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Martin Suter Diable de Milan
Martin Suter - Diable de Milan
Traduit de l'allemand par Olivier Mannoni

« Diable de Milan »,
de Martin Suter

Quand elle ouvrit les yeux, il faisait clair dans la pièce. Sonia sauta du lit. Elle devait prendre son service à huit heures.
Mais à sa montre, il était juste quelques minutes avant six heures. Elle pouvait se recoucher.
Dans sa tête, elle ressentait l'hébétude habituelle d'après les nuits folles. Mais la nuit précédente n'en avait pas été une. Quelques verres de vin et deux petites bières avec monsieur Casutt. C'était peut-être bon signe. Elle était peut-être déjà tellement désintoxiquée qu'une soirée comme celle de la veille suffisait à la mettre par terre.
Elle croisa les bras derrière la tête et regarda fixement un nœud sur le lambris de la soupente. Une autre vieille astuce qui lui permettait de mettre un peu de clarté dans sa tête, les matins comme celui-là.
Soudain le nœud du bois se mit à bouger. Il nageait sur le lambris comme une planche à la dérive. Sonia ferma les yeux et les rouvrit. Le nœud du bois continuait à se déplacer.
Un deuxième nœud bougea à son tour. Il évoluait à la même vitesse, depuis un autre point, vers le même objectif : un grand nœud situé dans le tiers supérieur de la soupente.
Celui-là était le seul à rester immobile. Tous les autres filaient vers ce point. Ils se dirigeaient vers lui comme une masse visqueuse.
Le premier petit nœud disparut dans le grand. L'entoura une fois en spirale, comme un peu de mousse autour de la bonde de la baignoire, puis fila.
Ce fut ensuite le tour du suivant. Puis du suivant. Et du suivant encore. Les nœuds du bois de tout le lambris furent aspirés par le plus grand. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus que lui.
Les joints entre les lattes commencèrent alors à se déplacer à leur tour. Sonia vit que le nœud de bois restant avait certainement une force considérable : il s'empara des deux joints les plus proches et les ingéra comme deux spaghettis bien cuits.
Les joints furent pris l'un après l'autre dans ce siphon puissant et disparurent avec un mouvement de fouet dans l'orifice arrondi.
Il resta une surface d'une pureté que Sonia n'avait encore jamais vue. Mais elle en connaissait la teinte : c'était celle qu'elle avait aperçue au bord de l'arc-en-ciel.
Au-dessus d'elle, la couleur qui n'existe pas brillait avec la même singularité translucide qu'au cours de l'après-midi.

Lorsqu'elle descendit dans le hall, le ficus n'avait plus de feuilles.
Les branches paraissaient plantées sur le petit tronc gris clair comme des filigranes, et les fauteuils assortis dans lesquels Sonia s'était assise la veille avec monsieur Casutt étaient recouverts de son feuillage persistant et brillant. À côté, agenouillé, son sourire grotesque aux lèvres, le portier balayait les feuilles et en remplissait un grand sac-poubelle.
— Elles étaient encore toutes dessus hier soir, bredouilla-t-il en voyant Sonia.
Elle se rappela avoir remarqué quelques feuilles sur le tapis, mais elle n'y avait pas vraiment prêté attention.
— Quand vous êtes montée, je me suis un peu allongé, et lorsque je suis ressorti...
Il désigna les feuilles, l'air désemparé.
La vision qu'offrait la plante d'intérieure morte avait quelque chose de menaçant. Un squelette émergeant d'un pot de fleurs.
Le hall d'accueil ressemblait au décor d'une scène de crime : derrière le comptoir, Barbara Peters et Michelle passaient des coups de téléphone, la mine grave, monsieur Casutt avait l'air d'assurer la protection des indices, et l'on vit pour couronner le tout Igor arriver avec une brouette destinée à l'évacuation de la victime.
Sonia voulut adresser quelques mots de consolation à monsieur Casutt, mais elle sentit qu'elle ne réussirait pas à prononcer la moindre parole et se réfugia dans l'espace-forme.
Elle fut accueillie par le bruissement de la chute d'eau, l'odeur du chlore et des huiles éthérées. Elle descendit en courant l'escalier qui menait à la salle du personnel et fondit en larmes. Elle ignorait si c'était à cause de la plante, de la solitude ou des hallucinations qui avaient suivi son réveil.

