+ L'homme souterrain - Mick Jackson
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Mick Jackson L'homme souterrain
Mick Jackson - L'homme souterrain
Traduit de l'anglais par Marc Amfreville

L'homme souterrain ,
de Mick Jackson

Je rentrais par l’avenue de l’Ouest ce matin, les sinistres ravages de l’automne présents partout alentour, quand je croisai un de mes gardes-chasse promenant en laisse un véritable molosse. Une bête formidable – un bâtard aux longs poils poivre et sel, avec une queue de deux pieds de long et une démarche insolente. Un âne plutôt qu’un chien. Le garde-chasse et moi nous lançâmes dans une conversation sans intérêt sur le temps et autres sujets. Tout au long de la discussion le chien sembla écouter avec la plus grande intelligence, le front plissé tandis que nous poursuivions, si bien que je m’attendais à moitié à le voir nous livrer son opinion mûrement réfléchie et peut-être même rectifier les nôtres sur un point ou deux. Je complimentai le garde-chasse sur son bel animal et lui demandai de quoi il le nourrissait. Il me précisa qu’en fait, le chien appartenait à son beau-frère et n’aimait rien tant que le ragoût de viande aux pommes de terre – une pleine gamelle, trois fois par jour. Je fus pour le moins impressionné; surtout quand il ajouta que sa nièce et son neveu lui grimpaient parfois sur le dos sans que jamais l’animal ne grogne.
Je caressai son énorme tête – de la taille de celle d’un bison! – et sentis une délicieuse chaleur monter des muscles épais de son cou et se communiquer à ma paume. J’aurais pu avec joie passer le reste de la matinée à m’émerveiller sur cette bête, mais le garde-chasse avait l’air pressé de vaquer à ses occupations et nous mîmes donc un terme à notre brève conversation. Il souleva sa casquette, fit claquer sa langue et tira doucement sur la laisse du chien; ce solennel mastodonte parut lui aussi incliner sa lourde tête dans ma direction avant de s’éloigner d’un pas tranquille.
Quand l’animal eut pris un peu de vitesse, je vis que le garde-chasse avait quelque mal à le suivre; en un rien de temps, ils avaient déjà parcouru cinquante pas et continuaient à aller de plus en plus vite, quand une idée me traversa l’esprit. Je les rappelai, ce qui les fit littéralement tournoyer sur eux-mêmes, et je me précipitai vers l’endroit où ils s’étaient arrêtés. Je dus m’y reprendre à trois ou quatre fois avant de donner voix à ma proposition – j’ai tendance à devenir soudain muet quand mon esprit s’enflamme –, mais je finis par réussir à énoncer mon offre de faire confectionner une selle à la taille du chien pour que le neveu et la nièce du garde-chasse puissent le chevaucher sans risque de chute. Personnellement, je trouvais l’idée excellente – un chien sellé! Magnifique! – mais l’homme garda les yeux obstinément baissés et refusa poliment. Et donc, nous prîmes à nouveau congé et je les laissai poursuivre leur chemin.
J’ai toujours beaucoup aimé les chiens. Les chats entretiennent une trop haute d’opinion d’eux-mêmes et font en conséquence de piètres compagnons. En général, totalement dépourvus d’humour et toujours perdus dans leurs propres pensées. Il m’arrive de me dire que tous les chats sont des espions. Les chiens, en revanche, sont d’une bêtise rassurante et toujours prêts à faire les fous. Au fil des ans, je peux dire que j’ai possédé plusieurs dizaines de chiens – de toutes races, toutes formes et tous caractères –, et si je leur conserve une grande affection, il m’apparaît juste de préciser qu’un seul a fait pour moi l’objet d’une véritable passion.
Il y a environ vingt ans, pour mon anniversaire, cet excellent Lord Galway de Serlby me fit présent d’un magnifique basset. À cette époque, sa meute était la seule du pays (importée de France, je crois), si bien que ces animaux étaient d’une valeur inestimable et, de surcroît, très originaux. Immédiatement reconnaissables à leurs courtes pattes trapues, leur échine concave et leurs oreilles tombantes, quelque chose en eux suggère l’idée qu’ils ont été assemblés à partir de pièces détachées provenant de plusieurs autres chiens. La plus simple des tâches – marcher, par exemple – peut se révéler ardue pour un basset. C’est un peu comme s’ils souffraient d’un défaut de conception. Leur pelage semble avoir été coupé par un tailleur trop généreux, et cela était particulièrement vrai du chiot que je reçus ce jour-là. Il avait assez de peau pour vêtir deux ou trois chiens supplémentaires – le surplus pendouillant anarchiquement de sa tête –, et bien qu’il ne fût pas alors âgé de plus de quelques mois, il arborait déjà l’inaltérable expression d’Éternelle Tristesse qui caractérise les bassets.
