+ À la cadence de l'herbe - Thomas McGuane
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Thomas McGuane └ la cadence de l'herbe
Thomas McGuane - └ la cadence de l'herbe
Traduit de l'anglais (╔tats-Unis) par Marc Amfreville

ź └ la cadence de l'herbe ╗,
de Thomas McGuane

À bien des égards, l’enterrement du vieux Whitelaw n’avait été qu’une péripétie de plus dans la vie de la famille. Paul Crusoe, séparé d’Evelyn Whitelaw, une femme jeune et énergique aux cheveux noirs et raides qui lui tombaient juste au-dessus des épaules, s’était laissé conduire jusqu’au salon de sa belle-mère par Evelyn en personne. Mme Whitelaw, parfois aussi absente que si elle avait été pratiquement aveugle, se tenait là avec la sœur d’Evelyn, Natalie, que Paul considérait comme une hystérique malfaisante, autrefois responsable de tous ses problèmes, et qui, pour sa part, lui vouait un mépris sans bornes. Sur une table basse, le Stockman’s Journal voisinait avec un guide de réanimation cardio-pulmonaire. Natalie fumait et, la cigarette levée à hauteur des yeux, elle regardait Paul. Ses cheveux roux étaient manifestement teints.
Bill Champion, vieux propriétaire de ranch et associé de longue date du défunt, jeta un bref regard à l’intérieur du salon. Il s’était endimanché pour l’occasion, mais ses vêtements semblaient d’un autre âge. Il avait le front beaucoup plus pâle que tout le reste du visage et des yeux bleus étonnants. Des poignets de sa veste, autrefois sans doute assortie à un pantalon, s’échappaient deux mains qui paraissaient énormes. Il échangea avec Mme Whitelaw un regard préoccupé, puis laissa seuls les membres de la famille.
«Maman, tu n’as pas adressé la parole à Paul, dit Evelyn avec un sourire crispé dès que Bill eut tourné les talons.
— Oh Paul, s’exclama Mme Whitelaw, comme soudain tirée du sommeil. C’est tellement gentil à vous d’être venu.»
Evelyn jouait avec les oiseaux et les tortues en porcelaine posés sur la tablette de la cheminée sans quitter une seconde sa mère du regard.
«C’est à n’y rien comprendre», lâcha Natalie.
Mme Whitelaw se tourna lentement vers sa fille.
«Moi, je ne trouve pas, répondit-elle en direction de Paul, mais sans le regarder. Jim et Paul avaient tellement de choses en commun, le goût de l’aventure, notamment! Et puis, si méfiants, tous les deux. Cela nous donnait à tous, pauvre commun des mortels, l’impression de faire partie d’une splen...
— D’une splendide pièce de théâtre, l’interrompit Natalie.
— ... dide énigme policière. Mais Paul, vous le savez, Papa était très attristé à l’idée de votre divorce...
— Attristé, enfin un peu plus lucide, et pour finir, bien puni, dit Natalie. Ça nous mène où, tout ça?
— Je te préférais encore droguée», murmura Paul à l’adresse de sa belle-sœur.
Elle sortait à peine d’une clinique de désintoxication en Arizona, un endroit tout à fait chic où les stars débarquaient en hélicoptère.
«Rien à voir avec la drogue, siffla-t-elle entre ses dents. C’est de la rage! Et de la rage parfaitement justifiée. En tout cas, sinon, je n’aurais jamais décidé de partir à mille cinq cents kilomètres d’ici pour manger dans une cantine, partager une chambre et porter ce genre de tenue un peu légère qui s’attache dans le dos.
— Ne t’inquiète pas, répliqua Paul, c’est derrière toi tout ça, ma vieille.»
Extrêmement tendue, Evelyn s’occupait à présent de sa mère, remplissant sa tasse de thé et soulevant le plateau de biscuits jusqu’à la hauteur de ses yeux.
