+ Au cœur du labyrinthe - Philip Robinson
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Philip Robinson Au cœur du labyrinthe
Philip Robinson - Au cœur du labyrinthe
Traduit de l'anglais par Jean Guiloineau

Au cœur du labyrinthe ,
de Philip Robinson

Chère Anna,

Tu m’as interrogé à propos de mise à mort. Je n’ai pas su si tu parlais d’animaux nuisibles ou de gibier. Évidemment, nous tuons les deux.
Chaque année, nous devons prendre au piège des écureuils, des gris, ceux qui migrent. Ici, nous en avons des rouges et nous essayons de préserver cette population. Nous les piégeons vivants pour pouvoir relâcher les rouges qui se seraient fait prendre. On tue les gris d’un coup sur la tête. Ce n’est pas difficile. Il suffit de placer un sac de jute sur l’ouverture du piège puis de le redresser afin que l’ouverture soit en haut. L’écureuil monte pour s’échapper, poussé par le même instinct qui le fait grimper aux arbres quand il se sent menacé, à mon avis. Il grimpe aussi haut qu’il le peut dans le sac, et se retrouve acculé dans un coin. À ce moment-là, ce n’est plus qu’un corps chaud et immobile. Quand la vie s’est arrêtée, il n’y a plus rien, et il est stupéfiant de voir comment on peut l’éteindre facilement, comme la prise sur le monde est ténue. Je laisse les corps sous le buisson le plus proche. J’en fais cuire certains, Simon les donne à manger aux furets. Les pattes arrière et le râble sont bons mais trop petits pour moi. Je vérifie les pièges le long du chemin qui mène aux jardins et ceux qui se trouvent dans le jardin lui-même. Simon et Jim s’occupent de ceux du domaine.
Les cerfs sont à la fois des animaux nuisibles et du gibier. Nuisibles à cause des dégâts qu’ils causent aux arbres, les jeunes en particulier. Je veux parler des jeunes arbres. Excuse-moi, mes explications ne sont pas très claires ce soir. Du gibier, parce que les gens paient très cher pour venir les tuer. Ce sont surtout des gens de Londres mais d’autres personnes viennent régulièrement d’endroits comme la Hollande ou le Danemark, et les États-Unis représentent bien sûr un marché important. Les Yankees paieraient pour tuer n’importe quoi. Sa seigneurie en tue quelques-uns et cela suffit pour la reproduction annuelle, mais si leur nombre augmente trop il faudra peut-être en éliminer. La plus grande partie de la viande va à la maison, mais on en partage aussi un peu. En général, on se contente de la suspendre, mais Jack en fume toujours ce qui en atténue la force. Il a une recette spéciale pour les restes, une pour le cerf, une autre pour le saumon, une autre encore pour les différents oiseaux. C’est le menuisier du domaine, je t’en ai déjà parlé – celui qui a des yeux de couleur différente.
Simon élève des oiseaux, surtout des perdrix. Sa seigneurie en prend aussi quelques-uns, et les autres sont destinés à la chasse. Des responsables d’entreprise ou des avocats. Demande autour de toi, tu connais peut-être quelqu’un qui est venu ici. Ce n’est pas vraiment de la chasse, plutôt du massacre. En général, les citadins ne sont pas vraiment de bons fusils, sauf les anciens militaires. Ils en blessent autant qu’ils en tuent et c’est à nous de les retrouver pour les achever. Les « invités » peuvent emporter deux pièces, et c’est sans doute ce qu’ils mangeront de plus coûteux dans l’année. On nous en donne aussi deux pour l’aide que nous apportons, non que nous ayons le choix ni que nous souhaitions l’avoir. Cela fait partie de la vie que nous menons ici, et les sommes qu’on en retire sont vraiment incroyables. Mais il est étonnant de voir que des gens viennent ici pour si peu de temps et pour cette raison-là. Je me demande parfois ce qu’ils pensent en rentrant chez eux, si l’endroit les touche un peu. Ils ont toujours l’air si forts en groupe, ils sont si bruyants, comme s’ils compensaient toujours quelque chose.
La vraie chasse, sa seigneurie la réserve pour lui et ses amis. Il y a un excellent gibier à plume dans le domaine. Des canards bien sûr, mais aussi des bécassines, des bécasses et des cailles. Des cailles d’ici, remarque. On les a réintroduites et elles ont prospéré. Il est préférable que ce soit un groupe choisi qui les chasse. On peut mieux en contrôler le nombre et le gibier est mieux tué.
Il y a des lapins partout et tout le monde peut les chasser à volonté. Mais, même ainsi, on doit souvent en éliminer. Les chiens ont droit aux miens, ce qui est normal car en général ce sont eux qui les attrapent. Il ne se passe pas une semaine sans qu’ils en mangent. Je m’en préoccupe peut-être une fois ou deux par mois, mais pour être honnête, je n’en raffole pas. Je préfère les pigeons et j’ai toujours des poulets si j’ai envie de viande blanche.
Les lièvres sont sacrés. Il en est ainsi depuis longtemps dans le domaine. Je retiens les chiens quand j’en vois. Ils sont vraiment beaux.
Pourquoi m’as-tu posé cette question ? As-tu fait piquer un des chats ?
Nous bénéficions d’un été indien en ce moment. Cela veut dire encore plus d’herbe à couper, ce qui me barbe, mais les framboisiers donnent encore alors que l’an dernier ils s’étaient arrêtés deux semaines plus tôt.
Je dois reconnaître que le mois a été plutôt calme et je n’ai pas beaucoup de nouvelles à t’apprendre. Sally montre des signes d’arthrite dans l’épaule gauche et elle est un peu raide le matin. Je ne veux pas la faire déjà rentrer. Aucun de nous ne rajeunit apparemment.
Un peintre doit venir bientôt. Il est jeune, ce qui doit vouloir dire bon marché, et je crois qu’il était à la Royal Academy alors il ne doit pas être trop mauvais. Je ne connais pas son nom – jusqu’ici je n’ai entendu que des bavardages – alors je ne suis pas trop impressionné. On saura tout au moment voulu, aucun doute. Son séjour ici fournira un intérêt passager – un autre souvenir du monde de là-bas.
J’espère que tu vas bien. Mes meilleurs souvenirs à Patrick.

Et tout mon amour, comme toujours.
S.