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Alan Pauls Wasabi
Alan Pauls - Wasabi
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Lucien Ghariani

« Wasabi »,
de Alan Pauls

Je ne suis pas du genre à transpirer beaucoup. je n'ai jamais eu de problèmes pour m'endormir. Je dors sur le côté et à plat ventre, les bras sous l'oreiller. J'aime autant le salé que le sucré, mais je suis plus réticent sur les choses amères. (Rien de bien significatif, quoi qu'il en soit.) Mes serviettes de toilette ne sentent pas l'humidité.
Je ne note aucune différence entre l'air libre et les atmosphères confinées. Je ne souffre pas de la chaleur; mes mains et mes pieds sont sensibles au froid.
L'avantage de l'homéopathie est que le patient, instruit des usages de l'art, garde toujours sur lui une batterie portative de signes particuliers, rédigés dans une langue aussi universelle que l'espéranto et dans laquelle est formulé l'interrogatoire. Cette trousse de secours (succédané verbal de la pharmacopée que d'autres médecines conseillent d'emporter à chaque voyage) est valable partout dans le monde et admet, selon le degré d'adhésion du malade, selon la curiosité du médecin, des avenants divers. La doctoresse et moi ne manifestant guère d'enthousiasme, je préférai réduire ma déposition au strict minimum, de sorte que la version abrégée de mes réponses ne diffère pas trop de sa version complète. Je décidai de limiter la consultation au kyste, et débitai
l'arsenal de mes idiosyncrasies en haussant les épaules.
J'omis, entre autres bizarreries qui eussent réjoui la doctoresse, les «rêves» que j'avais commencé à faire depuis mon arrivée à Saint-
Nazaire. Je ne rêvais de rien en particulier. Je dormais sept minutes, systématiquement, à n'importe quel moment de la journée. Plus que de rêves, il s'agissait de courts-circuits, d'éclairs d'absence auxquels semblait aboutir une soudaine accélération de mon état de veille. Je ne saurais dire que j'y entrais ou que j'en sortais : ils me saisissaient à l'improviste comme des collapsus, et quand le charme cessait d'opérer, je retrouvais instantanément l'usage de toutes mes facultés, à l'instar d'un appareil électrique qu'on rallumerait après une coupure d'électricité et qui se remettrait en marche, sitôt le courant rétabli. Je pouvais, par exemple, consulter l'annuaire téléphonique et succomber tout à coup à un malaise, et me réveiller sept minutes plus tard, les yeux rivés sur la même ligne qu'avant la syncope. Une nuit, on m'a surpris en train de prendre un bain au moment où, me redressant péniblement dans la baignoire (Tellas venait de parsemer une flottille de sels de bain dans l'eau), je tendais mon bras pour attraper la savonnette. Lorsque je rouvris les yeux, j'avais encore le bras tendu, et le corps comme pétrifié dans une position, qu'éveillé, je n'aurais jamais pu maintenir plus de dix secondes.
Ce n'était pas des rêves, parce que les rêves, même s'ils exilent le dormeur ou qu'ils ouvrent sous ses pieds de profonds abîmes, sont toujours des quantités de temps, des suppléments, des vies en plus dont profite la veille pour les transformer en énergie ou en sujets de conversation. Moi, en revanche, chaque fois que je tombais dans ces trous, je perdais sept minutes de ma vie. Au début, je reprenais connaissance dans un état de perplexité scandalisée, comme le voyageur qui, détournant une seconde son attention du journal qu'il lit dans le métro, s'aperçoit que son portefeuille n'est plus dans sa poche. Qu'est-ce qui l'indigne tant? Ce n'est pas
l'argent perdu, mais le laps de temps que le voleur lui a dérobé, ce temps que la victime croyait gagner en survolant les résultats sportifs de la journée, les cours de la Bourse, les horaires des cinémas, et la blessure causée par le vol, celle que sa main anxieuse palpe dans sa propre chair en explorant la poche vide, est moins une blessure matérielle qu'une lésion nichée au plus profond de sa vie. Comme lui, je savais qu'une partie de mes pertes était récupérable : je reviendrais, tôt ou tard, à l'état de veille. Mais, comme lui encore, je savais qu'une autre part du préjudice ne reparaîtrait jamais, et que sa valeur était incommensurable. Plus tard, une douce résignation se chargea d'atténuer le scandale. L'horaire capricieux des collapsus me dissuada même d'envisager la moindre mesure préventive, seul moyen dont dispose le malade pour tromper son impatience et, faute de mieux, cacher sa servitude sous le masque de la régularité. Je finis ainsi par me faire à l'idée de recevoir la première lueur du jour avec l'assurance d'avoir à abdiquer sept minutes de mon avenir (dans le meilleur des cas), quatorze ou vingt et une (le plus souvent). Tellas, dans un premier temps, ne parut même pas remarquer l'existence de ces courts-circuits. Elle était rarement avec moi au moment où ils se produisaient (ce qui aurait justifié sa méfiance, sinon son désintérêt), mais mes récits alarmés