En vérité, elle ne se sentait pas davantage capable d’accepter l’enterrement de son père qu’elle ne l’avait été d’affronter sa mort. Elle et sa sœur ne tarderaient d’ailleurs pas à découvrir qu’il n’était pas complètement parti.
«Et qu’est-ce que tu fais au juste, ces temps-ci, Paul? demanda Natalie. Quelque chose d’intéressant à raconter à Maman, pour l’aider à traverser cette pénible épreuve?
— Aïe aïe aïe, si tu savais...
— C’est quoi, ça, ay ay ay? Le refrain d’une chanson mexicaine?
— Eh bien, je m’occupais d’un projet pour
une société... Il s’agissait en fait d’émettre des obligations pour une entreprise de bois de charpente,
ou plus exactement de produits dérivés du bois...» Paul savait, même s’il l’avait un instant oublié, que Natalie était parfaitement au courant de ce genre d’affaires.
«Des obligations sur des produits dérivés du bois?
— La suite de mon business avec les boursicoteurs, tu te souviens? Ces types qui investissent dans des petites entreprises dans les pays en voie de développement...
— Paul, tu n’as pas de travail, pas vrai?
— Pas en ce moment. Pas grand-chose, en tout cas. Un vendeur à la petite semaine, en quelque sorte. J’espère revenir vite à la mise en bouteilles.»
Evelyn, gênée, s’éloigna de quelques pas, et Paul la suivit du regard.
«Je suis sûre que tu vas trouver quelque chose, dit Natalie, en approchant sa cigarette de ses lèvres pour la rallumer. Quant à toi, Evelyn, ta petite moue de sympathie m’a touchée, j’apprécie particulièrement cet air douloureux que tu as pris en entendant toutes ces choses si embarrassantes. Paul, tu vois, elle s’intéresse toujours à toi!»
Les yeux de Mme Whitelaw semblaient balayer la pièce à la recherche de l’origine de la discorde. «Natalie», soupira-t-elle avec découragement, sachant qu’il était inutile d’essayer de raisonner sa fille. Récemment, celle-ci ne s’était-elle pas mise à s’inquiéter parce qu’elle pensait que son corps ne produisait plus de phéromones?
«Il n’est pas exclu que nous nous intéressions toujours l’un à l’autre», répondit Paul. Une réponse touchante, destinée à apaiser la veuve, parce qu’en fait, ils étaient devenus l’un pour l’autre de parfaits étrangers. Étonnant, en vérité, que Natalie le prenne suffisamment au sérieux pour continuer à agiter cette idée. Il arrivait effectivement de temps à autre à Evelyn de ressentir une espèce d’attirance viscérale pour l’homme dont elle s’était séparée, mais elle arrivait facilement à la surmonter.
«Mais tant d’eau a passé sous les ponts! Les caractères de chacun de vous, remarquables quand on les prend séparément, mais impossibles à accorder, et puis, l’absence d’enfants, la perspective chaque jour plus incertaine – évidemment – de ce nouveau départ dans l’entreprise qui, à force, n’en serait même plus un.»
Elle était lancée, maintenant, et Paul ne la quittait pas des yeux. Comme Natalie avait du mal à écouter les autres, son attention se détournait à la vitesse de l’éclair vers des objets sans importance : couverts en argent, pochette d’allumettes, serviette – tout plutôt qu’écouter. Et quand à son tour elle prenait la parole, elle fixait ses interlocuteurs, parce que seule une vigilance absolue pouvait empêcher leur attention de se détourner d’elle.
«Natalie, l’interrompit Paul, quand tu te droguais, il y avait au moins au début une espèce d’euphorie. Peut-être n’avons-nous pas su nous en rendre compte, quand, les jours de rage, tu essayais de planer. En tout cas, nous n’avons pas mesuré la gravité de ta situation jusqu’à ce que tu installes une chatière à la porte de ton appartement pour que ton revendeur puisse te livrer tes petits paquets sans que tu te donnes la peine de lui faire la conversation.»