Quelqu'un d'autre qu'elle pleurait. On aurait dit un enfant. Sonia se moucha, sécha ses larmes, ouvrit la porte et tendit l'oreille.
Les pleurs s'étaient un peu atténués. Elle descendit le couloir. Cela venait de l'une des salles de soins. Le bruit s'amplifia de nouveau, il paraissait à présent désespéré. Il venait d'un enfant auquel on faisait mal. Elle ouvrit la porte sans faire de bruit.
Madame Felix, la mine concentrée, tenait un petit garçon pressé contre le lit de massage. Elle le forçait à respecter une position bizarrement tordue dont il tentait vainement de se libérer. À côté se tenait une jeune femme potelée qui observait la scène, un étrange sourire aux lèvres. Un sourire d'encouragement ? De malin plaisir ? De désarroi ?
Les deux femmes regardaient maintenant Sonia, l'air effrayé. Ni l'une ni l'autre ne dit quoi que ce soit, seul l'enfant pleura avec encore un peu plus de désespoir.
— Excusez-moi.
Sonia referma la porte.

Après Val Grisch, la chaussée reluisait de pluie ; on ne voyait que les contreforts du massif montagneux. Hans Wepf dirigeait son bus Volkswagen portant l'inscription « Wepf, végétaux, jardins paysagers » dans les courbes étroites.
Ce matin-là, la propriétaire du Gamander l'avait joint sur son portable et lui avait pratiquement ordonné d'arrêter sur-le-champ tout ce qu'il était en train de faire. Le ficus benjaminii qu'il lui avait livré six semaines plus tôt avait perdu toutes ses feuilles en l'espace d'une nuit. Elle l'attendait avant midi avec un nouvel exemplaire identique.
C'est lui qui avait réalisé tout le jardin du Gamander et disposé toutes les plantes d'intérieur. Il avait en outre un contrat d'un an pour les fleurs coupées, avec une option de prolongation. Barbara Peters était une bonne cliente. Peut-être pas sa meilleure, mais sûrement sa plus belle.
Il avait donc confié à son contremaître la supervision des travaux qu'il effectuait dans le jardin d'un autre client et avait cherché, dans son entrepôt de plantes, un ficus qui ressemble au précédent. L'arbuste qu'il avait trouvé était un peu plus petit. Si cela la dérangeait, il dirait : c'est vrai, mais celui-là a des feuilles.
Non, bien entendu, il ne dirait pas ça. Il lui proposerait de laisser le nouveau spécimen en place jusqu'à ce qu'il en trouve un plus grand.
Perdu ses feuilles du jour au lendemain. Il n'avait encore jamais entendu ça. En une semaine, peut-être. Mais en une nuit ?
Il y avait trois virages en épingle à cheveux entre Curva et Val Grisch. Le deuxième était devant lui. Du temps où il travaillait au Gamander, il s'était un jour retrouvé à cet endroit-là avec le car de la poste en face de lui, du mauvais côté de la route. Il rétrograda et serra sa droite autant que possible.
C'est au moment où il s'apprêtait à remettre les gaz qu'il vit arriver la Pajero. Elle avait coupé le virage et fonçait droit sur lui. Le chauffeur de la voiture aperçut lui aussi le minibus Volkswagen, freina et donna un brusque coup de volant à droite. Le 4 î 4 tractait une citerne qui commença à se déporter au ralenti. Hans Wepf ne put qu'observer, impuissant, la citerne qui se dirigeait vers lui. Peu avant le choc, elle bascula de l'autre côté et manqua le minibus de quelques centimètres. Dans le rétroviseur, Wepf vit la voiture disparaître dans le virage, avec sa remorque qui zigzaguait.
Il avait étouffé son moteur. Il redémarra et sortit du virage. Un peu plus haut, il s'arrêta au bord du talus et regarda au-dessous de lui la route qui décrivait de larges courbes vers la vallée. Il s'était préparé à voir la Pajero et sa remorque couchées sur le bas-côté, mais il eut juste le temps de les voir disparaître derrière le haut d'une colline.
— Connard, dit-il avant de reprendre sa route.