ne secouaient pas davantage son indifférence. Peut-être ces brusques absences lui étaient-elles trop familières pour les attribuer, quand j'en étais moi-même la victime, à des causes obscures. Si je protestais en alléguant que rien de tel ne m'était jamais arrivé jusque-là, elle se contentait de sourire et me dispensait en toute sérénité sa bénédiction d'experte. (Ni les sept minutes – la durée de ses catatonies oscillait entre deux secondes et des heures – ni la règle des yeux clos – les siens restaient toujours ouverts – ne lui parurent anormales : juste, disait-elle, des excès de novice en la matière.) Puis, lorsque mes collapsus eurent enfin l'heur de l'intéresser (elle avait décidé de les considérer comme une séquelle artistique du décalage horaire), elle choisit de m'encourager à la reddition, hostile qu'elle était à toute idée de résistance. Son intérêt correspondit aux deux ou trois occasions qu'elle eut d'assister au phénomène. Elle se gardait bien alors de me réveiller, fidèle, comme elle ne savait l'être qu'aux superstitions qui distrayaient sa vie, à la légende qui interdit de réveiller un somnambule en pleine crise. Elle me laissait dormir quand bien même le rêve m'assaillait dans des circonstances inconfortables ou dangereuses, et, montre en main, elle allait dans la chambre d'à côté pour vaquer à n'importe quelle occupation. Elle avait sept minutes pour regarder la télévision, se laver les dents, parler au téléphone, essayer l'équipement de sumi-é qu'elle avait acheté à Paris, fumer une cigarette ou ranger la chambre. Une fois le délai expiré, elle revenait à mes côtés, avec parfois des vestiges de dentifrice aux commissures des lèvres ou les doigts tachés d'encre de Chine, de sorte que mes yeux, qui en se fermant avaient l'air d'otages, la trouveraient là en se rouvrant. Le comble du plaisir pour elle consistait à tenter d'adopter, à l'instant où je revenais à moi,
l'expression et la position que mon dernier éclair de lucidité avait enregistrées une fraction de seconde avant de basculer dans le «rêve», comme si restaurer cette continuité parfaite entre deux moments de sa physionomie pouvait me permettre à moi, l'usurpé, en rouvrant les yeux, d'oublier le saut qui avait entrecoupé le fil du temps. Elle y parvint plus d'une fois. Mon amnésie était alors le premier secret de son travail, le trophée qui la faisait sourire de fierté en me contemplant pendant que je continuais à touiller mon café dans la tasse, que je complétais la phrase laissée en suspens, que j'achevais de composer sans me tromper un numéro de téléphone, que je faisais le pas esquissé sept minutes auparavant. Il y eut des jours, exceptionnels il est vrai, mais par là-même doublement énigmatiques, où une étrange hébétude accompagnait la tombée de la nuit et me repliait sur moi-même. Pouvais-je avoir passé toute une journée sans subir de crise? Assis sur le balcon, quand le climat le permettait, ou alangui sur le fauteuil du séjour quand, dehors, les ombres de l'orage commençaient à obscurcir l'air paisible du port, je passais la journée en revue et cherchais vainement les signaux que les évanouissements avaient coutume de maintenir gravés dans ma mémoire. Néant : le jour se
présentait à moi comme un continuum étale. J'avais alors recours à Tellas pour corroborer mes impressions, exalté d'une part à l'idée que ce jour diaphane pût être la première preuve tangible de mon rétablissement, tremblant d'autre part d'avoir été le jouet d'une illusion et à l'idée que le mal, loin d'avoir disparu, fût déjà à ce point consubstantiel à ma perception du temps que ses symptômes, dès lors, commenceraient à passer inaperçus à mes propres yeux. Après un instant d'hésitation, Tellas me disait toujours la vérité, fût-elle amenée, pour me l'avouer, à trahir ces subtiles manœuvres de dissimulation grâce auxquelles elle avait réussi à effacer en moi toute trace des attaques du jour. Une autre qu'elle aurait sans doute profité du privilège, de ce pouvoir terrible que lui conférait son statut d'unique témoin, unique bien qu'intermittent, de ma maladie. Elle, au contraire, préférait ne pas entretenir de faux espoirs. Certes, elle n'avait pas de raisons de le faire, puisqu'elle refusait de prendre au sérieux ces défections de mon état de veille, et si elle consentait à satisfaire ma curiosité, c'était simplement que le phénomène, outre qu'il constituait pour elle un passe-temps divertissant, avait commencé à lui inspirer certaines pensées. Que faire, me disait-elle, de ces sept minutes perdues? S'il était vrai qu'elles m'étaient soustraites, fallait-il me considérer plus jeune ou plus vieux? Si ce n'était pas des rêves ni un répit, pourquoi songer à déduire de ma vie cette parcelle de temps au lieu de la mettre de côté comme une espèce d'économie, comme la réserve qui, thésaurisée dans cette dimension où je sombrais en m'évanouissant, devrait refaire surface un jour sous forme de prolongation?