Natalie sourit à ce souvenir. «C’était une bonne idée, non?» La question était sincère et Paul sentit, bien malgré lui, renaître l’admiration qu’il lui portait. Ils avaient partagé un temps ce qu’elle appelait une relation sexuelle de qualité, et peut-être les échos persistants de cette liaison étaient-ils responsables de l’air égaré d’Evelyn. Elle avait été ravie de se débarrasser de Paul, mais aurait préféré qu’il tombe dans d’autres mains que celles de sa propre sœur, qui l’avait accueilli à bras ouverts avec un enthousiasme pour le moins discutable.
Mme Whitelaw, qui s’était retirée dans ses pensées, profita de cette première pause significative pour ramener la conversation vers d’autres sujets, que cela leur plaise ou non. Ils savaient tous les trois à l’avance que l’association d’idées qui les attendait serait en tous points comparable à un aphorisme antique, et tout aussi obscure.
«Expliquez-moi un peu, dit Mme Whitelaw, non sans une certaine exaltation. J’ai lu dans le Chronicle qu’un hors-bord qui descendait la Sewanee à toute allure – la Sewanee, je vous demande un peu! – avait percuté une vague provoquée par un skieur nautique et avait volé jusqu’à la fenêtre du premier étage d’un immeuble d’habitation! Paul, dites-nous un peu, comment est-ce possible?
— Madame Whitelaw, je...
— Vous connaissez sûrement Au long de la Sewanee,le livre de Stephen Foster?»
Natalie, la cigarette aux lèvres, intervint : «Maman, tu n’es pas sans te rendre compte que, depuis le temps, les choses ont changé sur la Sewanee...
— Tout cela ne m’explique pas comment un hors-bord peut voler jusqu’au premier étage d’un immeuble!
— Je n’en sais rien», répondit Paul, l’air sincèrement perplexe. En fait, il avait les yeux rivés sur le collier Harry Winston, le grand joaillier, qui couvrait la poitrine de Mme Whitelaw, et il se demandait quelle place l’objet occuperait dans l’estimation des biens du défunt. Tous croyaient que Mme Whitelaw en avait terminé avec ses associations d’idées, mais ils se trompaient.
«D’après le même numéro du Chronicle, un poulet, totalement apprivoisé, s’est échappé de sa cage à Greely, dans le Colorado, et a parcouru cinquante kilomètres jusqu’au fin fond de Denver à travers les embouteillages, les centres commerciaux, les stations-service et les parkings, non sans déclencher une vague de curiosité considérable et faire l’objet de commentaires dans tous les journaux télévisés. Ils ont même lancé un hélicoptère à la recherche du volatile, et sa propriétaire, une vieille fille, serveuse dans un restaurant, je crois, a fait le voyage à pied à sa poursuite en suivant les indications des uns et des autres jusqu’à ce que le destin amène son poulet à se réfugier sur le parking d’un loueur de vidéos Blockbuster! C’est là, et j’en pleurerais presque, croyez-moi, qu’il a retrouvé la vieille serveuse. Elle n’a pas perdu le nord, celle-là, figurez-vous! Avant même de nourrir le malheureux volatile épuisé – je l’ai vu à la télé, on aurait dit un tas de chiffons –, avant même de donner à cette pauvre petite bête la moindre goutte d’eau, elle a vendu les droits du scénario à Hollywood! Et après cela, on s’étonne que mon mari ait préféré quitter ce monde!
— Tout de même, madame Whitelaw, commenta Paul, qui s’était rarement senti à ce point à court d’idées, tout est bien qui finit bien.

— Oh, Paul!» s’exclama Natalie avec mépris et pitié, tandis que Mme Whitelaw éclatait d’un rire bruyant et qu’elle fouillait sa pochette à la recherche d’un mouchoir pour sécher ses larmes.