les petits objets soustraits à leur ancien contexte, entre autres parce que, en Europe, régnait un nouvel ordre politique et moral et, à l’instar de ce qui arrivait à sa propre personne, son ancienne patrie devenait, à son tour, une disparue.

Le roman raconte l’errance de ce disparu, un voyage qui le mène, inévitablement, à la rencontre de lui-même. Et il finit ainsi : « À ce moment-là, je vis mon ami Franz Tunda, trente-deux ans, sain et éveillé, un homme jeune et fort, plein de talents. Il était sur la place qui se trouve en face de la Madeleine, au centre de la capitale du monde, et il ne savait pas quoi faire. Il n’avait ni profession ni amour ni joie ni espoir ni ambition ni même égoïsme. Personne au monde n’était aussi superflu que lui ».