Ainsi, avec cette inconstance que lui imposaient les réponses toujours différentes à ces questions, Tellas avançait et retardait les montres, traitait mes besoins comme des exigences de personne âgée ou des caprices d'adolescent, arrivait trop tard ou trop tôt à nos rendez-vous. Un jour, c'était moi qui lui survivrais; elle, le lendemain, qui se chargerait de mes restes; du jour au lendemain, je faisais figure pour elle d'invalide ou de prodige, et ce qui représentait naguère une insuffisance devenait un pouvoir surnaturel. Ainsi donc, jusqu'au fameux soir où, assis sur le fauteuil, je vis pour la première fois une paire de sourcils très rapprochés, deux rangées de dents blanches et égales, une légère disproportion entre les ailes du nez, que les contours irréguliers de ces détails s'encastraient avec une rare perfection dans les espaces vides du visage de l'homéopathe, et m'évanouis. Sept minutes plus tard, quand le monde redevint visible, Tellas était debout, derrière moi. Elle avait fini de se doucher, une serviette enveloppait sa tête. De la salle de bains au séjour, une traînée brillante de gouttes zigzaguait derrière ses talons. En se penchant à peine, de façon à ne pas défaire son turban, elle me baisa doucement une épaule, puis la nuque. Je tournai la tête comme pour la regarder. Une idée alors me fit frémir. Je n'y pensai pas : je la vis, nette comme une brèche : tuer Klossowski. Tellas continua de m'embrasser, ses lèvres atteignirent mon kyste badigeonné de pommade. Elle s'arrêta une seconde, renifla la zone avec une curiosité canine et le baisa enfin. «Drôle de goût», dit-elle, en frottant ses lèvres l'une contre l'autre comme pour étaler le rouge. «Tu veux goûter? On dirait un peu le wasabi» et, glissant sur le fauteuil, elle s'affala à mes côtés. Nous nous embrassâmes.
Nous sortions du Building vers cinq heures, remontions l'avenue en direction de la Mairie1 et tournions à hauteur de la rotonde. Nous traversions en diagonale un vaste terrain planté d'arbres rabougris (une plage de stationnement de terre blanchâtre toujours déserte) et nous arrivions sur l'avenue de la République1 en passant par les rues intérieures. Nous traînions nonchalamment à travers les galeries de la zone piétonnière, cette énorme baleine commerciale échouée au centre-ville, que Bouthemy appelait le paquebot1. Ensuite, nous convenions d'un délai (une demi-heure, en général), d'un point de ralliement, et nos chemins bifurquaient : Tellas allait faire un tour du côté des boutiques de mode, pendant que je jetais un coup d'œil sur les livres. Nous nous fixions ce contrat, tout en sachant pertinemment que nous ne le respecterions pas. Mes explorations me lassaient en général beaucoup plus vite que Tellas, si bien que je me mettais, une demi-heure après, à longer les vitrines, et à la chercher comme un amant trahi. Juste au moment où, décollant les yeux de la paire de chaussures qu'elle essayait et les levant, songeuse, vers la rue, elle apercevait mon visage anxieux penché au milieu des mannequins à moitié vêtus, à ce moment-là, Tellas semblait se souvenir des termes de notre pacte et approchait de la porte en claudiquant (un pied nu, à l'autre une chaussure qu'elle n'achèterait pas), et me recevait avec le soulagement de qui voit enfin apparaître un messie dont il n'a jamais eu besoin. Nous passions de là à Pimkie. C'était notre magasin favori. (Il nous rappelait Pinky, une présentatrice légendaire de la télévision argentine qui, chaque année, survivait, fraîche comme une adolescente, à deux ou trois interventions chirurgicales qui lui extirpaient toutes sortes de formations tumorales.) C'était comme un grand magasin1 en miniature : il y avait des vêtements de toutes les marques, les prix n'étaient pas exorbitants, et les employés avaient cet air détaché qu'il fallait à Tellas pour se livrer tranquillement à ses essayages de marathonienne. L'étape suivante, c'était le bar de l'avenue de la République où nous nous arrêtions pour acheter des revues et prendre un café, assourdis par les flippers, les juke-box et les discussions des clients qui buvaient leur pastis au comptoir. Nous reprenions le même chemin pour retourner au Building. La dernière escale, la plus réjouissante peut-être et dont nous devions souvent nous priver, pour avoir mal
calculé le temps à consacrer aux précédentes, c'était le supermarché. Il se trouvait à cinq cents mètres du Building, et nous les parcourûmes plus d'une fois en faisant résonner sur les pavés les roues branlantes d'un caddy saturé de provisions.