— Il est normal que les enfants pleurent pendant une thérapie Vojta !
Madame Felix avait fait irruption dans la salle du personnel et fixait Sonia comme pour lui lancer un défi.
— Je sais. C'est bien ce qui me dérange.
Sonia était entrée en contact avec la thérapie Vojta pendant sa formation. On l'utilisait surtout pour les enfants souffrant de troubles moteurs. Elle reposait sur l'idée que certaines stimulations permettent de déclencher des successions de mouvement réflexes. Et qu'on pouvait renforcer ces réactions en les déclenchant d'une main tout en les réprimant de l'autre. La première fois que Sonia avait dû supporter de voir un thérapeute enfoncer le pouce entre les côtes d'un enfant en larmes en l'empêchant de se retourner, son opinion avait été faite.
— Cela fait plus de vingt ans que je donne des soins selon la méthode Vojta, et je pourrais vous montrer des lettres de centaines de parents reconnaissants. Des centaines !
— Je ne trouve pas ça sympathique, c'est tout.
Madame Felix chercha une réponse pendant un moment. Puis elle lâcha :
— Vous non plus, vous ne m'êtes pas particulièrement sympathique.
Et elle repartit.

tout ok
tout encore très neuf
c'est ce que tu voulais non
et toi
tout toujours encore très ancien