Il avait les yeux rouges et chassieux, comme s’il avait essayé de noyer son chagrin dans le porto, mais sa queue était au garde-à-vous telle la poignée d’une pompe à eau, et le regard de complet dégoût qu’il réserva ce jour-là à mes invités au dîner d’anniversaire me le rendit cher dès le premier instant. Être ainsi présenté enrubanné d’une faveur sous les cris et les applaudissements représentait apparemment pour lui une humiliation quasiment impossible à supporter. Ce furent son expression douloureuse et son profond dédain qui lui gagnèrent mon cœur, mais il faut ajouter qu’il me rappelait avec une vivacité inouïe le souvenir du frère de mon père, mort depuis de nombreuses années, Léonard.
(L’oncle Léonard était militaire, je ne sais plus bien quel était son grade. Je le revois toujours assis seul au salon de jeux, engloutissant d’énormes quantités de whisky tandis que la fumée de son cigare emplissait lentement la pièce. L’auriculaire de sa main droite manquait, parce que, enfant, il s’était trop souvent rongé les ongles, m’expliqua-t-il un jour. Il mourut à Balaklava en 1854, d’un coup de sabot sur le crâne.)
La ressemblance entre le chien et mon défunt oncle était si étonnante que je me demandai s’il n’y avait pas, après tout, une once de vérité dans la théorie de la réincarnation – le résultat de tout cela fut qu’en tout cas, je baptisai le chien «Mon Oncle» sur-le-champ, ce qui parut lui convenir tout autant qu’à moi.
À compter de ce jour, nous fûmes les meilleurs amis du monde, ne nous quittant pour ainsi dire jamais, et je suis certain que nous devions constituer le plus réjouissant des spectacles quand nous partions pour nos petites promenades quotidiennes : moi, sanglé dans ces gilets de couleur vive que j’affectionnais alors, et Mon Oncle, tout fier, dans son manteau et son collier assortis, zigzaguant à mes côtés et furetant en tous sens, sa truffe en forme de prune collée au sol.
J’espère seulement qu’il fut heureux, car son air de victime éplorée ne l’abandonna jamais; il était néanmoins d’un tempérament plutôt vif et des plus affectueux, ce en quoi je voyais des signes d’évidente satisfaction, et quand il dormait, il n’était agité d’aucun mouvement spasmodique ou de tics comme c’est le cas de nombreux chiens. Lors de nos longues marches à travers la campagne, ses grandes oreilles tombantes ramassaient toutes sortes de détritus, et je n’aimerais rien tant qu’avoir encore à les lui nettoyer aujourd’hui. Mais par un matin de printemps, il repéra un lapin dans un champ tout proche, le poursuivit jusqu’à l’intérieur de son terrier et y resta coincé. Tel un dément, je courus chercher du secours, vociférai dans le vestibule à l’adresse de mes gens pour qu’ils trouvent des pelles au plus vite, mais le temps d’arriver sur les lieux et de creuser jusqu’au malheureux animal, il avait déjà péri d’asphyxie. Suivi par tous les domestiques, je le portai moi-même jusqu’à la maison, et l’enterrai le lendemain dans un coin paisible des jardins italiens.
Des années plus tard, lors de mes promenades, je me surprenais à lui parler, comme s’il se trouvait là à mes côtés et que nous fussions toujours les meilleurs amis du monde. Aujourd’hui encore, quand il m’arrive de m’assoupir dans un fauteuil devant la cheminée et que je décide qu’il est temps d’aller au lit, il n’est pas rare que je murmure tout en me levant et sans y réfléchir : «Allons-y, Mon Oncle.»
Une part essentielle de lui est demeurée tapie dans mon cœur, elle ne m’a pas quitté au long de toutes ces années. Tout au fond de moi, sa queue continue de s’agiter. Infatigable.