Sonia faisait les cent pas au bord de l'eau et se trouvait l'air idiot. Il ne manquait plus que le sifflet à roulette et elle serait la réplique de Gerbo, monsieur Gerber, le redouté maître nageur de la piscine où elle passait, enfant, la majeure partie de ses vacances d'été. Elle n'aurait jamais rêvé qu'un jour, vêtue de blanc, elle patrouillerait près d'un bassin et interdirait aux enfants de plonger ou de crier.
Or c'est exactement ce qu'elle faisait à présent. Pascal, Dario et Mélanie, les trois cadets de la famille Häusermann, étaient venus tuer dans la piscine l'ennui de cette journée pluvieuse. Ils s'ébattaient tandis que Léa, l'adolescente de quinze ans, feuilletait une revue, allongée sur une chaise longue, marquant la distance avec ses frères et sœurs. Dans la piscine thermale, une vieille femme, madame le professeur Kummer, se tenait près d'une buse sous-marine et lançait un regard indigné à Sonia à chaque fois que le bruit dépassait les normes. « Les enfants ! » s'exclamait alors Sonia, d'une voix sévère, et le niveau du bruit descendait pour un instant.
Si cela n'avait tenu qu'à Frédéric, ils auraient eu, à l'heure qu'il était, au moins un enfant de l'âge de Pascal. La deuxième année de leur mariage, c'était bien avant qu'elle ne se soit mise entre les mains de la procréation artificielle, Frédéric lui offrait parfois, à l'improviste, des soirées érotiques. Chandelles, caviar et slows langoureux. Ces occasions lui paraissaient un peu artificielles, c'étaient pour elle des efforts superflus pour mettre de la diversité dans sa vie amoureuse, mais elle jouait gentiment le jeu. Jusqu'au jour où, par hasard, elle calcula la date de son ovulation et constata qu'elle coïncidait au jour près avec la soirée intime organisée par Frédéric. Elle fit le calcul à rebours et ne fut pas surprise de constater que cela valait aussi pour les fois précédentes.
Elle continuait à trouver tout cela certes assez idiot, mais mignon, et le mit un peu sur le grill lors de leur dîner aux chandelles suivant. Elle découvrit ainsi que ce n'était pas lui, mais Maman, qui faisait le calcul. Frédéric livrait les informations nécessaires, et elle tenait le calendrier de fertilité de Sonia ! C'est elle qui révélait alors à son fils la soirée qui serait de nouveau la bonne. Ces jours-là, elle était sans doute avec son mari dans leur maison de la Beerenstrasse, ils trinquaient avec un verre de leur épouvantable rosé et croisaient les doigts.
Sonia en fut horrifiée et écœurée. Elle ne savait pas ce qui était le pire : que sa belle-mère ait téléguidé sa vie sexuelle ou que Frédéric n'ait pas su qu'il n'aurait jamais, jamais, sous aucun prétexte, dû le raconter à Sonia.
Un claquement bruyant dans la piscine l'arracha à ses réflexions. Dario venait de refaire une bombe à eau. Il prenait son élan, sautait, repliait les jambes, les serrait des deux bras et entrait dans l'eau comme un boulet humain. Sonia se leva de son siège, s'approcha tout près du bord du bassin, cala les poings sur les hanches et dit d'une voix sévère :
— Dario, ça suffit.
Dario grimpa hors de la piscine et geignit.
— De toute façon je voulais y aller.
Il se sécha, posa sa serviette éponge sur les épaules et partit. Pascal et Mélanie le suivirent, Léa resta sur son transat.
Sonia s'assit de nouveau sur sa chaise et garda à l'œil madame le professeur Kummer. Elle ne tarderait pas à devoir lui recommander de quitter le bain à remous et de se rendre en salle de repos. Pour ménager sa circulation.
La dernière fois qu'elle avait osé le faire, la vieille femme l'avait rabrouée :
— En quoi ma circulation vous regarde-t-elle ?
Madame le professeur Kummer faisait partie des « anciennes fiches », selon l'expression de Barbara Peters. Celle-ci avait passé en revue la liste des anciens clients du Gamander pour y trouver des survivants, l'avait actualisée et leur avait écrit. L'écho n'avait pas été retentissant, mais l'opération leur avait quand même valu quelques réservations. Les Lüttger, de Hambourg, qui n'avaient plus mis les pieds dans l'établissement depuis les années soixante ; les Lanvin, dont la femme avait passé les vacances d'été avec ses parents dans le village ; et les Häusemann – là, c'était le mari qui connaissait l'hôtel depuis son enfance.
Et puis, justement, madame le professeur Kummer. Elle devait avoir environ quatre-vingt-dix ans, son âge véritable n'apparaissait nulle part. Pas plus que l'origine de son titre universitaire. On lisait en revanche sur la fiche qu'à l'époque, madame le professeur venait en compagnie d'une certaine mademoiselle Seifert qui n'était pas beaucoup plus jeune qu'elle. Cette fois aussi, ladite demoiselle était de la partie et supportait les caprices, les méchancetés et les brimades de l'ancienne avec l'humilité d'une parente pauvre, ce qu'elle était peut-être effectivement.
Léa quitta sa chaise longue, ramassa ses affaires et partit. Mais madame le professeur Kummer ne faisait pas mine de quitter la piscine. Elle continuait à regarder de l'autre côté, comme collée à sa buse sous-marine. Vraisemblablement dans l'espoir que Sonia se mêle de nouveau de sa circulation sanguine.
Manuel monta l'escalier.
— C'est bien calme, ici. Tu as noyé les enfants ?
— Il ne s'en serait pas fallu de beaucoup.
Il s'assit sur la chaise près de Sonia et se tut un petit moment. Puis, à brûle-pourpoint :
— Tu n'en as jamais voulu ?
— Des enfants ? (Sonia était surprise.) Non. Si. Il y a eu un moment où j'en voulais.
— Et alors ? Pourquoi n'en as-tu pas ?
— Obstruction des voies.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Tu tiens vraiment à le savoir en détail ?
— Ah, non !
Ils regardèrent en silence madame le professeur qui passait justement de la dernière buse à la première. Manuel reprit le fil de la conversation.
— On ne peut rien faire ?
— Tout dépend à quel point on le veut.
— Tu ne voulais pas trop ?
Sonia secoua la tête.
— D'autant moins que le temps passait.
— Je comprends. (Il désigna du menton la vieille femme près des buses de massage.) Ça fait combien de temps qu'elle est là-dedans ?
— Trop longtemps. Mais ça n'est pas moi qui l'en sortirai. Elle ne fait que chercher la bagarre.
— Va chercher madame Felix. Elle, elle lui fait peur.
— À moi aussi.
— Allons, allons. Elle est très gentille, dans le fond.
— Tu savais qu'elle pratiquait la thérapie Vojta ici, avec un enfant ?
— Elle me l'a raconté. Elle a négocié avec la patronne pour pouvoir continuer à traiter ici ses patients privés.
— Elle lui a dit aussi que les enfants criaient comme si on les empalait ?
— Et merde !
Manuel courut vers le bassin à remous et plongea. Sonia le suivit. De madame le professeur Kummer, on ne voyait plus que le bonnet de bain rouge. Manuel souleva la femme qui se noyait jusqu'à ce que sa tête soit de nouveau au-dessus de l'eau.
— Madame le professeur, cria-t-il, vous m'entendez ? Et merde, il va falloir lui faire du bouche-à-bouche !
La vieille femme ouvrit les yeux et exhiba ses fausses dents d'un air de triomphe :
— Ça vous plairait bien, hein !
La porte de verre coulissa et Barbara Peters arriva en compagnie d'un homme aux cheveux roux, vêtu d'une combinaison grise, la main enveloppée dans une serviette.
— Monsieur Wepf s'est brûlé avec de l'acide. Quelqu'un s'y connaît là-dedans ?
Manuel laissa madame le professeur Kummer debout dans la piscine et alla chercher un onguent.
— Quelqu'un a empoisonné le ficus avec de l'acide, expliqua Barbara Peters.
— De l'acide sulfurique, compléta Wepf. L'odeur ressemble à celle d'une batterie vide.

beatrice a botoxé
à quoi elle ressemble
encore plus écœurée et toi
le ficus a été assassiné
qui
la plante du hall de l'hôtel
assassinée
attentat à l'acide
qui a fait le coup
aucune idée
plutôt malade la population des montagnes
plutôt

Yves Montand conduisait un poids lourd plein de nitroglycérine sur une route de montagne dangereuse. L'incandescence résiduelle dans la zone de rayonnement de la mystérieuse supernova 1979c n'a tout simplement pas diminué au cours des vingt-cinq dernières années. On a trouvé une nouvelle victime mutilée du bourreau d'animaux.
Sonia éteignit la télévision et alluma la lumière. Il était encore tôt et elle n'était pas fatiguée, mais elle ne voulait plus voir les nœuds du bois. Ils pourraient redevenir vivants.
Elle écouta les bruits du soir. Le léger tintement, lorsque Pavarotti changeait de position dans sa cage. Le grincement, lorsque quelqu'un marchait alentour. Le froufroutement, lorsque le vent passait dans les feuilles du bouleau, devant sa fenêtre. La cloche de l'église qui sonnait sourdement les quarts d'heure.
Les bruits redevinrent visibles. Sur l'écran de ses deux yeux le tintement de Pavarotti apparut comme une pince jaune clair. Les pas étaient des dés brun-gris aux contours flous. Le bruissement des feuilles dessinait des diagonales d'argent peintes par un pinceau tremblant. Et les coups de la cloche de l'église déformaient toutes ces images, comme la surface de l'eau modifie l'aspect du fond au bord du lac quand il est agité.
Sonia se leva, passa son peignoir et s'installa à la fenêtre. Elle devina le plafond nuageux bas et les parois rocheuses abruptes qu'il dissimulait. Le vent porta l'odeur des tas de fumier qui exhalaient encore leurs vapeurs, çà et là, devant les étables.
Rien de douillet, rien de paisible. Tout était froid et menaçant.